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Lifestyle - Photo-roman

Le goût du Seven Up et du riz bouilli

Récit d’une brève hospitalisation loin de Beyrouth, loin de la maison...

Le goût du Seven Up et du riz bouilli

Photo G.K.

Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour une poignée de soleil ? Comme la plupart des Libanais expatriés dans des villes froides et privées de lumière, il suffit désormais qu’une lichette de soleil fende le ciel pour que je sorte de chez moi m’y jeter comme un toxico en manque. Samedi de mars, et étrangement, ce jour-là, du soleil dans Paris. Je m’apprête à traverser vers les quais, à côté de chez moi, pour aller courir le long de la Seine, quand une moto sortie de nulle part me heurte l’épaule dans sa course folle et me projette sur le dos. En rouvrant les yeux, la vision embuée et les oreilles lourdes d’un bourdonnement, j’ai deux têtes penchées au-dessus de la mienne, dont l’une est casquée, celle d’E., le motard qui m’avait renversé quelques secondes ou minutes plus tôt. Je n’en ai pas la moindre idée à ce moment.

E. se trouve être un chic type qui s’agenouille et se confond aussitôt en excuses, et tente de me rassurer comme il le peut. J’ai presque envie de le rassurer, étant donné son état de panique. Il me dit « tout va bien, mais on doit quand même aller aux urgences, je t’emmène, tu peux te relever ? Je laisse ma moto ici et on prend un taxi, je ne te laisserai pas, ne t’inquiète pas ». Je me relève difficilement, je suis dans mon quartier, sur ma rue pratiquement, entouré de lieux devenus familiers à la force du temps : la pharmacie qui n’en peut plus de me voir débarquer avec des ordonnances médicales pour le Liban, le kiosque tenu par un Tunisien d’où je me fournis en presse et packs de Haribo, le café où je donne rendez-vous. Et pourtant, la première idée, la première pensée, les premiers mots qui me viennent à l’esprit, c’est je veux rentrer à la maison. À Beyrouth. Je ne pense qu’à ça, à cet instant.

Ma mère dans sa fusée

Dans le taxi vers l’hôpital, avec E. au bord de la crise de nerfs, je me demande qui informer, qui appeler à Beyrouth. J’ai besoin de ces voix enveloppantes de là-bas qui savent rassurer, mais vraiment rassurer, promettre que tout ira bien même quand c’est le désastre, sans toutefois que la nouvelle n’arrive à ma mère. Pour beaucoup moins que ça, elle serait tout à fait capable d’affréter une Ariane 6 pour venir me retrouver aux urgences. Sur le brancard où l’on me demande de patienter à mon arrivée, E. trouve que j’ai la tête d’un enfant hagard qui a perdu ses parents dans un supermarché. C’est sans doute ça, être mal(ade), loin de la maison ? Jamais, en deux ans de vie ici, je ne m’étais senti aussi étranger, et donc seul, que cet après-midi de mars, mal et loin de chez moi. L’urgentiste vient me voir, avec une fiche à remplir entre les mains. Pour elle, je ne suis qu’un numéro de Sécurité sociale, qu’un corps en banqueroute, qu’un membre en panne, une fissure au bras, peut-être un hématome crânien, une entorse à la cheville ou une épaule déboîtée. Elle m’examine sans ciller, le visage vidé de la moindre expression, seulement en cochant le formulaire. Elle me pose deux ou trois questions en passant, et répète, exaspérée : « Laissez-moi finir, monsieur », à peine oserais-je, à mon tour, poser une question ou m’étaler sur l’une de mes réponses. Puis, sans la moindre explication, elle prescrit une radio de la tête à un infirmier vraisemblablement sous-payé et épuisé comme elle, et donc de très mauvais poil aussi.

