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Cinéma - Reportage

Le coup de talon de Barbie à Mortada

Le film tant attendu est enfin sorti dans les salles. Et les spectateurs sont au rendez-vous.

Le coup de talon de Barbie à Mortada

Grosse affluence au premier soir de la projection du film « Barbie » dans les salles libanaises. Photo Mohammad Yassine

Dans les allées d’une célèbre librairie, une dame d’une cinquantaine d’années toute de rose vêtue hésite entre deux livres à poser sur sa table de chevet. « C’est pour Barbie que vous êtes habillée comme ça ? » lui demande une employée intriguée, en référence à la sortie du film événement ce 7 septembre au Liban. « Moi ? Non chérie, c’est juste la couleur de la saison », répond Linda en s’esclaffant. Talons hauts et cigarettes en poche, cette grande brune ne montre aucun enthousiasme pour la sortie du film – et préfère ce mercredi aller bruncher en se promettant d’aller acheter son billet samedi : « Rien que pour embêter le ministre de la Culture. » En juillet dernier, la date de sortie de Barbie au Liban avait été repoussée, le ministre sortant de la Culture ayant demandé à la Sûreté générale, par l’intermédiaire du ministère de l’Intérieur, d’interdire le film, l’accusant d’aller « à l’encontre des valeurs morales et religieuses du pays ». Peut-être un peu trop effrayé par l’évocation de la notion de matriarcat…

Le Comité de la censure cinématographique au Liban, composé de représentants de plusieurs ministères et rattaché à la Sûreté générale, avait déclaré le 11 août à L’Orient-Le Jour qu’il n’avait aucune raison de demander l’interdiction du film Barbie.

C’est ainsi finalement que la célèbre blonde a remporté la bataille sans même se casser un ongle.

Pink Fever à Beyrouth

C’est un raz-de-marée de rose qui s’empare des halls de cinéma. Derrières les comptoirs, les téléphones n’arrêtent pas de sonner. « Je n’ai jamais vu ça », raconte un employé. À Dbayé, toutes les projections du soir affichent complet jusqu’au week-end. Entre deux cappuccinos, des passantes s’arrêtent pour réserver leurs places, mais rien n’y fait, il faudra attendre. Pour ce premier soir, 600 personnes rempliront les sièges du Mall de Metn. À quelques mètres, à l’ABC, les équipes marketing des grandes marques de cosmétique et de lingerie ne chôment pas. Sur les stands, des affiches, fards à paupières et petites culottes rose bonbon. Il faut bien vendre…

Les jeunes filles en rose posant en mode selfie devant la poupée la plus émancipée de toutes. Photo João Sousa

Si le traditionalisme bien libanais laisse à penser que Barbie est un long-métrage destiné aux jeunes femmes uniquement, les féministes ont encore du travail. Ticket dans une main, boisson Starbucks dans l’autre, Élio et quatre de ses amis lycéens s’apprêtent à acheter leurs billets. « Ce film n’est pas uniquement destiné aux filles ! Il n’y a qu’à voir la promotion qui est faite sur TikTok », rétorque l’adolescent, un bout de salade coincé dans son appareil dentaire. Dans un autre cinéma beyrouthin, Ahmad* est tout content. « Je vais voir Barbie », s’enthousiasme le garçon de 15 ans, qui a fait le chemin de Nabatiyé jusqu’à la capitale pour le voir avec son amie Aïcha*. « Ne mens pas, dis que tu veux juste le voir pour Ryan Gosling », lui lâche-t-il, sourire aux lèvres. Pour les familles conservatrices de ces deux jeunes, les valeurs que promeut le film de Greta Gerwig sont « dangereuses ». En accord avec les propos du ministre Mortada, le long-métrage prouve plus que jamais que le Streisand effect – qui désigne un phénomène qui se manifeste par la surdiffusion d’une information faisant l’objet d’une tentative de censure – est toujours aussi vivace au pays du Cèdre. « Ce sont des foutaises, un film ne peut changer personne », assure la jeune fille, exaspérée par ces polémiques.

