D.R.
Au lendemain de son décès, le CNRS, dont il a été directeur de recherche émérite, lui rend hommage en le qualifiant d’« intellectuel le plus célèbre de France ». Bien que figure omniprésente de la vie intellectuelle, Edgar Morin aurait préféré à ce titre celui de penseur. Aux intellectuels, il reproche la spécialisation, les certitudes, l’abstraction. Lui qui pense à partir de sa vie entière, de sa marginalité assumée, de sa vision globale de la vie, de la mort et du monde, fait de l’incertitude le fondement de sa pensée.
Dans sa Méthode, œuvre monumentale en six tomes, écrite entre 1977 et 2004, tout comme sa réflexion sur la pensée complexe, dès 1973, il s’inscrit déjà en faux contre le morcellement des savoirs. Il forge d’ailleurs un substantif à partir du verbe relier : la reliance. Il s’agit de faire tenir ensemble les contraires, et l’objet au sujet, le sujet à son environnement, se percevoir comme un fragment de l’humanité et l’englober tout entière, contribuer à la société par laquelle on existe, préserver la Terre, cet habitat commun de l’humain. Et tenter de comprendre, même ces Allemands qui ont soutenu Hitler et qui se retrouvent désemparés au lendemain de la défaite, tels qu’il les décrit en 1946 dans L’An zéro de l’Allemagne.
Sociologue à l’aube de la sociologie transdisciplinaire, il se sera intéressé de près aussi bien au football qu’au cinéma et fait du « pas de côté » un pilier de sa méthode de réflexion : changer de point de vue pour mieux voir. Ce décloisonneur obstiné, auteur de plus d’une soixantaine d’ouvrages sans compter ses innombrables articles et interventions médiatiques, a passé de longues périodes en Amérique latine où il est célébré par un vaste public, ainsi qu’aux États-Unis.
Il n’est pas commun de mourir à 104 ans et son statut de centenaire l’embarrassait, tant il prenait parfois le pas sur sa parole et son message. Il ne devait pas venir au monde. Sa mère souffrait d’une maladie cardiaque, résidu de la grippe espagnole, qui la poussait à avorter en douce à chaque grossesse. Il s’accroche, manque de venir mort-né, étranglé avec le cordon. Il est sauvé mais perd sa mère à dix ans. Il décrit ce moment comme son « Hiroshima ». Il s’interroge très tôt sur la mort et son effet sur la pensée humaine et entre en résistance en 1940, à 17 ans, préférant « risquer sa vie pour la vivre pleinement ». Plus tard, enfant unique, il trouve dans le marxisme et le communisme une famille qu’il finit par quitter : son fameux pas de côté.
Issu d’une lignée de juifs marranes de Salonique, ses origines l’autorisaient à se révolter ouvertement contre les abus de l’État d’Israël, ce qui lui avait valu un procès, en 2002, pour antisémitisme. En 2009, dans une séquence « Dos à dos » avec Catherine Ceylac, cet amoureux de la vie confie que son épitaphe idéale serait « J’ai vécu, j’ai aimé, j’ai souffert, j’ai joui ». Le titre de film qui le définirait le mieux ? 21 grammes d’Iñárritu : le poids de l’âme. 21 grammes, de lumière aussi, pour « accompagner celles et ceux qui œuvrent pour une société plus consciente, plus juste et plus humaine » comme l’a souligné dans un fervent hommage son épouse, la sociologue de l’urbain, Sabah Abouessalam-Morin.