Critiques littéraires

Drogues et Histoire du Moyen-Orient

Drogues et Histoire du Moyen-Orient

D.R.

Stupéfiant Moyen-Orient de Jean-Pierre Filiu, Seuil, 2023, 224 p.

Les saisies ininterrompues de stupéfiants dans les pays du Moyen-Orient soulignent le rôle majeur que jouent ces pays dans le trafic mondial. Mais qu’en est-il de l’histoire de l’usage de ces substances dans cette région du monde ? Quel lien peut-on établir entre les autorités au pouvoir et la production locale ? Qui avait lancé cette culture particulière ? Autant d’interrogations qui méritent réflexion… Sous le titre Stupéfiant Moyen-Orient, l’historien Jean-Pierre Filiu réussit cet exploit en apportant les réponses adéquates. Sa problématique s’articule autour de l’évolution historique de la production, de l’utilisation et de la distribution de drogues de l’antiquité à nos jours. Un sujet passionnant qui exige une attention redoublée et une précision de chirurgien. Dès les premières pages, on est plongé dans une lecture captivante. Un voyage enivrant tant il est truffé d’informations.

Au commencement, il y a l’usage médicinal du cannabis notamment dans l’Égypte des pharaons, mais un usage qui reste limité. Filiu évoque l’utilisation de l’haoma chez les Perses lors des rituels de transmission initiatique mais chose surprenante, nul usage récréatif n’est mentionné dans les sources historiques. Ce n’est qu’à partir du Moyen-Âge que la « verte herbe de l’Islam » ou « l’herbe des pauvres » va être consommée et être à l’origine des controverses cycliques liées au caractère licite ou non des drogues en rapport avec l’ivresse condamnée dans l’Islam. Durant trois siècles le haschich est absorbé par voie orale. Il faudra attendre l’introduction du café et du tabac au XVIe siècle pour que son mode de consommation change : « Les cafés deviennent un élément majeur des charmes de Constantinople et des autres cités ottomanes, avec tout un rituel entourant la boisson, d’une part, et le narguilé, d’autre part. » Deux empires qui se côtoient, se partagent un nouveau mode de sociabilité, à savoir une consommation popularisée du haschich chez les Ottomans et de l’opium chez les Safavides (Perse).

Ensuite, vient « l’intermède français » ou l’expédition de Bonaparte (fin XVIIIe siècle) qui va alimenter des récits de fantasmes orientaux où Occident et Orient s’entremêlent dans une atmosphère enivrante. Entre-temps, les routes commerciales du Moyen-Orient s’insèrent dans une économie-monde qui commence à les dépasser. Au XIXe siècle, la question d’Orient oppose désormais la France et la Grande-Bretagne, cette dernière voulant contrôler la route des Indes. Sans oublier le grand jeu entre Saint Pétersbourg et Londres. Les guerres de l’opium s’insèrent dans le décor et prennent toute leur place. L’Égypte devient avec le haschich la principale destination des importations régionales des stupéfiants alors que l’Empire ottoman confirme son rang, de premier exportateur de l’opium.

C’est au XXe siècle qu’une nouvelle cartographie de la production, de la consommation et de l’exportation, s’établit. C’est toute une économie qui se met en place. Force est de constater que le pétrole n’est pas le seul enjeu en terre d’Orient. Du Yémen, à l’Afghanistan en passant par la Turquie, l’Iran, la Syrie, le Liban… Les nouvelles connexions assurant le trafic sont au centre du pouvoir et des politiques. Même Israël dont les frontières sont poreuses au départ, va longtemps faciliter le transport du haschich de la Bekaa vers l’Égypte.

Filiu évoque enfin que cette histoire « au long cours révèle des affinités très électives entre un territoire et le stupéfiant de prédilection de son peuple ».

Somme toute, l’auteur rappelle à plusieurs reprises que « plus la répression est dure, plus les drogues le sont ». L’Iran est « aujourd’hui le pays au monde le plus frappé par une addiction de masse ». La tolérance zéro des Émirats Arabes Unis ne l’empêche pas d’accueillir les parrains de la drogue. Deux narco-États occupent désormais le devant de la scène, à savoir l’Afghanistan qui, en exportant l’héroïne, s’assure de recettes consistantes et la Syrie qui produit le captagon à destination des marchés de l’Arabie Saoudite qu’elle inonde.

L’on termine ce voyage après avoir saisi qu’il existe une corrélation directe entre drogue et histoire moyen-orientale, et qu’il est compliqué pour les pouvoirs de mettre en place une ligne répressive tant le trafic représente une manne indispensable pour le pays producteur.


Stupéfiant Moyen-Orient de Jean-Pierre Filiu, Seuil, 2023, 224 p.Les saisies ininterrompues de stupéfiants dans les pays du Moyen-Orient soulignent le rôle majeur que jouent ces pays dans le trafic mondial. Mais qu’en est-il de l’histoire de l’usage de ces substances dans cette région du monde ? Quel lien peut-on établir entre les autorités au pouvoir et la production locale ? Qui...
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