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L’inquiétude dans la peau des mères libanaises

Je cherche dans leurs yeux une consolation, une précision, un plan d’action, n’importe ; ce genre de procédés que les urgentistes à Beyrouth vous détaillent, en long et en large et sans que vous ne leur ayez rien demandé, en vous tenant la main et en vous jurant par tous les saints et les dieux que c’est juste pour « avoir la tête tranquille », pendant que toute la tribu d’amis s’est déjà passé le mot et attend dans le hall avec de quoi boire et manger. Rien. « Je ne peux rien vous dire pour le moment », elle se retourne et s’en va. Dans le caisson de l’IRM, je sens la vulnérabilité me jeter dans un état d’infantilisation. Je suis un enfant et de nouveau je repense à Beyrouth, à la maison. Autour de moi, un hôpital aux néons parfaits et où rien ne manque, où tout semble rouler avec aisance, où n’importe qui, même un illustre étranger, peut se pointer et se voir illico pris en charge, et pourtant, tout ce que je veux, c’est rentrer à la maison. Je veux être dans les urgences de cet hôpital de Beyrouth que je connais si bien pour y avoir accompagné ma grand-mère tant et tant de fois, et où, à chaque fois qu’elle y arrive pour une chute de rien du tout, elle est reçue comme à la maison et on lui fait la fête. Avec les infirmières qui l’entourent de leurs bras et l’appellent Téta, lui massent les pieds en chantant, lui proposent du jell-o à la fraise parce qu’elles savent qu’elle aime ça et lui jurent que tant qu’elles sont là, rien ne peut lui arriver. Et ce jeune urgentiste qui serait prêt à se plier en quatre, lui caresser le front et faire le pitre, juste pour la faire rigoler alors qu’elle crève de trouille. Alors qu’il est 3h du matin et que le salaire dudit urgentiste ne vaut plus que des miettes.

Les ballons, les sablés et les « to2borné »

Je veux être dans ces urgences où étrangement je ne ressens jamais le danger, et où un médecin familier que quelqu’un aurait prévenu, sans doute ma mère, aurait tout arrêté, même au milieu de la nuit, pour venir se mettre à côté de moi. Je veux être dans ces urgences, à Beyrouth, en sachant que la famille et l’intégralité de mes amis auraient attendu dehors, comme une armée, affalés au sol à côté d’un frigo-distributeur plein de Unica et de jus Maccaw, en allant et venant et appelant ceux qui n’ont pas pu venir et harcelant les urgentistes, sans la moindre gêne, pour prendre de mes nouvelles. Et les urgentistes qui se seraient immiscés dans la salle des imageries par résonance magnétique et qui leur auraient dit en revenant : « Ma tkhafo, n’ayez pas peur, il n’y a rien de grave ! » Et pendant l’examen de radiologie, une infirmière à la voix rauque, boudinée dans son uniforme blanc, m’aurait sans doute dit que je suis comme son fils, m’aurait confié à la Vierge ou je ne sais quel saint et m’aurait raconté sa vie comme si on se connaissait depuis des lustres, pour me distraire tout le long du processus.

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Je veux être dans cet hôpital où je suis né sous les bombes, devant cette figurine de la Vierge aux pieds de laquelle j’ai été pleurer pendant l’opération de R. ; dans cette cafétéria où j’ai compté les minutes en attendant que mes meilleures amies accouchent; dans ce parc rempli de gardénias où j’ai fumé à la chaîne, la peur au ventre, tant et tant de fois. Je veux être dans cette chambre d’hôpital où déjà m’aurait attendu mon armée d’amis, avec des boîtes de chocolats achetées de la vieille pâtisserie d’en face, et des sablés à l’abricot, et la man’oushé que j’aime, et certainement des ballons et des bouquets de fleurs. Je veux être dans les bras d’une infirmière qui aurait calmé ma nausée avec quelques gouttes d’eau de toilette Bien Être sur un bout de coton, qui m’aurait étouffé de to2borné ; qui m’aurait tenu la main vers la salle de bains et, en dormant, m’aurait imbibé le front avec un peu d’huile de saint Charbel. Je veux être à deux pas de la pharmacienne qui m’a vu grandir et qui a un remède pour tout et à toute heure.

