Quelques instants hâtifs de réflexion suffisent de plonger l’âme incertaine dans les plus insolentes crises existentielles, quelques souvenirs amers de vouloir à tout prix s’arracher les veines aux lames des couteaux, et des brins d’idéalisme infernal pour se donner enfin toutes les morts psychologiques possibles.
Nos racines sont arrosées au poison, et notre déracinement aux épines de l’histoire que ne sut depuis longtemps que nous asservir, Monsieur. Poètes maudits, classe sociale damnée, pays historiquement colonisés ; enfin quelle différence, dans une ère qui condamne la trinité décrite à l’éternelle misère et le sempiternel déshonneur ?
Car si ma lettre prend du temps pour intégrer ce continent lointain vôtre, c’est qu’il existe en cette époque de larmes qui n’atteignent que les plumes qui tentent de trouver un sens dans l’insensé de nos actions. Il me semble parfois que l’existence n’est faite que de boue. Ni les souvenirs ne viennent en consolation à l’être las que j’incarne, ni au présent fouetté de tous les recoins par des visages inconnus, ni aux scénettes floues derrière les rideaux des contraintes moisies.
Je ne parlerai pas de tout ce dont on a conversé longuement, mais de ce que je ne dis souvent pas dans l’insolence d’une réponse immédiate, coléreuse et assujettie à la liberté que votre ouïe accorde à mes désenchantements. Or je pense à ce que vous dites, peut-être un peu trop, dans les nuits enténébrées où Maupassant joue des symphonies nocturnes par le biais des portes violettes, et je me dis que si l’appartenance à une terre m’est impossible, l’alliance à une langue insoutenable, la confiance en un homme inimaginable, et que tout ce qui impose à mon être un engagement abstrait ne suscite en moi que risée et propos honteux, et que la seule cause pour laquelle mon cœur eut l’infinie délicatesse de battre est celle de mon sexe, classe obscure en sous-classe, existence reléguée à son état de nature, je déclare le suspens de ma mort par le fil du féminisme radical et rien d’autre.
Je reconnais de quelles diaboliques connotations est doté ce terme de nos jours si controversé, et que les lèvres esquissent des sourires moqueurs du moment où ce mot fait apparition dans un débat ou une affiche révolutionnaire. Or Mahsa Amini est morte il y a si peu de temps, ayant enfreint un code vestimentaire, et avant elle votre chère Zoya Kosmodemianskaïa, la militaire soviétique déshabillée, brûlée, et torturée par les troupes nazies d’avoir osé bruler le village de Petrichtchevo, et encore plus loin Olympe de Gouges guillotinée à Paris, où éclatent ça et là les révolutions contre les violences sexuelles et sexistes rappelant que la lutte de la femme est toujours d’actualité malgré des années de combats pour l’émancipation. Que dans le « contrat social » où « l’homme est un loup pour l’homme », il existe un « contrat hétérosexuel » où « l’homme est un loup pour la femme », qui fit que de l’Iran jusqu’aux États-Unis il en use de la religion pour maintenir en laisse son corps et ses droits.
Et l’on me blâme, quand le choix de mon corps va pour la liberté et l’insouciance, pour la clarté des liens qui s’installe à mes pieds, pour la séduction des chaînes que je construis dans leur cou, par la vengeance du plaisir infernal et impertinent. Qu’ont-ils fait, au cours des siècles des corps des femmes eux ? À part les enchaîner et les brûler aux bûchers des religiosités? Je suis une sorcière peut-être, de la lignée de celles qui furent calcinées sur les pistes des tortures, et mes cheveux si longs ne recèlent que des démons obscurs et des jeux souterrains... Et si l’on me nomma Lucifer, dans l’excès d’une passion fortuite et idiotement téméraire, – oui, croyez-moi, j’en reconnais l’idiotie –, je ne suis pas que Lucifer, mais sa déesse aussi, furieuse contre tous. Contre la bêtise humaine, les naufrages, l’assassinat de la poésie et de la beauté, dans mon âme devenue dès lors si noircie... si morte... si sadiquement sensuelle.
Adorée, je le fus, dans ce jour férié. Et mon pied, enroulé en cadeau de Noël par un enfant de cinq ans... Et alors ? Et après ?
Au bout du Nouvel An, sur la colline de son début orgiaque, le visage barbu de la terre me susurre des mots d’amour.
Je l’observe, y crache dessus, lui tend une chaussette fleurie en un souvenir de ma présence, de ma furie, de mon oubli... de mon non-retour.
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13 h 24, le 11 janvier 2023