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Lifestyle - La carte du tendre

Beyrouth 1985 : la terreur d’une famille, le courage insensé d’un photojournaliste

Beyrouth 1985 : la terreur d’une famille, le courage insensé d’un photojournaliste

Une famille terrorisée réfugiée sous le pont métallique du boulevard de l’aéroport, le 20 août 1985. Kamel Lamaa/AFP

L’été 1985 avait pourtant commencé dans le calme. Enfin, calme est un bien grand mot, surtout au Liban et surtout dans ces années-là : il y avait eu la guerre des camps, puis des combats Amal-PSP suivis du célèbre détournement d’avion de la TWA, mais on va dire que c’était globalement vivable. Puis vint le mois d’août. D’un seul coup, au bout de dix ans de guerre, les Libanais ont décidé de s’entre-massacrer à nouveau, sans raison apparente – ou peut-être en ont-ils reçu l’ordre ? Tous les moyens étaient bons : enlèvements sur base confessionnelle, attentats meurtriers à la voiture piégée, et comme si cela ne suffisait pas, les protagonistes ont commencé à se pilonner à l’arme lourde. Non, pas se pilonner : pilonner les civils de l’autre bord.

La nuit précédant ce mardi 20 août a donc été infernale. Alors évidemment, le lendemain matin, les photographes de presse profitent du calme pour rapporter des images. Deux d’entre eux, Kamel Lamaa et son collègue Maher Attar, quittent le bureau de l’AFP situé rue de Rome dans un taxi Toyota conduit par Hussein Awarki. Ici et là, les gens profitent de l’accalmie pour faire leurs provisions. Bien sûr, l’ambiance est tendue, on sait que les bombardements peuvent reprendre à tout moment, mais on pense toujours avoir le temps de finir ce qu’on a à faire. Cela m’a toujours impressionné, dans les photos de guerre, comme les victimes sont habillées pour leur dernier jour. Ces gens se sont levés comme d’habitude, ont décidé de porter tel ou tel vêtement, telle paire de chaussures qui va avec, les femmes se sont maquillées, les hommes se sont rasés, enfin on s’est fait beau, sans se douter une minute qu’on ne serait plus de ce monde le soir même.

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Circulant sur le boulevard de l’aéroport, la Toyota parvient à la hauteur de l’ambassade du Koweït quand les obus commencent à pleuvoir sans aucun signe avant-coureur. Les trois compères sont obligés d’abandonner la voiture pour s’abriter derrière un pilier du pont métallique, mais déjà les shrapnels claquent tout autour et Maher en reçoit un dans le bras. Ils se remettent à courir vers le début du pont qui semble présenter plus de protection mais Maher trébuche et se foule la cheville. Il appelle à l’aide, et la manière avec laquelle on peut réagir dans ces moments-là est parfois absurde : le voyant tordu de douleur, Kamel s’entend lui crier « on ne peut pas t’aider, cache-toi dans un trou » !

Kamel poursuit : « D’un coup, ces gens sont apparus devant moi, je ne les avais pas vu arriver. Une famille ? Des habitants des cabanes de tôles du quartier qui ont eu peur de rester chez eux ? » Sans réfléchir, il dégaine la caméra ; le photographe professionnel a pris le dessus, mais son réflexe de survie lui crie que sa dernière heure est arrivée. Il se souvient : « En prenant ces photos, je me disais que ce seraient mes dernières, que l’on allait retrouver la caméra à côté de mon corps, qu’on saurait comment je suis mort en faisant mon métier. » Il a peur, terriblement peur, mais l’adrénaline l’emporte : « Dans le feu de l’action, pas le temps de réfléchir. » Et le bombardement est démentiel, il suffit d’observer le visage de ces gens sous le pont : c’est la terreur à l’état pur que Kamel a saisi sur son rouleau de négatifs.

