Hommages

Un fleuve qui rejoint sa source

Un fleuve qui rejoint sa source

© Sibylle George

L’on ne peut vraiment dire adieu à un être qui fut sur les routes de tous les dangers. Son dernier départ, aussi définitif soit-il, laisse l’impression qu’il s’est tout simplement embarqué pour un nouveau voyage. Et ce départ semble une péripétie de plus, un enlèvement de plus, un reportage de plus au cœur des braises, dont il reviendra comme il est toujours revenu.

Cet homme, c’est Lucien George, mon oncle maternel. À mes premiers souvenirs de lui se mêlent des sentiments d’admiration et d’étrangeté, un apport certain d’originalité que je ne parvenais pas à définir tout à fait, mais qui assurément me plaisait.

Journaliste, voyageur, écrivain, intellectuel, il s’exprimait dans un français si parfait, qu’il me semblait débarquer droit de France, sans relation aucune avec mon village de Ehden qu’il aimait tant – ce village perché tout en haut de la montagne libanaise, là où disait-il : « La beauté devient Absolu. »

Enfant, il était pour moi une sorte d’aventurier intrépide que je voyais apparaître sur les écrans de télévision et dont je lisais le nom au bas des articles des journaux les plus prestigieux : L’Orient, puis L’Orient-Le Jour, Le Figaro, Le Nouvel Observateur, le Financial et surtout Le Monde, dont il fut le correspondant émérite pendant plus de trente ans. Je peux attester de sa persévérance, de son entêtement qui en devenait résistance, pour faire parvenir les articles au journal et maintenir continu le fil des informations, malgré les risques et les dangers.

Très vite bien sûr, je compris que cet « aventurier » était un journaliste sérieux qui pratiquait son métier avec déontologie et objectivité ; et que ce journaliste sérieux était un témoin engagé, conscient de son rôle et de sa responsabilité face à ses semblables et à l’Histoire, et qui rapportait non seulement « la voix de ceux qui faisaient l’Histoire, mais aussi de ceux qui la subissaient ». C’est dans cette perspective qu’il a combattu le manichéisme et la pensée simpliste qui divise, en créant les Fiches du Monde Arabe où il a patiemment décrypté la complexité et la richesse du Liban et du monde arabe ; où il a tenté de comprendre et faire comprendre les positions et les peurs des camps adverses, et espérer contenir par la pensée, les élans belliqueux qui émanent de l’ignorance.

Combattre oui, mais avec pour seule arme la plume, car il haïssait plus que tout la violence. Avec pour encre la langue française qu’il chérissait pour sa précision, pour l’humanisme qui en imprègne le lexique et pour son spectre de nuances. La nuance, cette qualité si chère à son esprit où se niche presque toujours la vérité.

Francophone convaincu et reconnu, il se bat aussi contre la crise économique qui rend les livres importés hors de portée pour ses concitoyens. Il fait alors éditer sous le label des FMA des livres en français dont le prix accessible maintient le lien avec la pensée différente et nourrit cette « singularité libanaise », faite d’ouverture, de multiculturalisme et de liberté, surtout de la liberté d’expression qu’il considérait comme le droit primordial de tout homme.

Il trouvait ces valeurs en recul dans ce Liban qu’il chérissait. L’immoralité, la corruption qui y règnent impudemment et les positions incongrues des responsables politiques, ont fini par teinter de pessimisme son regard clair. Son dernier combat fut donc contre ce pessimisme qui défait l’homme et le transpose de l’action libre vers la servitude volontaire.

Son parcours ressemble à celui d’un fleuve dont la source naît au sommet de la montagne de Ehden. Ce fleuve dévale la vie, contourne avec subtilité ses rochers, accueille ses affluents et ses confluents pour en nourrir son lit et se jette sur le papier qu’il noircit de pensées et de mots.

C’est peut-être bien pour cela que pendant sa dernière année, épuisé par la maladie, il me demandait de lui envoyer régulièrement, jusqu’à Paris, des fioles remplies de l’eau de Ehden. Il espérait s’y abreuver et emprunter des forces à ses torrents.

Lucien George est parti, comme un fleuve qui rejoint sa source.


L’on ne peut vraiment dire adieu à un être qui fut sur les routes de tous les dangers. Son dernier départ, aussi définitif soit-il, laisse l’impression qu’il s’est tout simplement embarqué pour un nouveau voyage. Et ce départ semble une péripétie de plus, un enlèvement de plus, un reportage de plus au cœur des braises, dont il reviendra comme il est toujours revenu. Cet homme,...
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