Tout le monde aimait Vénus. Poète de sa vie et de celle des autres, couronnée par le Grand Prix de poésie de l’Académie française, elle avait paré sa fulgurante beauté du mystère des mots. Aussi vive que jolie, la romancière (elle a publié plus de vingt romans), conjuguait avec fantaisie un grand talent, beaucoup de discrétion et une singulière générosité. C’était l’une des étoiles les plus actives de notre ciel francophone. Elle m’avait fait signe il y a très longtemps. Je l’avais rencontrée chez elle, dans son rez-de-chaussée de l’avenue Raphaël, où elle tenait une sorte de salon littéraire. Nous ne nous étions plus quittés. Un matin d’automne 2009, nous étions tous alignés sur le pont du pétrolier ravitailleur La Meuse pour regarder défiler la côte libanaise. Vénus Khoury-Ghata, Jean-Marie Le Clézio, François Hartog, Alexandre Najjar et d’autres écrivains, venus de Tunisie, de Grèce ou d’Égypte. J’avais organisé un voyage d’agitation politique et poétique sur les traces d’Ulysse, sous pavillon français. Ulysse 2009. À chacune de nos escales, nous avions parlé du voyage d’Ulysse, de Camus, de l’Antiquité tardive, des boat-people de Malte et d’Italie, de la guerre d’Algérie, de l’Europe. Je regardais les collines se retirer les unes derrière les autres et disparaître dans la brume bleue du matin. Le soleil n’allait pas tarder à se lever. Il faisait presque frais. Vénus avait posé sa main sur mon bras et commencé à me parler de sa vie. « Il faut soulever l’aube pour voir le poète assis sur le paysage », avait-elle écrit. Née à Beyrouth, elle avait passé tous ses étés d’enfance au Liban-Nord, dans le village de Khalil Gibran. Ses étés à Bécharré lui avaient donné pour toujours l’envie des mots et de la liberté. La tombe de Khalil Gibran dominait le village. Même les analphabètes connaissaient des poèmes de Gibran par cœur. « J’ai été élue Miss Beyrouth quand j’avais 17 ans, m’avait-elle dit. J’avais défilé en bikini. Mon père protestait : “Tu portes un petit morceau de tissu, on va dire que je ne suis pas assez riche pour t’acheter un maillot.’’ Puis j’ai commencé mes études, j’ai découvert Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé. Je lisais tout le temps, dans le bus, en cours, à la maison. Les livres m’ont sauvée. Plus tard, je suis venue vivre à Paris. J’ai été accueillie dans un petit cénacle de poètes où je retrouvais régulièrement Alain Bosquet, Guillevic ou encore Robert Sabatier. Durant ma vie, j’ai perdu deux compagnons. Un cadavre qui sort de chez toi ne te laisse pas indemne. Il y a de quoi se flinguer. J’ai culpabilisé de ne pas avoir aimé les hommes, de leur avoir préféré les mots. Mais je me suis mise à écrire La Femme qui ne savait pas garder les hommes. Les livres m’ont toujours sauvée. » La passion de la langue française ne l’a jamais quittée. Alors que ses forces déclinaient, elle gardait son énergie pour continuer à écrire. Quand je l’appelais de ma maison de Champagne, sa voix exultait au téléphone pour parler des livres que nous lisions ou que nous écrivions. Chez elle, rien de petit, rien de mesquin. Elle vivait dans la gloire des mots. Adieu Vénus, nous vivrons avec tes mots. Leur gloire sera ton tombeau et notre consolation.