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Multiple Vénus

Multiple Vénus

D.R.

Elle disait parfois du mal du Liban. On en riait car Vénus était le Liban même, elle avait son soleil, sa chaleur, sa générosité, son énergie, son obstination, et sa voix, ses intonations.

Il y avait plusieurs Vénus.

Une poète rigoureuse et profonde, multirécompensée, et qui lisait merveilleusement ses textes. Une œuvre très riche, plus de trente recueils dont il serait bon de faire un gros livre les rassemblant.

Une traductrice qui disait : « En traduisant l’arabe, je le lisse, un peu. C’est une langue trop fleurie, ça ne passe pas en français. » Et qui aimait passionnément traduire ou faire traduire des poètes. « Cela me permet de me frotter à une autre poésie, qui aide à faire évoluer la mienne. Et puis, en les traduisant, dans mon for intérieur, ils deviennent des francophones. J’aime que la langue française devienne leur langue, pour un jour, peut-être, être vraiment la leur. »

Une romancière féconde, une trentaine de livres, où, presque toujours, se manifestent sa double culture, sa mémoire libanaise et son amour de la France et du français.

Le français, justement. Elle en a été, infatigablement, jusqu’à ses dernières forces, l’avocate, l’ambassadrice, la missionnaire ; en un mot une fée. « À chaque fois que l’on m’invite dans un institut français ou une Alliance française pour lire mes poèmes ou parler de mes romans, confiait-elle au Monde en 2003, j’insiste toujours pour faire une tournée dans les lycées français. » Quand on a commencé à lui dire qu’elle devrait se ménager, moins courir le monde entier pour défendre cette langue, elle acquiesçait vaguement, « peut-être », pour ajouter immédiatement : « Mais quel bonheur de rencontrer des enfants exaltés. Que ce soit à l’étranger ou en France, c’est toujours un ravissement… » C’était vrai, car quand elle a dû cesser de le faire, elle en a été très affectée, elle est devenue plus triste. Elle aimait que la solitude de l’écrivain soit comme « secouée » par ces dialogues avec des jeunes.

Et puis il y avait l’amie. Elle était non seulement attentive, délicate, jamais indiscrète, mais elle mettait ses dons exceptionnels de cuisinière au service de sa passion pour l’amitié. Elle était capable de faire cohabiter, à sa table, des personnes qui ne s’aimaient guère et qui, l’espace d’un repas, pour Vénus, mettaient en sourdine leurs conflits et leurs rancœurs pour seulement commenter les délices que Vénus mettait – en abondance, parfois en surabondance – dans leur assiette. Peu de gens ont ce talent. Si je dois faire un aveu personnel, c’est seulement chez Vénus que j’ai fait taire mon animosité à l’égard de certaines personnes. Sans doute parce que si Vénus les invitait, ils n’étaient, au fond, peut-être pas les fâcheux que je croyais qu’ils étaient.

Les repas de Vénus, c’était une expérience. Tout commençait par le téléphone : « Viendrais-tu déjeuner dans une semaine ? Il y aura tel et tel. Il y aura le taboulé que tu aimes. » Ou bien : « Je sais que tu n’aimes pas trop X. Il sera là, mais viens quand même, il y aura ton taboulé. » Si on voulait faire honneur à ce repas qui mêlait saveurs libanaises et cuisine française, il était préférable de ne pas dîner la veille et de ne pas non plus prévoir un dîner pour le soir. Car refuser de se resservir était peine perdue. Et puis, il y avait pour certains, dont moi, le rituel du café libanais, suivi de l’examen du marc dans la tasse. Je ne crois pas aux prédictions, mais le récit de Vénus était si poétique, ce qu’elle voyait dans la tasse était si imagé, que je ne suis jamais ressortie de son appartement sans avoir eu ma séance de « voyance ».

J’entends déjà la suspicion attachée aux hommages post mortem : la personne était parfaite, leur amitié était sans nuage. Pas du tout. Vénus s’enthousiasmait pour des choses qui, à mes yeux, n’en valaient pas la peine, et se désolait aussi fort pour des choses qui n’en valaient pas la peine non plus. Elle avait une certaine révérence pour les membres de l’Académie française qui, au mieux, me laissait froide, et parfois – pour certains - m’exaspérait. Nos écrivains de prédilection n’étaient pas les mêmes. Et sur les livres récemment publiés, les discussions étaient parfois vives, du genre « Comment ne peux-tu pas aimer ce livre ? » et, en retour « moi je me demande comment on peut l’aimer ». Et même, nous n’étions pas d’accord sur… les chats – bien que j’aie aimé les siens. Mais ils étaient souvent à poils longs, et je les préfère à poils ras.

Tout ça sur fond de solide amitié, de tendresse aussi, de rires, de passion pour les livres. Et, même si elle se montrait critique à l’égard du Liban, je crois que Vénus aimait en moi l’amour que je porte à ce pays, qui m’a séduite dès le premier jour, il y a un certain temps maintenant, 1998.

Mercredi 28 janvier, en fin d’après-midi, le jour de sa mort, que j’ignorais, j’allais à une rencontre en librairie. Je suis passée devant la boutique d’un traiteur libanais que je ne connais pas. Je me suis arrêtée. Il y avait une sorte de pyramide de taboulé, et immédiatement je me suis dit : « Serait-il aussi bon que celui de Vénus ? » Je sais que la réponse est « non ».


Elle disait parfois du mal du Liban. On en riait car Vénus était le Liban même, elle avait son soleil, sa chaleur, sa générosité, son énergie, son obstination, et sa voix, ses intonations.Il y avait plusieurs Vénus.Une poète rigoureuse et profonde, multirécompensée, et qui lisait merveilleusement ses textes. Une œuvre très riche, plus de trente recueils dont il serait bon de faire un gros livre les rassemblant.Une traductrice qui disait : « En traduisant l’arabe, je le lisse, un peu. C’est une langue trop fleurie, ça ne passe pas en français. » Et qui aimait passionnément traduire ou faire traduire des poètes. « Cela me permet de me frotter à une autre poésie, qui aide à faire évoluer la mienne. Et puis, en les traduisant, dans mon for intérieur, ils deviennent des francophones. J’aime que la langue...
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