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Lifestyle - La carte du tendre

« Si mon second fils est mort, je brûle Beyrouth »

« Si mon second fils est mort, je brûle Beyrouth »

Le chronomètre que portait Élias Saadé lors de son assassinat. Photo Myrna Boulos Jacquin

Le fantôme de mon article sur le Palestinien de Tall el-Zaatar (L’Orient Le Jour du 22 janvier 2022), dans lequel j’évoquais le drame de ce camp de réfugiés, en a réveillé un autre. Et c’est presque malgré moi que j’aborde un sujet miné qui n’a jamais cessé de diviser l’opinion depuis des décennies : le Samedi noir. De cette tragédie, une des plus sombres de la guerre du Liban, le point de départ est ce chronomètre Omega photographié par Myrna Boulos Jacquin. Ce chronomètre, la fille des regrettés Blanche et Jean-Claude Boulos le conserve chez elle depuis des années : c’est Joseph Saadé, l’ancien président de l’ASAL (Association sportive automobile du Liban), disparu le 30 mars 2016, qui l’avait offert à sa mère en se confiant à elle. Celui qu’on appelait affectueusement « ammo Joseph » avait d’excellentes relations avec les Boulos, mais il devait particulièrement tenir à cette relique ; Myrna ignore pourquoi il a décidé ce jour-là de s’en séparer.

Ce chronomètre, Élias (20 ans), le fils cadet de Saadé, le portait sur lui lors de son assassinat. Myrna a choisi de le photographier sur une page de l’ouvrage, La confession négative, de Richard Millet, où il est question du drame. Vers la fin du mois d’août 1975, Élias fait partie de l’équipe chargée d’effectuer des repérages en préparation du rallye de l’ASAL, qui devait passer par la Békaa et la Syrie. L’accompagnent Jean Bassili (30 ans, directeur de l’ASAL) et Paul Nassif (24 ans). Des désordres confessionnels ayant éclaté à Zahlé, Joseph Saadé insiste pour que l’équipe commence par la Syrie, le temps que les choses se calment. Mais très vite, les familles ne reçoivent plus de nouvelles. Des recherches sont lancées : on retrouvera quelques jours plus tard les trois malheureux les yeux bandés et exécutés d’une balle dans la tête non loin de Zahlé. La vie de ce père de famille sans histoire, directeur technique et journaliste sportif à L’Orient-Le Jour, bascule. Pris d’un malaise cardiaque, il en réchappe de justesse, avant de reprendre, tant bien que mal, le travail.

Le drame aurait pu s’arrêter là, mais le sort en a voulu autrement. Trois mois plus tard, le vendredi 5 décembre 1975, Roland, le fils aîné de Saadé, est rejoint par quatre amis pour une sortie au cinéma à Broummana. Le 6 au matin, Joseph et son épouse Laudy s’aperçoivent que Roland n’est pas rentré. Fou d’inquiétude, Saadé se précipite chez les Kataëb à Saïfi en les adjurant de retrouver son fils. « Si mon second fils est mort, je brûle Beyrouth », hurle-t-il. Espérant que les jeunes gens n’ont été que kidnappés, il improvise avec des miliciens l’enlèvement de civils qui passaient par là afin de les utiliser comme monnaie d’échange : « Le premier bus que nous avons arrêté venait de Tall el-Zaatar. Les passagers ont été débarqués et, la chemise retournée sur la tête, conduits vers un local voisin », précisera Saadé. Mais l’atroce vérité se fait jour : à leur retour durant la nuit, les cinq amis sont passés par Fanar où des fedayine palestiniens en embuscade les ont criblés de balles avant de les achever à la hache. Il n’y a qu’un seul survivant, mutilé à vie. Décrivant sa vision du corps de son fils, Saadé s’arrête sur « les dents, dont il prenait un soin tout particulier. Elles avaient toutes été cassées d’un coup de hache ». Ensuite ? Ensuite, ce fut l’horreur dans les rues de Beyrouth. Ensuite, ce fut le massacre d’innocents qui avaient eu la malchance de passer par Saïfi ce matin-là, dont de nombreux employés du port, sur base de l’appartenance confessionnelle. Un massacre qui ne s’est terminé que lorsque les rues se sont vidées. « Ammo Joseph » ne s’est lui-même arrêté de tirer que lorsque son Colt s’est enrayé.

« Enterrer la haine et la vengeance »

Ces mots qui ne sont pas que des mots, cette histoire lourde, si lourde, je la connaissais à travers un livre-confession paru en 1989 et intitulé Victime et bourreau : cette année-là, Saadé avait accepté de tout raconter à deux auteurs français. Mais ce 27 février 2016, j’étais chez lui et face à lui, les yeux dans les yeux, et j’ai enregistré son ultime confession dans le cadre de recherches pour ma page Facebook « La guerre du Liban au jour le jour ». Il devait décéder un mois plus tard. Et moi, garder ses paroles en suspens, comme des esprits frappeurs qui n’ont depuis jamais cessé de perturber mes nuits, incapable d’oublier, incapable d’en rendre compte, incapable de ne pas en rendre compte.