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Oui, c’est une famille, cela se voit, ils se ressemblent, le père, la mère, deux filles, un garçon. Dans d’autres pays, ils seraient en train de se faire photographier avec la même tête dans une montagne russe, pour le fun. Ici, ils attendent au bord de l’apoplexie le moment où ils vont se faire déchiqueter. Le chef de famille tient les poignets de ses enfants comme s’il pouvait les sauver, c’est son job après tout, mais en même temps il se fait tout petit. Comme sa femme, il a adopté une position fœtale et observe la structure du pont en ayant l’air de se demander si elle pourra résister. Je ne sais pas quel son sort de sa bouche ouverte, peut-être invoque-t-il le bon Dieu ? La mère, elle, cherche dans l’expression de son mari de quoi se raccrocher à quelque espoir ; prise de panique, elle a joint les mains pour se donner un minimum de contenance, surtout ne pas craquer devant les petits. Car c’est chez les enfants que la terreur s’exprime de la manière la plus crue : ils pleurent tous les trois; la sœur qui semble être la plus âgée porte sa main au cœur, elle a perdu ses sandales dans la panique, alors que l’autre s’y accroche. Dans cette scène, trois personnages sur cinq regardent à droite : les obus sont sans doute en train de s’abattre de ce côté-là, c’est-à-dire dans le dos du photographe dont la témérité frise l’absurde. Et le petit garçon ? Il a quoi, dix ans, l’âge de la guerre ; avec son short et les cure-dents qui lui servent de jambes, il ressemble à tout enfant de son âge, il a une bouille de petit farceur si l’on fait abstraction de son expression terrorisée, j’imagine qu’il est le petit favori, évidemment on est en Orient. Mais il pleure à chaudes larmes, comme on a tous pleuré dans les abris qui puaient la moisissure, la poussière et la mort-aux-rats ; il tremble comme on a tous tremblé, et à chaque explosion, il sursaute et espère que la pluie d’éclats brûlants ne va pas le blesser, comme on a tous espéré s’en sortir sans trop y croire.

Comme une ondée passagère

Kamel se souvient encore d’une autre image qui l’a marqué : à un moment, il se retourne, aperçoit Hussein accroupi, prostré, le regard dans le vide, « je ne l’avais jamais vu comme ça, lui qui avait tout vu, qui n’avait peur de rien, il était tétanisé, comme absent à lui-même. Je regrette de ne pas l’avoir photographié ».

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L’instant d’après, c’est terminé, cette scène a duré une dizaine de minutes tout au plus ; le bombardement a cessé d’un seul coup. Kamel décrit cette sensation surréaliste : « On aurait dit une ondée passagère, les gens se sont levés et ont disparu, je ne les ai plus jamais revus. Passants et voitures se sont remis circuler, la vie a repris son cours normal ! » Kamel et Hussein récupèrent un Maher qui a survécu par miracle et qui est de nos jours un artiste reconnu. Ils l’ont échappé belle : la Toyota est criblée comme une passoire, vitres explosées et pneu crevé.

Comme Jean-Lou Bersuder qui m’a fait faire sa connaissance, Kamel Lamaa appartient à la génération de la guerre : il avait 17 ans en 1975. Au lieu de prendre les armes, il a choisi la caméra, sans doute parce que ses grands frères étaient déjà photographes professionnels depuis longtemps. Il se souvient : « En 1975, j’ai commencé à prendre des photos pour garder le souvenir de ces événements inhabituels, sans carte de presse, avant de me faire capturer par les Mourabitoun à Ras el-Nabeh. » Il échappe de justesse à l’accusation d’espionnage. Persistant dans sa vocation, il travaille pour le Nidaa avant de rejoindre l’AFP en 1985. Il a entre-temps couvert l’invasion israélienne en 1982 et a été l’un des premiers à pénétrer dans le camp de Sabra au lendemain des massacres. Il en gardera un terrible traumatisme. En 1987, il épouse une journaliste allemande en poste au Liban, avant de s’exiler en Allemagne deux ans plus tard.

Au sujet de cette photo, il précise encore : « Elle a failli gagner le prix du World Press photo en 1986. On lui a préféré quelques mois plus tard celle d’Omayra Sanchez, la jeune Colombienne de 13 ans coincée dans une coulée de boue et qui allait y laisser la vie. » Comment oublier l’expression d’Omayra dans cet autre cliché resté célèbre ? Paniqué ou résigné, le regard d’un enfant sur la mort est une chose particulièrement insoutenable.

