Sérop Delifer recevant « L’Orient-Le Jour » en juin 2022. Photo João Sousa
Un hommage à Sérop Delifer écrit par sa nièce. Sérop, qui aurait eu 100 ans cet octobre 2023, a été le plus ancien abonné de « L’Orient-Le Jour ».
Atteignant enfin un col perché au cœur des montagnes du Tyrol autrichien, au bout de plusieurs heures de marche à pied entre les sapins centenaires figés dans le blanc d’un épais cocon de neige et de glace, j’admirais avec mes amis venus du Liban le paysage que cette éclaircie nous offrait à l’issue de trois longues journées de tempête. Après quelques minutes d’émerveillement et de reprise d’un souffle mis à rude épreuve par l’ascension dans des températures obstinément négatives, l’un de nous brise le silence et demande : « Alors, qu’est-ce que tonton Sérop aurait trouvé à dire devant ce paysage hors du réel, à cet instant précis, avec sa phrase fétiche : « Oui, c’est très beau tout ça, mais… chez nous au Liban… » ? »
Quelques rires spontanés ont interrompu le mode engourdissement dans lequel la pause carte postale nous entraînait peu à peu. Nous nous amusions à compléter la phrase de tonton Sérop à tour de rôle : « Chez nous au Liban, la couleur bleue du ciel d’hiver après une tempête aurait été « plus bleue »… Chez nous au Liban, à part les sapins verts, nous aurions vu des cèdres centenaires, dont les larges branches horizontales auraient porté des couches de neige à chaque étage et auraient construit des igloos à la base de leur gros tronc… Et puis chez nous au Liban, il y aurait eu cette explosion de parfums avec lesquels nos chênes, platanes, cèdres et genévriers nous auraient aspergés au passage, même en plein hiver où tout semble mort et sec. »
Mais surtout, tonton Sérop aurait attaché à toutes ces descriptions de paysages idylliques, des histoires humaines de ce petit coin montagneux de Méditerranée. Il aurait raconté avec son verbe et sa voix lui étant si propres : « Chez nous au Liban, au bout d’un sentier étroit grimpant sur les flancs abrupts de nos montagnes, il y aurait ce berger qui aurait partagé son eau fraîche au moment où nos gourdes seraient vides. Il y aurait ce vieux paysan qui aurait rempli nos sacs à dos de pommes juteuses gorgées de soleil et goûtant toute la patience et le soin qui les ont faits naître, vivre et mûrir au rythme constant des saisons. Il y aurait eu cette dame au perron de sa maison qui nous aurait invités à déjeuner, et sitôt l’invitation acceptée, aurait comme par un tour de magie dressé une table garnie de petits mets délicieux, colorés et parfumés par les herbes que ses enfants auraient cueillies dans les montagnes environnantes. Il y aurait eu aussi ce « chef » de village qui se serait mis en colère en nous voyant dresser nos tentes et étendre nos sacs à couchage à la lisière de son village, à la fin d’une étape de randonnée, et qui nous aurait ordonné de rentrer nous laver, de dîner et de dormir dans sa maisonnée qui abrite déjà trois générations de sa famille et belle-famille. »
Le couple Delifer en excursion en Arménie. Photo DR
Ce sont ces « mais chez nous au Liban… » que j’attendais d’écouter et de réécouter à la fin d’une histoire, quand tonton Sérop et tante Evelyne rendaient visite à mes parents les après-midi d’été à Baabdate, après leurs semaines de voyage dans les plus beaux coins d’Europe. Les histoires remontaient aussi plus loin dans le temps, à partir des années 50, lors des voyages de tonton Sérop autour du monde en tant que navigateur dans les vols commerciaux d’Air Liban, ancêtre de la Middle East Airlines.
J’attendais que les « grands » aient consommé la surprise et la joie des retrouvailles et se soient bien installés au balcon, les jambes croisées, pour me trouver une petite place et savourer en silence les conversations allant du registre d’aventures du style Saint-Exupéry au jeu de la providence, aux situations loufoques, aux descriptions de lieux et passant par quelques histoires de famille amusantes. Le tout sur fond sonore du tintement des glaçons qu’on fait tourner dans les verres de sirop de rose que la famille de ma mère d’Alep expédiait au Liban pour adoucir nos étés, du chant des cigales nichées dans les pins parasols jouxtant la balustrade blanche du balcon, et du grincement de la vieille balançoire avec ses coussins fleuris délavés, qu’on s’obstine à rajeunir en rajoutant des couches de peinture après quelques hivers, et qu’on ne remplacerait pour rien au monde.
Les « chez nous au Liban » en comparaison à ces beaux pays aux civilisations développées (autres que le Liban forcément) aboutissaient inévitablement à l’énoncé des valeurs des Libanais qui transcendent les dimensions temps, religion et génération : les valeurs de solidarité et d’entraide si chères à tonton Sérop, ou pour résumer : « Chez nous au Liban, il y a cette chaleur humaine et cette solidarité qui n’existent nulle part ailleurs. »
Le 20 octobre 2023, tonton Sérop aurait eu 100 ans. J’avais souhaité très fort de participer à sa grande fête d’anniversaire, mais il a décidé de partir quelques mois plus tôt, le 28 avril dernier. En y repensant aujourd’hui, je suis convaincue que son départ s’est fait pour une bonne raison : lui qui, avec sa puissante force de caractère, ne refoulait pas ses émotions en se remémorant le traumatisme des siens qui ont survécu au génocide arménien de 1915 et en ont témoigné, lui qui racontait avec émerveillement son premier voyage en Palestine en 1947 en tant que jeune scout, n’aurait pas aimé avoir 100 ans aujourd’hui et assister à un concentré de violence qui nous touche de si près. Il n’aurait pas voulu voir une partie de l’humanité qui bascule subitement dans une face sombre gangrenée par le cynisme et la barbarie, en commençant par la tragédie que vivent les Arméniens du Haut-Karabach et par la guerre sanguinaire qui s’est déclenchée chez nos voisins du Sud, enfermant sur son passage le Liban dans la spirale de l’angoisse qui semble se réitérer de manière cyclique.
Mais tonton Sérop aurait dit que « chez nous au Liban… face à l’adversité, nous savons rester forts, nous nous retrouvons dans l’action, chacun à son niveau, nous nous entraidons et restons solidaires les uns vis-à-vis des autres, et surtout, nous gardons espoir en vue de jours meilleurs ». Ce sont là nos valeurs et notre attitude communes que nous essayons de préserver coûte que coûte, « chez nous au Liban ».
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