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Lifestyle - La carte du tendre

32 ans après, une rencontre improbable et des souvenirs du « maabar »

Les protagonistes d’une photo prise sur le passage du Musée durant la guerre se retrouvent.

32 ans après, une rencontre improbable et des souvenirs du « maabar »

Vassili et Antoinette Yasmine traversent le passage du Musée le 28 avril 1989. Photo Joseph Faddoul. Coll. Georges Boustany

Ce couple qui traverse l’effroyable « passage du Musée » pourrait être n’importe lequel de ceux qui ont vécu l’interminable guerre du Liban, entre 1975 et 1990. Combien y ont laissé leur santé mentale, voire la vie ? C’est une photo comme il en existe des milliers, une image qui raconte le quotidien des civils obligés, pour une raison ou une autre, de traverser les lignes de feu entre les deux Beyrouth durant la guerre. Autant de laissés-pour-compte dont une loi d’amnistie scélérate votée à la fin des « événements » est venue effacer les souffrances et jusqu’au souvenir, au même titre que les crimes commis à leur encontre. Parce qu’elle m’a particulièrement ému, j’ai posté cette image en 2016 sur Facebook, comme on place un message dans une bouteille jetée à la mer. Près de cinq ans plus tard, Jean Yasmine me contacte : « J’ai retrouvé par hasard une photo sur le web avec votre nom inscrit en filigrane où on voit mes parents traverser le passage du Musée dans les années 1980. » C’était le 11 avril dernier, deux jours avant le 46e anniversaire de la guerre du Liban.

Identifier des anonymes dans une vieille photo n’est déjà pas courant ; connaître le nom du photographe non plus. Ici, c’est coup double : au dos du tirage, l’auteur a noté son nom et la date. Joseph Faddoul a pris cette photo le 28 avril 1989 ; c’était un vendredi saint chez les orthodoxes, tout un symbole. La « bataille de libération » avait été déclenchée un mois et demi plus tôt par le général Michel Aoun qui avait succédé à Amine Gemayel à Baabda. En représailles, les Syriens avaient instauré un blocus hermétique sur les « régions Est ». Depuis lors, les belligérants se livraient à de féroces duels d’artillerie. Pour les civils de la zone sous le contrôle de Aoun, la vie était devenue doublement insupportable en raison des pénuries d’électricité, d’eau, d’essence et de produits frais. Ce 28 avril 1989, un cessez-le-feu parrainé par les Arabes a été instauré à partir de midi. La voie de passage entre le musée et l’hôpital Barbir a donc ouvert afin de laisser passer une poignée de civils, mais surtout des camions-citernes vides d’Est en Ouest, d’où ils devaient rapporter du carburant. Le cessez-le-feu volera en éclats trois heures plus tard.

De gauche à droite, Vassili et Antoinette Yasmine, et Joseph Faddoul. Photo Georges Boustany.

Sept heures pour une photo

La rencontre, 32 ans plus tard, entre les Yasmine et leur photographe est bouleversante. Joseph Faddoul se souvient encore du moment où il a appuyé sur le déclic : « J’ai attendu durant sept heures, côté Est, pour que le passage s’ouvre et que les camions-citernes soient autorisés à passer. C’était le seul but de la photo : montrer le passage des camions ! Quand le moment est enfin arrivé, j’ai vu venir vers moi ce couple, ils étaient presque seuls et je me suis dit que ça donnerait de la vie à la photo. J’essayais toujours de mettre de la vie dans les photos de guerre. »

Vassili et Antoinette Yasmine viennent de traverser 250 mètres à pied avec de lourds sacs. « Nous rapportions des légumes, précise Vassili. On emportait du pain de l’autre côté, on en revenait avec des produits frais. » Ce jour-là, Vassili et Antoinette rentrent de leur travail à l’agence de presse russe Novosti : lui est rédacteur en chef depuis 38 ans, elle est secrétaire depuis plus longtemps encore. C’est là qu’ils se sont rencontrés en 1951 avant de se marier et de s’installer à Ras el-Nabeh où ils auront trois enfants : Liouba (1955), Jean (1958) et Ghada (1965). Sur la photo, la fatigue se lit sur leurs visages tendus : L’Orient-Le Jour du lendemain précisera que « malgré le cessez-le-feu, des obus sont tombés le matin à 7h15 et à nouveau dans l’après-midi vers 15h ». Le couple a sans doute décidé de « passer » à la faveur de l’accalmie pour fêter Pâques en famille. Leurs ombres indiquent que c’est effectivement en milieu de journée qu’ils reviennent chez eux avec leurs provisions.

