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Lifestyle - Photo-roman

Le peuple le plus curieux du monde

À Beyrouth, une simple moto renversée, la circulation qui s’arrête, une foule de gens qui affluent... Que sommes-nous ? Le peuple le plus intrusif, le plus encombrant, le plus empathique, le plus ouvert à l’autre, ou tout cela à la fois ?

Le peuple le plus curieux du monde

Photo G.K.

Au niveau du périphérique, porte de Saint-Ouen à Paris, la Ducati rouge a pris un virage risqué en s’inclinant. J’ai vu l’épaule du motard presque à l’horizontale, presque caresser le bitume, comme dans les courses de moto qui passaient dimanche matin à la télé, puis tout d’un coup, se heurter à quelque chose. En une fraction de seconde, j’ai vu aussi la Ducati rouge s’envoler et virevolter à peut-être deux mètres du sol avant de s’écraser parterre. Le motard projeté puis allongé au sol, immobile, la Ducati rouge qui continue de pivoter à même l’asphalte, les voitures autour qui les contournent prudemment et poursuivent leur chemin. D’instinct, je m’arrête sur-le-champ, et M, au téléphone, dit d’instinct aussi, « attends, attends, je te rappelle » et raccroche aussitôt, pour qu’on aille voir ce qui se passe, par réflexe, ou pour essayer de faire quelque chose, je ne sais pas, c’est comme ça que nous sommes programmés au Liban.

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Hormis M et moi, pas une personne qui passe par le périphérique, par ailleurs bondé, ne s’arrête. Ni les automobilistes ni les passants au pied desquels le motard est si profond dans son vertige qu’on aurait pu le croire mort. Cette scène, à quelques détails près, j’y ai assisté mille fois à Paris et ailleurs. À chaque fois, des filles agressées à la sortie des bars, des filles que l’on suit dans les tunnels de métro, de vieilles dames à qui l’on arrache les sacs sur des trottoirs pleins à craquer, des garçons qu’on tabasse un samedi soir sous un pont, des voitures et des motos renversées sur le rebord des autoroutes. Et à chaque fois ou presque, les gens autour qui poursuivent leur chemin, l’air de rien, indifférents, fermés et très peu concernés par ce qui se trame pourtant si proche, sous leurs yeux.

Les gens sur leurs balcons

À Beyrouth, mon balcon donne sur le croisement entre deux rues où, du plus loin que je me souvienne, la circulation n’est organisée par personne, ni flic ni feu de circulation. Laissé au hasard d’une circulation anarchique, des voitures dans tous les sens et à contre-sens, des voitures qui font du 100 kilomètres à l’heure en louvoyant – d’où ce verbe intraduisible, chaffit –, des voitures qui s’engagent à gauche sans clignotant, des voitures, qui la nuit grimpent sur les trottoirs et arrachent des poteaux à défaut d’éclairage, ce croisement sous ma fenêtre est quasi quotidiennement le théâtre d’accidents de la route. D’ordinaire, jamais rien de trop grave, mais il suffit à chaque fois d’un bruit d’impact, de collision, d’un tout petit boum, d’un tac de rien du tout, pour que tout le quartier, moi y compris, se jette d’un même geste sur son balcon. Les avocats et stagiaires de l’immeuble d’en face, avec leurs AirPods dans les tympans, qui interrompent leurs réunions en plein milieu pour pendre aux fenêtres ; Pierre, le voisin du dessus, à moitié endormi dans son marcel et son short à carreaux, et la voisine d’en face dans sa chemise de nuit, accoudés à leurs balustrades. Les vendeurs des commerces de la rue tout d’un coup se déversant tous sur les trottoirs ; les commerçants qui quittent leurs commerces sans réfléchir ; les serveurs de l’hôtel à côté et ceux des restaurants de la rue Abdel Wahab, leurs valets parking aussi. Tout le monde, même les passants, qui accourent pour composer une foule d’yeux posés sur l’accident.

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En l’espace de quelques minutes, la foule gonfle et la circulation est totalement bouclée, d’autant plus que les automobilistes qui finalement arrivent au niveau de l’accident ralentissent, s’arrêtent, veulent scruter, comprendre, savoir, souvent descendre de leurs voitures en dépit du concert de klaxons. Tantôt pour proposer leur aide, tantôt pour ajouter leur grain de sel, tantôt pour faire une photo, ou, le plus fréquemment, pour attendre l’expert ou l’ambulance, ou dans la plupart des cas pour juste dire hamdellah al salémé avec un air de circonstance. Debout au niveau du périphérique de la porte de Saint-Ouen à Paris, là où personne ne s’arrête pour le motard si profond dans son vertige et sa Ducati rouge en miettes, je repense à ces cohues, ces foules, ces afflux de monde sous mon balcon de la rue Abdel Wahab à Beyrouth pour le moindre accident de la vie quotidienne, et je me demande c’est quoi, que nous sommes, le peuple le plus curieux, le plus intrusif, le plus empathique, le plus ouvert à l’autre, ou tout cela à la fois ?

