Sahar Minkara : Mes chaussures ont un caractère humain. Photo directrice de création Raya Farhat
Architecte d’intérieur et créatrice de meubles depuis 2000, cette grande travailleuse a dû prendre tout le pain qui se présentait sur la planche pour subvenir aux besoins de ses enfants. Sahar Mikara a travaillé dur, plusieurs années durant, acceptant sans rechigner toutes sortes de projets, notamment alimentaires, ne pouvant se permettre d’être sélective. Au bout d’un moment, épuisée, elle décide de se recentrer sur ce qui lui fait plaisir. Elle qui s’est toujours récompensée de son travail en s’offrant à chaque fin de projet une nouvelle paire de chaussures de qualité, possède une collection assez phénoménale. Chaque paire est pour elle l’occasion d’explorer de plus près les secrets de création de ces objets de désir : les coutures, les matériaux, la construction, la structure. Cette passionnée de talons est constamment perchée quelques centimètres plus haut que sa nature. Et c’est en talons qu’elle travaille, s’active et remplit sa journée. Et c’est paradoxalement en chaussures plates que les faux pas la guettent.
« Les talons me gardent en connexion avec ma féminité, me définissent en tant que femme : ils nous donnent un sentiment de force en même temps qu’ils nous fragilisent, puisqu’une chute en talons peut avoir de graves conséquences. C’est dans ce paradoxe que se traduit la féminité. Je suis une mauvaise féministe, on l’aura compris, et je pense que les talons ont leur importance, même pour les hommes, s’ils s’y sentent confortables, pourquoi pas », affirme-t-elle.
Un grand-père savetier
En 2017, elle décide de s’inscrire à un cours de design de chaussures à Central Saint Martin’s, à Londres. Plusieurs raisons justifiaient cette initiative, à commencer par une belle histoire familiale : « Mon grand-père était fabricant de chaussures au souk des cordonniers, à Tripoli, au nord du Liban. Il avait appris son métier à Yafa, à une époque où la circulation entre tous les pays de la région était fluide. Il avait créé son petit atelier dans les années 1920 et il ne s’est jamais arrêté, jusqu’à sa mort plutôt prématurée, aux alentours de la soixantaine. Il avait la réputation d’un bon vivant. Il créait des chaussures sur-mesure et ses principaux clients étaient les généraux des armées anglaise et française en garnison dans cette ville qu’on appelait alors « Tarablus al sham ». Il réalisait donc des chaussures aux mesures exactes des pieds de ses clients, ce que je m’efforce de faire moi-même aujourd’hui, à travers des chaussures ajustables, mais aussi, à la demande, adaptées dès le départ au moule du pied », raconte la créatrice. « Mon grand-père posait la chaussure finie sur une balance, et ses clients posaient des livres or sur l’autre plateau jusqu’à équilibre des mesures. C’était une façon d’évaluer l’objet, au poids, c’est-à-dire à la quantité de matériaux utilisés et donc de temps dédié à la fabrication. Mon grand-père est mort couvert de médailles militaires sans avoir quitté son échoppe. Mais son art a disparu avec lui », poursuit-elle. La tante de Sahar était fière de raconter qu’elle portait des chaussures sans pareilles. « Toute l’école venait admirer mes chaussures. J’allais chez ton grand-père, je jouais avec les cuirs et je lui demandais de me réaliser des modèles que j’imaginais. »
« Cela me rendait jalouse », confie Sahar. « Je me disais que j’aurais tellement aimé, moi-même, me rendre dans un atelier et demander qu’on réalise pour moi quelque chose que j’aurais moi-même conçu. »
Des chaussures et des talons qui ont de la personnalité. Photo directrice de création Raya Farhat
Équilibre, structure, ergonomie, architecture
« Pour être honnête, Saint Martin’s ne m’a pas appris grand-chose. C’était bien sûr une bonne expérience, mais comme j’avais un solide parcours dans la création de meubles, j’ai pu constater que la création de n’importe quel objet usuel met en jeu les mêmes recherches d’équilibre, de structure, d’ergonomie, d’architecture. Créer un canapé ou une paire de chaussures, c’est exactement la même méthode. On commence par poser les talons, la semelle, on regarde comment ça fonctionne et puis on bâtit dessus, on ajoute les matériaux.