Ont-ils aperçu le photographe ? « Non, répond Antoinette, quand on traverse cette distance à découvert entre les chicanes, avec des sacs lourds et le danger, on s’en remet à la Vierge Marie et on ne pense qu’à ses enfants. On ne voit rien d’autre. »

1984, les Yasmine découvrent leur appartement incendié. Photo Jean Yasmine. Album de la famille

Les tragédies de Ghada

Tout en racontant son parcours entre Novosti et le cinéma Gaumont Palace dont il fut directeur dans les années 1960, Vassili exhibe une coupure de L’Orient-Le Jour du 19 mars 1976. On y retrouve une lettre qu’il a écrite à quatre mains avec sa benjamine. Elle commence ainsi : « Je m’appelle Ghada Yasmine. Je suis âgée de 10 ans et demi. Je viens d’être blessée au pied par une balle perdue ou tirée par un franc-tireur (…). Vous demanderiez si j’étais dans la rue ou sur le balcon ? Non, j’étais à la maison au sixième étage, dans le salon, en train de regarder la télé (…). La balle a percé la vitre, le meuble et transpercé mon pied gauche, dans la partie entre le talon et le genou. J’ai eu un os fracassé. ». Ghada ajoute : « C’est mon second accident depuis que je suis née. La première fois, c’était quand j’avais 5 ans. À cet âge, j’ai eu le diabète. C’était incroyable parce que mes parents n’étaient pas diabétiques. Papa et maman, au début, se mirent à pleurer. Mais le médecin les consola en leur disant que grâce à l’insuline, je pouvais vivre. Durant une période de cinq ans et demi, mes parents m’ont fait plus de 2 000 piqûres d’insuline. Grâce à Dieu, je suis vivante, mais le franc-tireur a failli me tuer hier. »

Et Ghada précise que « nombre de nos voisins ont quitté le quartier pour aller chez des parents ou des amis à Achrafié ou à la montagne. Mais papa n’a pas voulu quitter. Il disait qu’en quittant Ras el-Nabeh, c’est comme s’il quittait le Liban. (…) Ras el-Nabeh, c’est le Liban en miniature. Il y a des églises et des mosquées, des hôpitaux et des écoles. Tous ces établissements sont pacifiques et tous nos voisins sont bons. »

Les Yasmine resteront dans le quartier vaille que vaille jusqu’en 1981, avant de partager leur vie entre Est et Ouest, Novosti s’étant installée à Mazraa. Pour traverser à l’Est, ils montrent leurs cartes d’identité indiquant qu’ils sont enregistrés à Achrafié. Pour passer à l’Ouest, leurs cartes de presse de l’agence soviétique sont des sésames.

Le 21 décembre 1983, Ghada se retrouve dans la voiture d’une amie derrière un camion près du Lycée français : tout à coup, devant elles, le chauffeur du camion en sort en courant. En un éclair, son amie qui conduisait a compris : elle se dégage de la file et revient en marche arrière à toute vitesse. Elles échappent in extremis à l’explosion d’une tonne de TNT qui fera des dizaines de victimes autour d’elles.

En février 1984, les Yasmine décident de quitter Ras el-Nabeh. Ils commencent par sauver l’essentiel : les photos, les livres, l’argenterie. Mais le matin du jour où ils doivent déménager le reste, ils découvrent leur appartement entièrement incendié. Rien n’a été volé, tout a brûlé.