Dis-moi ce que tu portes, je te dirai quel film tu regardes

En ce début du mois de septembre, les températures tutoient toujours les 30 degrés et la rentrée scolaire semble encore lointaine pour les jeunes Beyrouthins. Pour Samer, 17 ans, la scène est quelque peu « embarrassante ». Pour l’anniversaire de sa petite sœur Anna, qui se moque de lui, il se voit obligé de revêtir sa plus belle tenue rose. On a vu pire comme situation. Si sa sœur n’a jamais été fan de la célèbre poupée, elle vient suivre la tendance. À Verdun, trois vingtenaires attendent leur pop-corn. Joude, Lana et Mariam ont patienté des mois pour voir le film. « On veut vivre dans une bulle de rose », dit Joude, paillettes dans les yeux. « C’est toute notre enfance », renchérit Lana.

Immortaliser la séance de cinéma tant attendue au Liban. Photo João Sousa

Témoins d’une classe politique qui ne mise plus que sur le populisme de bas étage pour rassembler, la jeunesse libanaise ne se montre pas perturbée par les scandales et les tweets offensants. « Je ne pourrais pas citer un membre du gouvernement », dit Romy avant sa séance de 17 heures. À peine sortie de l’hôpital, elle se dit « prête à une overdose de guimauve ». Et elle a été servie. Porté par Margot Robbie et Ryan Gosling, le film n’envoie que de légers messages critiques envers le patriarcat rongeant Los Angeles et ses alentours. Si le message derrière le film se veut universel, il se voit noyé dans la vision beaucoup trop hollywoodienne de la réalisatrice. Qui séduit malgré tout les spectateurs de cette salle à Verdun. Le film se termine sous les applaudissements des spectateurs conquis. « Vraiment, ça ne méritait pas cette polémique… S’il n’avait pas dit qu’il y avait une personne trans dans le film, on ne l’aurait même pas remarqué », lance Asma*, une adolescente, toujours chamboulée par le message du film. « Barbie nous dit qu’on n’a plus à être parfaite… que l’on est plus que notre apparence », lâche-t-elle. Près d’elle, un groupe de jeunes filles ne perdent pas le nord : « Les filles, il faut faire notre TikTok ! »

Les jeunes spectatrices à la première du film « Barbie », toutes de rose vêtues. Photo Mohammad Yassine

Entre-temps, selon les dernières statistiques, le film Barbie a engrangé 1,36 milliard de dollars de recettes depuis sa sortie en juillet 2023, devenant ainsi le film le plus rentable de l’année au niveau mondial. 

*Les prénoms ont été modifiés par souci d’anonymat des interlocuteurs.

Dans les allées d’une célèbre librairie, une dame d’une cinquantaine d’années toute de rose vêtue hésite entre deux livres à poser sur sa table de chevet. « C’est pour Barbie que vous êtes habillée comme ça ? » lui demande une employée intriguée, en référence à la sortie du film événement ce 7 septembre au Liban. « Moi ? Non chérie, c’est juste la couleur de la...

commentaires (6)

moi, c'est votre article que j'aime Barbie m'a toujours exaspérée et vraiment peu à voir avec l'émancipation : féminité cliché++++

Cartier Murielle

19 h 24, le 22 novembre 2023

Tous les commentaires

Commentaires (6)

  • moi, c'est votre article que j'aime Barbie m'a toujours exaspérée et vraiment peu à voir avec l'émancipation : féminité cliché++++

    Cartier Murielle

    19 h 24, le 22 novembre 2023

  • Alors le Mortada, on ordonne pas la fermeture de tous les cinémas qui n’en ont cure de vos décisions à la noix? Il ne fallait pas céder à la tentation de soumettre les libanais, ils sont connus pour être indomptables.

    Sissi zayyat

    15 h 55, le 09 septembre 2023

  • Merci Mortada... on pourra voir la vie en rose maintenant !

    Ca va mieux en le disant

    23 h 52, le 08 septembre 2023

  • Un grand merci à notre ministre de la (soit disant) culture pour la promotion tous azimuts qu’il a fait à ce film, il a grandement contribué à son succès local.

    Kehdy Wassim

    18 h 31, le 08 septembre 2023

  • Je ne suis pas intéressé par Barbie, mais quand j'ai lu et entendu les brouhahas, je me suis dit, allons voir de quoi ça parle! donc j'irai le visionné.

    Eddy

    09 h 24, le 08 septembre 2023

  • "… Et les spectateurs sont au rendez-vous. …" - Normal, avec la publicité que Mortada a faite au film…

    Gros Gnon

    05 h 48, le 08 septembre 2023

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