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Sévices d’urgences


Que de chichis, que de tartarinades et d’éclats confinant à l’empoignade, que de vigoureuses envolées, que de vertueuses minauderies aussi : tout ce tintamarre pour (ou contre!) un événement qui devrait être aussi naturel, aussi banal, que des assises gouvernementales consacrées aux besoins pressants de la population…


Il est vrai en revanche que nous sommes au Liban : un Liban s’enorgueillissant de son pluralisme, mais où, par la faute de dirigeants indignes, les institutions publiques ont périclité ; voilà qui laissait alors le champ libre aux démarches bassement politiciennes ou, pire encore, résolument sectaires. C’est bien ce qui arrive autour de ce Conseil des ministres tenu lundi par une équipe démissionnaire, en l’absence du chef de l’exécutif qu’est un président de la République. Aux termes de la Constitution, et en attendant l’élection d’un nouveau chef de l’État, l’équipe sortante n’a plus d’autre fonction, comme on sait, que d’expédier les affaires courantes. La même astreinte est d’ailleurs imposée au Parlement, enjoint de se réunir en strict collège électoral, mais qui, à son tour, prétend légiférer en invoquant l’abondance des problèmes exigeant prompte solution.


Pour se décider à franchir le pas au terme d’une longue valse-hésitation, pour braver avec succès la menace d’un défaut de quorum brandie par le Courant patriotique libre, le Premier ministre sortant n’aura pas manqué d’arguments, d’ordre non pas tant politique que moral. Il n’aura eu, en réalité, qu’à puiser dans la masse des folles injustices et des impensables pénuries dont se plaignent les citoyens laissés à l’abandon. Quel cœur de pierre oserait-il ainsi contester l’impérieuse nécessité d’importer sans délai médicaments pour cancéreux et lait pour nourrissons ? Ou encore celle d’octroyer une obole aux militaires, gendarmes et policiers, ces gardiens de l’ordre public, pour leur permettre de gagner leurs casernes par autobus ?


Considérables restent néanmoins les retombées socio-politiques de ces deux entorses à la Loi fondamentale. Si le CPL apparaît comme le principal perdant de l’épreuve de force de lundi, il n’est guère la seule partie ou instance chrétienne à s’émouvoir de cette affaire : à preuve, les réserves émises par ses rivaux des Forces libanaises, ainsi d’ailleurs que le patriarche maronite. Car il est clair que si l’impasse présidentielle devait se prolonger, c’est une fallacieuse illusion de normalité que ces innovations risqueraient effectivement d’instaurer. On habituerait de la sorte les esprits à l’idée d’un Liban persistant à fonctionner vaille que vaille (et plutôt mal que bien) avec ou sans président chrétien, peu importerait alors en fin de compte. À l’heure où se trouve de plus en plus contesté l’accord de Taëf, et même si cette appréhension n’est pas encore brutalement formulée, ce qui effraie nombre de chrétiens c’est le spectre de l’émergence d’une majorité musulmane politique, et non plus seulement démographique, susceptible de surgir un jour de ce magma constitutionnel.


Que ces appréhensions soient fondées ou non, que la spécificité du Liban soit réellement en péril ou que ce ne soit là que fausses alarmes, demeure ce fait, aussi malheureux qu’indéniable : jamais cause – en l’occurrence, celle de la défense ou la récupération des droits chrétiens – ne fut arraisonnée, sinon accaparée, par plus désastreux champion. Car enfin, le chef du CPL que l’on voyait hier tempêter, mais sans les nommer, contre ses alliés du Hezbollah, qui l’ont platement lâché en ce fameux lundi ; ce chef du CPL menaçant aussi, par puérile, irresponsable, populiste bouderie, d’œuvrer désormais à une large décentralisation, ce qui équivaudrait à une séparation de corps communautaire, sinon à un divorce ; ce même chef du CPL assume une énorme part de responsabilité dans les pannes prolongées, par défaut de quorum, qui ont affecté plus d’une élection présidentielle, ce qui entamait d’autant l’autorité et le prestige de la première magistrature de l’État. Au vu de ses prouesses, et même s’il parle maintenant de rompre avec la pratique non moins odieuse du bulletin blanc, Gebran Bassil est en somme le dernier en droit de se poser en vaillant recouvreur des droits chrétiens.


Il va de soi enfin que ce brillant palmarès ne blanchit en rien les gouvernants du moment. Pour bienvenues que soient évidemment leurs préoccupations sociales, elles ne laissent pas d’être tardives. Les urgences que ce semblant de gouvernement se propose en effet de traiter ne sont guère nées de la dernière pluie. Ces sévices infligés au peuple par suite d’un scandaleux exercice du pouvoir, les divers gouvernements qui se sont succédé depuis le début de la crise n’ont jamais entrepris d’y remédier sérieusement. Et pour ne rien changer, c’est au moindre prix, à coups d’expédients, de raccommodements, de bricolages de fortune que l’on veut maintenant se donner bonne conscience.


Issa Goraieb

[email protected]


Que de chichis, que de tartarinades et d’éclats confinant à l’empoignade, que de vigoureuses envolées, que de vertueuses minauderies aussi : tout ce tintamarre pour (ou contre!) un événement qui devrait être aussi naturel, aussi banal, que des assises gouvernementales consacrées aux besoins pressants de la population… Il est vrai en revanche que nous sommes au Liban : un...