Vassili et Antoinette continueront de traverser les voies de passage durant toutes ces années et par tous les moyens, quitte à faire des détours impossibles. Les jours où ils ne peuvent pas passer, ils dorment dans un appartement au-dessus de l’agence. Désormais installés à Ajaltoun, l’enfer les rattrape en 1990 : ils échappent de peu à la fermeture d’un nouveau point de passage, celui du tunnel de Nahr el-Kalb rempli de gravats par les Forces libanaises de Samir Geagea qui veulent contenir une attaque des troupes de Michel Aoun. Ce jour-là, ils regagnent leur appartement sous les obus. Pour aller au travail, il leur faudra parfois passer par Bickfaya, Aley et Bhamdoun...

Ghada après son « accident » en mars 1976. Dans la vitre, l’impact de la balle. Photo: Vassili Yasmine. Album de la famille

Le cauchemar de la voie de passage

Traverser le « maabar » était tout un rituel. Dès l’aube, les Yasmine garaient leur voiture près de l’immeuble Olivetti côté Est et attendaient, parfois deux, trois heures, une hypothétique ouverture. « J’en ai tricoté, des vêtements en laine », se souvient en souriant Antoinette. Ensuite, ils y allaient à pied avant de prendre un taxi-service au niveau de l’hôpital Barbir. Au retour, même rituel à l’envers.

Joseph Faddoul, lui, a passé beaucoup de temps à prendre des photos sur les points de passage qu’il ne pouvait pas traverser : « Mon frère était dans le parti Kataëb et je lui ressemblais beaucoup : interdiction d’aller à l’Ouest ! » explique-t-il. « Parfois, on tirait sur les gens qui passaient devant moi. Un jour, j’ai traîné un blessé pour le mettre en sécurité tout en continuant à prendre des photos. » Totalement autodidacte, Faddoul a débuté presque par hasard en 1976 sur le passage de la Galerie Semaan. Il fera carrière à Dar es-Sayad, remportant à deux reprises le premier prix de photojournalisme au Liban. Il ajoute : « Comment ai-je pu supporter de prendre certaines photos ? Chaque fois que je voyais des gens traverser, je me demandais si la personne arriverait vivante. » Malgré tout, Vassili et Antoinette n’ont jamais arrêté de travailler. Quand ils regardent cette photo qui les a tellement émus, Antoinette lance : « Heureusement que nous sommes encore vivants ! Chaque jour, on se disait : ça ira mieux demain. Malgré tout, je n’ai jamais voulu quitter le pays, et je souhaite toujours que personne ne le quitte. »

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Aujourd’hui, Vassili a 93 ans, Antoinette 89, et c’est comme si le temps et les épreuves n’avaient eu aucune prise sur ce couple qui s’aime toujours aussi tendrement. Vassili n’a jamais envisagé son avenir en dehors du Liban. Pour ce fils d’immigrés grecs chassés du sandjak d’Alexandrette en 1939, le Liban est une patrie définitive, et il encourage ses petits et arrière-petits-enfants à revenir. Antoinette, elle, se montre reconnaissante : « Grâce à Dieu, tous les gens que j’aime s’en sont sortis. » Tous, sauf Ghada.

Dans sa lettre à L’OLJ, la petite Ghada martelait : « J’exige de tous les responsables libanais de faire comme nous faisons à l’école : quand la maîtresse nous pose des problèmes de mathématiques à résoudre, eh bien, elle nous donne une heure et demie pour le faire sans quitter la classe. Pour vous, nos chefs, le problème qui vous sera posé ensemble, et non séparément comme nous, donc plus facile, est le suivant : le Liban. Vous ne devez pas quitter la salle de réunion avant d’avoir trouvé une solution à ce problème. Le Liban est comme moi, Ghada. Il est malade et il est blessé. Si vous n’arrivez pas à trouver une solution à ce problème, je vous demanderai de quitter vos postes. »

Ghada est morte des suites de son diabète il y a deux ans. Les « chefs », eux, continuent de se battre sur le cadavre de ce pays et de ce peuple. Ce sont toujours les mêmes, trente-deux ans après cette photo. Désabusé, Joseph Faddoul lance : « On s’en sortira quand nous aurons fini des collabos qui nous dirigent. » À quoi répond l’optimisme inébranlable de Vassili : « Un jour, viendra un sauveur. »