Dans mes créations de meubles, j’ai déjà ma réputation de folie, surtout dans la composition des couleurs. Je n’ai aucune limite quand on en vient aux couleurs. Je ne cherche pas ce qui va avec quoi. Je pense vraiment que, tout comme dans la nature, tout va avec tout. Ce style vibrant, éclectique, est déjà ce qui me distingue. »
Padoue, le Covid et les opportunités du chaos
« J’en arrive donc à ce stade de ma vie où je suis fatiguée de prendre tous les projets qui se présentent et d’investir mes énergies dans des commandes simplement alimentaires. Pour prendre un peu de recul, j’ai donc ce rêve de créer au moins une petite ligne de chaussures. Je me lance en 2018. Je fais des recherches, d’abord en Italie, parce que pour le public libanais le made in Italy est synonyme de perfection. Je me retrouve à Padoue dans une usine qui confectionne des chaussures pour la plupart des grandes marques de luxe. J’étais éblouie. J’ai placé des prototypes, j’ai dessiné ma collection, et le Covid a débarqué. L’usine a fermé deux ans durant. J’étais sur un élan qui me dictait de me diversifier. J’avais ouvert deux cafés à Tripoli, je rêvais de voyager, passer deux mois en Espagne, voir du nouveau. Mais tout s’est arrêté. Cette période a été horrible. J’ai sombré dans la dépression. »
« Avec la crise financière qui s’est ajoutée à tout le reste, et mon capital retenu par la banque, j’ai fini par me convaincre que ce projet ne verrait pas le jour. À cette période, les gens qui le pouvaient plaçaient leur argent virtuel dans l’immobilier et faisaient effectuer des travaux qui ont relancé mon activité d’architecte d’intérieur. L’argent a donc recommencé à rentrer, et je me suis dit qu’une nouvelle opportunité se présentait de lancer la fabrication de cette collection au Liban », se souvient Sahar Minkara. Mais les ateliers sollicités ne donnent pas le résultat escompté. Pour la petite histoire, son espoir est ravivé par un prototype joliment fini, mais à peine l’essaye-t-elle à l’atelier même, le talon casse. Pleurant de dépit, au moment où elle reprend sa voiture pour partir, un jeune homme engage avec elle une conversation et lui indique un atelier, dans le sous-sol d’un immeuble résidentiel en banlieue de Beyrouth, qui confectionne des chaussures pour un grand couturier libanais. « L’intérêt pour moi était, malgré le prix équivalent à celui demandé à Padoue, de pouvoir placer une commande plus modeste et plus facile à écouler. Le résultat était à 99,9 % proche de la qualité italienne » se réjouit-elle.
« Les talons me gardent en connexion avec ma féminité, me définissent en tant que femme. » Photo directrice de création Raya Farhat
Une collection dessinée en pleine dépression
« Il restait à gérer la logistique qui a pris beaucoup de temps, comme je suis assez nulle dans ce domaine. J’ai eu la chance de tomber sur Raya Farhat et Dany Kamal, deux brillants créatifs qui ont sauvé la donne en concevant la campagne (qu’on peut voir en ce moment sur les billboards de Beyrouth, NDLR). Je suis tellement heureuse que ce projet ait enfin vu le jour et qu’il soit réalisé au Liban avec ce niveau de qualité. Je continue à y investir l’argent gagné dans l’architecture. Bien que je le sache déjà, les réactions me confirment que mon produit ne ressemble à rien qui existe sur le marché. »
« Évidemment, j’adore les chaussures. Je choisis les miennes avec soin parce qu’elles me portent toute la journée. Je suis une grande fan de réflexologie et convaincue que tout notre système nerveux est concentré dans nos pieds. Je trouve aussi que le pied est une partie sexy de notre anatomie : la cheville, l’os de la cheville. Mes chaussures ont un caractère humain. Certaines ont un contrefort qui ressemble à col de trenchcoat relevé, d’autres ont un trou pour laisser voir ce bel os de la cheville. J’essaie de mettre en valeur les beaux détails du pied humain. Le modèle Chichi, une mule dont je croyais que ce serait le modèle le moins vendu, rencontre curieusement le plus de succès, ce qui me permet de mieux m’orienter. Pour finir, je constate qu’il est difficile de croire que cette collection pleine d’humour et de couleurs a été dessinée en pleine dépression à tous les niveaux. Je ne voudrais pas répéter des clichés, mais voilà, cela me permet de dire qu’au Liban, pour une raison ou une autre, on est faits comme ça, pleins de volonté et obsédés d’esthétique. »