Après le Samedi noir, Joseph Saadé a traqué les assassins de son fils. « Ma vie s’est terminée le 6 décembre 1975, lâche-t-il, je ne vivais plus que pour les retrouver. » Il rejoindra le parti Kataëb dans cet objectif, tout en poursuivant sa carrière dans la presse écrite. Et finira par mettre la main sur les trois criminels à la chute de Tall el-Zaatar, le 13 août 1976. La suite est relatée dans le livre : c’est un récit nauséabond de tortures qui se termineront par l’exécution des assassins sur le lieu de leur crime.

Je suis rentré malade de cette entrevue. Car j’avais eu en face de moi, non pas un criminel sanguinaire, non pas un Hannibal Lecter au regard insoutenable, mais un grand-père en robe de chambre, évoquant, autour d’un café, des souvenirs atroces avec une bonhommie confondante, sans tabou aucun ; un père éploré affirmant que, « désormais sans fils, ma descendance était interrompue ». Un homme attachant, aux traits d’esprit inattendus et qui racontait toute sa vie sur le même ton : ses premiers pas avec sa femme, ses jalousies, ses prouesses au travail pour lequel il dit avoir tout donné. Et le dilemme de son existence : « Si je m’étais occupé de mes enfants un peu plus et du journal un peu moins, ils seraient peut-être encore en vie. » Eux et tant d’autres qui n’avaient rien à voir dans cette histoire…

Serrer la main de cet homme, éprouver de la compassion pour son malheur et la souffrance de sa famille, et penser en même temps à ces – combien sont-ils ? Trois cents, voire plus ? Qui sait ? – innocents abattus par hasard : comment concilier ces sentiments contradictoires sans en perdre la raison ou l’humanité ? Combien de ammo Joseph vivent aujourd’hui parmi nous, ayant reçu l’absolution de la loi d’amnistie sans même s’être confessés ? Et je ne peux m’empêcher de penser à un autre père, Ghassan Tuéni, dont le fils Gebran a lui aussi été assassiné et qui a réagi en nous laissant un livre-testament au titre limpide comme le pardon : Enterrer la haine et la vengeance. Des mots que seul un surhomme – ou un saint – pourrait assumer.

Auteur d’« Avant d’oublier » (les éditions L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène, toutes les deux semaines, visiter le Liban du siècle dernier, à travers une photographie de sa collection, à la découverte d’un pays disparu.

L’ouvrage est disponible mondialement sur www.BuyLebanese.com et au Liban au numéro WhatsApp +9613685968

Le fantôme de mon article sur le Palestinien de Tall el-Zaatar (L’Orient Le Jour du 22 janvier 2022), dans lequel j’évoquais le drame de ce camp de réfugiés, en a réveillé un autre. Et c’est presque malgré moi que j’aborde un sujet miné qui n’a jamais cessé de diviser l’opinion depuis des décennies : le Samedi noir. De cette tragédie, une des plus sombres de la guerre...
commentaires (4)

Bientôt 50 ans depuis le début de la guerre… et très bientôt, 2 ans depuis l’explosion du port. Ou sont les partis qui mènent une campagne électorale pour une enquête internationale sur cette journée noire du 4 Août 2020?

Cedrus Fidelis

06 h 37, le 10 avril 2022

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Commentaires (4)

  • Bientôt 50 ans depuis le début de la guerre… et très bientôt, 2 ans depuis l’explosion du port. Ou sont les partis qui mènent une campagne électorale pour une enquête internationale sur cette journée noire du 4 Août 2020?

    Cedrus Fidelis

    06 h 37, le 10 avril 2022

  • Récit bouleversant.

    Esber

    00 h 30, le 10 avril 2022

  • Le samedi noir est sans doute le point de rupture essentiel de la plongée du Liban vers la guerre civile dans la mesure où probablement des centaines paisibles citoyens ont été abattus dans le centre-ville du fait de leur confession. Le souvenir de cette journée reste particulièrement marquant pour ceux qui l’ont vécue et le fait que son auteur, en dépit de la perte terrible de ses fils, ne soit pas passé en jugement devait inaugurer la culture révoltante de l’impunité dont nous souffrons encore aujourd’hui, à l’exemple de l’explosion du 4 Août. Plutôt que de se contenter d’évoquer « la part d’ombre «  de ce sinistre personnage, pensons à ces travailleurs et à ces employés innocents qui ont été fauchés par des miliciens criminels et fanatiques, les premiers d’une longue série de massacres qui a concerné tous les Libanais, toutes communautés confondues.

    Prinzatour

    18 h 22, le 09 avril 2022

  • Nous n oublierons jamais le joug palestinien Feu le président Bachir Gemayel leur a donné la leçon de leur vie Puissent ils pourrir en enfer

    Robert Moumdjian

    04 h 38, le 09 avril 2022

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