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Flics-éclair et juges fantômes


Pauvre, pauvre justice libanaise qui est encore loin d’en avoir fini avec son chemin de croix !


Après le scandale des permutations judiciaires enterrées dans un tiroir présidentiel, après les humiliantes attaques frontales, parfois assorties de menaces physiques, visant les juges d’instruction, après la grève des magistrats iniquement rétribués en monnaie de singe, voilà en effet que cette institution se retrouve au centre d’une chaude polémique, en même temps que cet autre garant de l’ordre public qu’est la police.


Comme on vient de l’apprendre, les Forces de sécurité intérieure se sont discrètement octroyé la faculté de procéder éventuellement à des arrestations en règle sans se prémunir, au préalable, d’un quelconque mandat émanant du parquet : anomalie que seuls autoriseraient, en principe, les cas de flagrant délit. Le risque est sérieux de voir alors la police judiciaire court-circuiter, momentanément du moins, les procureurs. Cette aberration, les FSI l’expliquent (et s’expliquent !) en citant la nette recrudescence de la criminalité, mais aussi l’impossibilité qu’il y aurait de joindre, à temps, cette catégorie de hauts magistrats retranchés chez eux derrière un strict silence radio.


Cautionnée par le ministre de l’Intérieur, cette initiative surprend d’abord par la totale discrétion dont elle a été entourée depuis son entrée en vigueur, il y a déjà deux mois. Une fois connue, elle a donné lieu, auprès des deux protagonistes de l’affaire, à un véritable salmigondis de mises au point aussi embarrassées que tardives. Last but not least, cette décision ne pouvait que susciter une vive et légitime levée de boucliers parmi les défenseurs des libertés publiques.


Polémique on ne peut plus naturelle, au demeurant, dans un pays où l’effondrement des institutions étatiques laisse craindre l’avènement de la loi de la jungle. Car non seulement la criminalité ordinaire s’est étendue comme une traînée de poudre en raison de la déferlante de pauvreté qui frappe la population, mais les cas ne se comptent plus de braquages de banque opérés à titre dit humanitaire, et restés impunis. Dans un précédent article* était déjà évoquée la tendance croissante des Libanais, instruits par la ravageuse nullité de leurs dirigeants, à s’en remettre essentiellement, pour la survie du pays, au jeu des puissances extérieures. Or l’actuelle controverse sur les débordements de la police mène inexorablement à un débat encore plus vaste, tournant cette fois autour des vertus que l’on prête à ce despote éclairé, envoyé du destin, qui viendrait mettre quelque ordre dans l’invraisemblable chienlit locale. Mais sur cette terre de toutes les fractures, avons-nous vraiment le choix entre tyrannie (quand bien même serait-elle, par miracle, intelligente) et Faoudaland ?


Le Liban d’aujourd’hui n’est pas la Prusse de Frédéric II ni la Russie de Catherine la Grande, où le pouvoir (ô combien) absolu pouvait se prévaloir des enseignements des philosophes, de l’air du temps que diffusait le siècle des Lumières : ce qui portait effectivement ces souverains autoritaires à entreprendre, avec bien entendu la plus grande prudence, certaines réformes. Ce qui est en jeu dans le Liban actuel, ce n’est pas, comme dans les démocraties occidentales, la liberté de se conformer ou non au port du masque anti-Covid ; ce n’est même pas, comme en Chine, celle de s’astreindre ou non à un confinement des plus draconiens. Il y va de bien davantage, dans un pays fragmenté comme le nôtre où les droits au travail, à la santé, à la sécurité et même à la parole sont menacés ou carrément bafoués : un pays où il est précisément reproché aux diverses officines sécuritaires – polices à ciel ouvert aussi bien que polices secrètes – de s’être mises au diapason des clivages politiques. Banale et même folklorique partout ailleurs, la fameuse guerre des polices revêt inévitablement ici une connotation partisane, sinon parfois sectaire. En l’absence de tout garde-fou, judiciaire ou autre, la porte y est déjà largement ouverte à l’arbitraire, aux règlements de comptes et autres sortes de dérives.


En ces jours d’infortune, les motifs de préoccupation ne manquent certes pas pour les citoyens. En voilà encore un, tout frais pondu, qui vient s’ajouter à l’impasse de l’élection présidentielle, aux économies séquestrées par les banques, à la baisse vertigineuse du pouvoir d’achat. Plutôt que l’image d’un État bien policé, c’est celle d’un non-État, policier de surcroît, qu’on cherche maintenant à nous fourguer.


* Accoutumances, éditorial du samedi 26 novembre 2022.

Issa Goraieb

[email protected]


Pauvre, pauvre justice libanaise qui est encore loin d’en avoir fini avec son chemin de croix ! Après le scandale des permutations judiciaires enterrées dans un tiroir présidentiel, après les humiliantes attaques frontales, parfois assorties de menaces physiques, visant les juges d’instruction, après la grève des magistrats iniquement rétribués en monnaie de singe, voilà en effet...