Auteur d’« Avant d’Oublier I et II » (coédition Antoine-L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène toutes les deux semaines, à travers une photographie d’époque, visiter le Liban du siècle dernier. Les ouvrages sont disponibles en libraire au Liban et mondialement sur www.antoineonline.com et www.BuyLebanese.com

L’été 1985 avait pourtant commencé dans le calme. Enfin, calme est un bien grand mot, surtout au Liban et surtout dans ces années-là : il y avait eu la guerre des camps, puis des combats Amal-PSP suivis du célèbre détournement d’avion de la TWA, mais on va dire que c’était globalement vivable. Puis vint le mois d’août. D’un seul coup, au bout de dix ans de guerre, les...
commentaires (6)

La plaie de notre pays avait cicatrisé alors qu’elle était encore purulente d’où la décente en enfer de ce pays et l’amputation d’une partie de ses citoyens bornés. Son peuple n’a retenu aucune leçon des traumatismes subis, bien au contraire. Certains libanais continuent d’appuyer leurs propres assassins qui les ont dépouillé et poignardé en scandant leurs noms et en les assurant de leur fidélité jusqu’à ce que mort s’en suive. Nous y sommes presque, alors ne changez rien.

Sissi zayyat

13 h 34, le 16 janvier 2023

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Commentaires (6)

  • La plaie de notre pays avait cicatrisé alors qu’elle était encore purulente d’où la décente en enfer de ce pays et l’amputation d’une partie de ses citoyens bornés. Son peuple n’a retenu aucune leçon des traumatismes subis, bien au contraire. Certains libanais continuent d’appuyer leurs propres assassins qui les ont dépouillé et poignardé en scandant leurs noms et en les assurant de leur fidélité jusqu’à ce que mort s’en suive. Nous y sommes presque, alors ne changez rien.

    Sissi zayyat

    13 h 34, le 16 janvier 2023

  • Très touchant, très vrai, comme d'habitude.

    Koenig Baudouin

    12 h 38, le 16 janvier 2023

  • J’ai quitté le Liban depuis 38 ans jeune et complètement traumatisé et je le suis encore à chaque fois que je lis une histoire de cette maudite guerre civile, je suis retourné une fois seulement pour 6 jours en 2017 et j’ai vue que ça n’a pas changé, le sectarisme à son apogée, les mêmes politiciens et parlons même pas de la corruption. et ce qui m’a frappé le plus l’élite est encore là et s’en foute du reste du peuple, la pauvreté du nord jusqu’au sud est alarmante. Seulement en regardant Facebook et tout les belles photos du Liban d’antan sans mettre ou exposer la partie pauvre du Liban qui est frappante c’est une insulte à la vérité et la démocratie, le Liban ce n’est pas ashrafié et ras Beyrouth ni Broumana ou le chouf….. j’arrête ici, je suis vraiment triste, bonne chance au peuple libanais

    Mouallem Souheil

    00 h 09, le 16 janvier 2023

  • Et dire que les Libanais n'ont rien appris de l'histoire funeste de ce pays, avec la gabegie et la corruption qui regnent, et ou la mort serait peut etre plus bienvenue que cette misere entretenue par les mafieux qui profitent des divisions communautaires pour continuer a s'enrichir et regner, tout en abrutissant et appauvrissant la population.

    Jacques Saleh, PhD

    16 h 45, le 15 janvier 2023

  • Quelles blessures, quelles horreurs les gens ont enduré !!! Et chaque rappelle des cette période funeste me plonge dans la tristesse. Cela pointe du doigt les absurdités humaines au Liban comme ailleurs dans le monde.

    Zeidan

    12 h 35, le 15 janvier 2023

  • Quelle souffrance que de devoir se rappeler de ces horreurs et de cette absurdité inhumaine qu'est la guerre déclenchée pour des motifs qui n'ont jamais été les nôtres !

    Chucri Abboud

    09 h 17, le 15 janvier 2023

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