Le nez dans la vie des autres

Chez nous, combien de voitures en panne d’essence, simplement, ont déjà provoqué des kilomètres de trafic sur des autoroutes ? Combien de fois ai-je surpris ma voisine du dessous, son ombre derrière la petite fenêtre de sa porte d’entrée, essayant de voir qui sort de chez moi à la fin de la nuit ? Qui connaît exactement et jusqu’au moindre détail mon emploi du temps et l’horaire de mes sorties, et avec qui je passe la nuit, et de qui je me sépare, et avec qui je me remets, et quand je suis rentré à Beyrouth. Et qui d’ailleurs éprouve une passion profonde pour juste se poster à son balcon et en silence s’introduire dans l’intimité des autres. « Hmm, on ne voit plus untel chez toi, qu’est-ce qui se passe ? » D’ailleurs, quel meilleur système de surveillance que ces femmes et ces hommes de Beyrouth qui desquament leurs quartiers à travers leurs balustrades en fer forgé ?

Combien de fois, oui, il y a eu des foules d’étrangers qui ont accouru pour m’aider à remplacer un pneu sous la pluie, des gens que je ne connais pas qui m’ont indiqué le chemin ou aider à me garer ? Mais combien de fois, aussi, ai-je été assailli par des questions qui dérangent, venant d’illustres étrangers dont on se demande d’où vient ce sans-gêne quand il s’agit de se mêler de la vie des autres ? Mon barbier qui, pour peu que je m’installe sur sa chaise, me demande quel est le montant de mon salaire et combien je dépense par mois. Et ces coiffeurs qui donnent l’impression d’être en thérapie dans leurs salons, avec leurs mille et une questions à la minute. Et ces gens dans les salles d’attente qui brûlent de savoir ce que je viens faire chez ce médecin. Et ces garçons à qui il est presque coutume de demander : « C’est pour quand le mariage ? » ces filles à qui l’on ne se dérange même pas de dire : « Tu ne comptes pas tomber enceinte ? » et pourquoi tu as maigri, et pourquoi on te voit plus avec lui, et pourquoi vous ne vous suivez plus sur Instagram, et pourquoi vous vous êtes quittés, et qu’est-ce qui s’est passé, et ta chemise, elle vient d’où ? Et ces réunions de famille où la vie sexuelle, intime, de tout le monde est déballée à table. Et tes parents qui savent, presque avant toi, qui tu commences à voir et à qui tu penses, et qui regardent par-dessus ton écran, et qui écoutent aux portes, et te posent sans le moindre embarras les questions les plus envahissantes et les plus inconfortables qui soient ?

Et ces foules, oui, certes, émouvantes, pour une simple moto renversée sur une ruelle de Beyrouth, alors que le pays est à la renverse et que tout le monde semble continuer l’air de rien, indifférent, et très peu concerné par ce qui se trame pourtant là, si proche, sous leurs yeux…


Au niveau du périphérique, porte de Saint-Ouen à Paris, la Ducati rouge a pris un virage risqué en s’inclinant. J’ai vu l’épaule du motard presque à l’horizontale, presque caresser le bitume, comme dans les courses de moto qui passaient dimanche matin à la télé, puis tout d’un coup, se heurter à quelque chose. En une fraction de seconde, j’ai vu aussi la Ducati rouge...

commentaires (4)

Promis juré, je ne lirai plus cette rubrique.

citoyen lambda

11 h 15, le 26 janvier 2023

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Commentaires (4)

  • Promis juré, je ne lirai plus cette rubrique.

    citoyen lambda

    11 h 15, le 26 janvier 2023

  • Mais à quoi bon des articles comme ça ? Lorientlejour, vous ne faites qu’alimenter la schizophrénie ambiante. Quel naufrage collectif ! Réveiller-vous les libanais !

    citoyen lambda

    11 h 09, le 26 janvier 2023

  • C’est de la bienveillance à l’orientale, à la libanaise, mais de grâce, d’autres sujets m’intéressent. Le coming-out d’un journaliste face au lecteur (un des précédents articles), dont il n’a rien à cirer de son orientation politique ou sexuelle. Peut-être la terne campagne de présidentielle, favorise le cancan sur d’autres sujets. Mais quel intérêt à lire sur une société dont on voit les mêmes travers partout. Et on veut que ça change, que chacun mène sa vie sans les regards des voisins, des collègues… Quoi, chacun dans sa bulle à l’abri de tous ? Changer une société, mais quel boulot alors ! La médisance, c’est bien connu, est un sport national chez nous. Alimenter des discussions sur l’intime d’une célébrité, oui, mais ça on connaît, peut-être qu’au Liban, par manque de magazines people sur la vie des Libanais, d’où le succès des réseaux sociaux, Facebook en tête. Au village Liban, on s’intéresse toujours sur l’origine sociale, politique du voisin, de l’auteur, du lecteur. C’est aussi établir un lien social dans une société de l’oral, (nous sommes des verbomoteurs) alors que dans une société européenne, (n’en parlons pas de l’espagnole, que j’adore) si vous habitez la même petite rue, l’un ou l’autre sait tout sur vous, sans qu’il vous adresse le moindre mot. Les signes extérieurs de richesse, ou de pauvreté, ça ne trompe pas, ça en dit long que de papoter entre clients anonymes.

    Nabil

    13 h 01, le 23 janvier 2023

  • On est humains au Liban.et on aime aider et aller a l autre. C est inhumain de ne pas assister une personne en danger!!

    Marie Claude EL-HAGE

    10 h 23, le 23 janvier 2023

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