Je veux pouvoir arriver sans rendez-vous chez le vieux généraliste qu’on voit pour un oui ou pour un non, avec la secrétaire, ses Chicklets qui claquent sous les dents, ses grilles de mots fléchés en arabe et les vieux numéros de Mondanités qui traînent entre les bouquets de fleurs artificielles et les faux tableaux impressionnistes. Je veux être à côté de mes amis qui se sont autoproclamés médecins et savent mieux que les experts ce qu’il faut prescrire pour tel ou tel mal. Je veux être avec ma mère, qui jusqu’à ce jour, quand je suis au Liban et que je tombe malade, ne dort pas de la nuit, et dépose à ma porte des plateaux de soupe et de jus de fruits et de « choses pour te nourrir », et me prépare des bouillottes et des compresses au vinaigre contre la fièvre et des serviettes trempées d’alcool pour les coliques, et me rappelle de mettre des chaussettes. À chaque fois, rien que de la savoir là fait que par magie je guéris en un claquement de doigts. Je veux être dans ce pays où le Panadol et le Fucidine guérissent tous les maux. Je veux être à la maison, où rien ne vaut d’être soigné avec une cannette de Seven Up, du riz ou des pommes de terre bouillies et un bol de laban…

Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour une poignée de soleil ? Comme la plupart des Libanais expatriés dans des villes froides et privées de lumière, il suffit désormais qu’une lichette de soleil fende le ciel pour que je sorte de chez moi m’y jeter comme un toxico en manque. Samedi de mars, et étrangement, ce jour-là, du soleil dans Paris. Je m’apprête à traverser vers les quais,...
commentaires (12)

Très touchant…

Rana Bou Saada

00 h 36, le 25 mai 2023

Tous les commentaires

Commentaires (12)

  • Très touchant…

    Rana Bou Saada

    00 h 36, le 25 mai 2023

  • Superbe!

    Aboukhaled Nadine

    18 h 21, le 24 mai 2023

  • C'est valable aussi dans les Pays-Bas où j'ai vécu quelques années et je suis passé 2 fois aux urgences.

    Eddy

    22 h 47, le 22 mai 2023

  • C'est vraiment infantiliser les gens cette attitude...Non je ne pense pas qu'il manque de la chaleur humaine en France. Tout dépend évidemment de l'hôpital, du personnel etc.

    Lilou BOISSÉ

    22 h 37, le 22 mai 2023

  • Tellement touchant et vrai....Merci pour cet émouvant article

    Bassil Rita

    21 h 17, le 22 mai 2023

  • Si et seulement si, on pouvait tous rentrer vivre au Liban juste pour la chaleur humaine que ce pays dégage.

    Achkar Carlos

    17 h 10, le 22 mai 2023

  • Trop vrai Juste pour tous

    Slim Myriam

    14 h 04, le 22 mai 2023

  • Pour avoir travaille’ 39 ans dans les hopitaux Americains et Canadiens, effectivement la bonte’ , l abnegation et l altruisme du staff medical libanais sont inegale’s ; une compassion réconfortante et familière qui fait partie intégrale, et non la moindre, du processus therapeutique. Dommage que je n ‘ ai pas pu exercer ma passion dans mon pays avec mon peuple……. Robert A. MoumdjianMD Professeur de Neurochirurgie Universite’ de Montreal Canada

    Robert Moumdjian

    11 h 35, le 22 mai 2023

  • J’adore, moi aussi je veux rentrer ??

    Lynn Najm

    09 h 24, le 22 mai 2023

  • Bel article touchant

    Bardawil dany

    07 h 35, le 22 mai 2023

  • Quelle aubaine au réveil ! Votre article est sublime de finesse , merci pr cette dose de belle énergie .

    Rana Raouda TORIEL

    06 h 52, le 22 mai 2023

  • Trop drôle et tellement vrai !!!

    Desperados

    01 h 51, le 22 mai 2023

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