Ce couple qui traverse l’effroyable « passage du Musée » pourrait être n’importe lequel de ceux qui ont vécu l’interminable guerre du Liban, entre 1975 et 1990. Combien y ont laissé leur santé mentale, voire la vie ? C’est une photo comme il en existe des milliers, une image qui raconte le quotidien des civils obligés, pour une raison ou une autre, de traverser les...

commentaires (7)

"La « bataille de libération » avait été déclenchée un mois et demi plus tôt par le général Michel Aoun qui avait succédé à Amine Gemayel à Baabda. " Vous parlez sérieusement??? Michel Aoun, en 1988, avait tout simplement occupé Baabda, sans aucune justification constitutionnelle ou autre! Il avait été désigné comme chef d'un gouvernement provisoire, dont l'unique tâche était de procéder à l'élection d'un président de la République! Le précédent de Fouad Chéhab en 1952 aurait dû lui servir de modèle...au lieu de quoi, il s'est installé à Baabda, a déclaré sa "guerre de libération" fantoche, et tout le reste que l'on sait...et qui a abouti à l'accord de Taef et ses conséquences néfastes pour la présidence de la République! A Baabda, il a succédé à Michel Sleiman en 2016, et non point à Amin Gemayel en 1988!

Georges MELKI

09 h 19, le 22 juin 2021

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Commentaires (7)

  • "La « bataille de libération » avait été déclenchée un mois et demi plus tôt par le général Michel Aoun qui avait succédé à Amine Gemayel à Baabda. " Vous parlez sérieusement??? Michel Aoun, en 1988, avait tout simplement occupé Baabda, sans aucune justification constitutionnelle ou autre! Il avait été désigné comme chef d'un gouvernement provisoire, dont l'unique tâche était de procéder à l'élection d'un président de la République! Le précédent de Fouad Chéhab en 1952 aurait dû lui servir de modèle...au lieu de quoi, il s'est installé à Baabda, a déclaré sa "guerre de libération" fantoche, et tout le reste que l'on sait...et qui a abouti à l'accord de Taef et ses conséquences néfastes pour la présidence de la République! A Baabda, il a succédé à Michel Sleiman en 2016, et non point à Amin Gemayel en 1988!

    Georges MELKI

    09 h 19, le 22 juin 2021

  • et le "maabar" a hélas fini par déménager de la rue jusque s'installer dans l'inconscient collectif !

    Carlos El KHOURY

    07 h 06, le 22 juin 2021

  • Un grand élan de tendresse pour cette famille et le photographe, merci.

    Je partage mon avis

    23 h 22, le 20 juin 2021

  • Quelle magnifique histoire où on voit les personnages d’une photo sortir du cadre pour nous rappeler des souvenirs déchirants raconter à la première personne du pluriel. Ce « nous » c’est les Yammine et c’est nous tous. Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort?

    Marionet

    20 h 39, le 20 juin 2021

  • je suis très émue de lire l'histoire de cette semaine ! merci et mes condoléances à la famille de Ghada que j'ai connue au Lycée et dans le mouvement scout, et que j'appréciais énormément.

    lila

    06 h 30, le 20 juin 2021

  • Excellent article de Mr Boustany et joli 1er commentaire,bravo!

    DJACK

    18 h 24, le 19 juin 2021

  • C’est cela aussi le Liban, terre unique, chargée d’histoire, si particulière, aussi bien dans ses privilèges que ses travers, un petit jardin où les chances de reconnaitre une personne, une connaissance, un ami, l’ami d’un ami, le voisin de notre tante ou la tante de notre voisine, sont élevées. C’est le cas ce matin avec la rubrique de G. Boustany qui me permet de reconnaitre les parents d’un ami et de découvrir certains détails que j’ignorais sur la famille, telle la blessure de Ghada au pied et la lettre qu’elle a écrite avec son père à l’âge de 10 ans… On dirait que cette terre, tant de fois brûlée par des envahisseurs mais aussi par ses propres fils, exerce sur nous une sorte d’envoûtement par ses attraits et son charme et qu’il nous est difficile de nous en séparer. Et même lorsque nous réussissons à nous en défaire, elle ne cesse d’exercer sur nous, de loin, son tiède enchantement qui nous grise, nous enivre.

    Agenor

    10 h 21, le 19 juin 2021

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