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Lifestyle - Photo-roman

Les Libanais, capables du meilleur comme du pire...

Les trois dernières années, qui sont sans doute les plus turbulentes de l’histoire de notre pays, ont révélé à quel point les Libanais étaient capables de donner, de s’aimer les uns les autres et en même temps de se poignarder dans le dos. Encore une fois à quel point ils sont capables du meilleur comme du pire...

Les Libanais, capables du meilleur comme du pire...

Photo tirée du compte Instagram @oldbeiruthlebanon

N. est installée à Paris depuis une quarantaine d’années. Elle fait partie de la première grosse vague d’émigration vers l’Europe, au moment de la guerre civile libanaise. Elle fut l’une des premières à avoir ainsi contracté ce virus hélas incurable qui s’appelle le mal du pays. L’une des premières à n’avoir plus su où est sa maison, à avoir connu ces petits manques, ces nostalgies peut-être minuscules mais qu’aucune grande ville ne peut soigner. La nostalgie du soleil de chez nous quand il enrubanne Beyrouth dans une matière irisée et presque magique ; la nostalgie de l’odeur de l’iode, des pins mouillés et du café le matin ; la nostalgie d’une lune en argent qui disparaît dans la rosée cotonneuse ; la nostalgie des bruits de son quartier ; la nostalgie de la maison. Et le souvenir des bras, des voix de ceux qu’on aime et qui sont restés du mauvais côté des frontières. Et puis bien sûr l’envie sommaire mais brûlante d’un taboulé, d’une kebbé ou d’une mouloukhié que les expats éprouvent perpétuellement. Ces nostalgies a priori futiles, mais qui en s’accumulant forment le manque, le mal d’un pays laissé à l’arrière, N. les connaît bien, et jusqu’au plus profond d’elle-même.

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L’avant-midi, N. travaille dans une pharmacie de Levallois-Perret dont elle tient la comptabilité. Et une fois par semaine depuis deux ans, les mercredis après-midi, parfois à pied, parfois sillonnant les lignes de métro, ou sinon à bord de sa Citroën grise, elle parcourt Paris pour distribuer à des Libanais partis comme elle des monticules de tupperwares, avec des plats libanais locaux qu’elle se débrouille pour préparer dans sa toute petite cuisine de Levallois. À coups de boîtes de adas bi hamod, de moghrabié, de koussa mehché, de kafta bel batata, de bazella w rez et de rez aa djej vendues pour trois fois rien, N. console un peu, à sa manière, des étudiants à l’étroit et qui mangeraient autrement des surgelés dans leurs studios, des familles chassées par l’horreur du 4 août, des enfants arrachés trop tôt à leurs racines et la chaleur de leur cocon, des jeunes adultes fauchés et partis tout recommencer à zéro en voyant leur vie sens dessus dessous. Ils l’appellent tous notre mama libanaise à Paris, surtout quand elle s’assure qu’ils ont bien mangé, qu’ils ont su comment réchauffer leur wara’ enab ou leur soufflé de batata (pommes de terre). Chaque mercredi après-midi, quand N. débarque en dessous de chez moi dans sa Citroën grise et qu’elle me livre mes plats pour la semaine, dans leur sac en papier d’où se dégage comme une odeur de la maison, j’ai quelque chose du Liban qui me revient de loin. Et chaque mercredi après-midi, je me dis que c’est quelque chose de tellement précieux, je me dis que cette solidarité dont les Libanais ont fait preuve depuis trois ans, quelle que soit sa forme ou son échelle, est quand même épatante. Inespérée. Le fait qu’à chaque fois ou presque qu’un appel aux dons est lancé, pour l’opération à cœur ouvert d’une vieille dame, pour la scolarisation d’un enfant, pour le lait d’un nourrisson, pour le visa d’un étudiant, pour les globules blancs d’un cancéreux, pour les médicaments d’un diabétique, une chaîne se crée de nulle part, se consolide, se met en marche et, aussitôt, à la force de ces petits gestes, il y a quelque chose de l’ordre du miracle qui opère.

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Mais à côté de ça, je me demande aussi comment un peuple capable de s’aimer avec une telle démesure, capable de donner sans réserve et sans la moindre limite, est en même temps si prompt à se poignarder dans le dos. Autant cette crise interminable qui semble être devenue notre nouvelle réalité aura révélé les plus beaux trésors du Liban – qui ne sont rien d’autre que ses gens, son capital humain –, autant elle aura dévoilé la noirceur de ce même peuple. D’ailleurs, jusqu’à ce jour, l’exemple de ces deux voisins, parfois ces deux frères, qui ont grandi ensemble, dans le même parking d’immeuble ou dans la même chambre d’enfant, et qui ont fini un jour des deux côtés opposés d’une barricade, à se tirer dessus et parfois pire, se tuer au sens propre. Cet exemple, cette légende urbaine me glace le sang. Et aujourd’hui, depuis 2019, combien sommes-nous à nous faire des coups bas, à profiter de la détresse de l’autre pour faire notre affaire ? Et le changeur de quartier, dont on ne franchissait la porte que pour prendre un café avec lui, qui nous a pourtant vu prendre l’autocar, puis aller à la fac, puis se marier et faire des enfants, et qui depuis trois années nous carotte au quotidien, nous jure que la livre va baisser demain pour qu’on lui déverse le peu de dollars qui nous reste ? Et le fournisseur en électricité, le type du moteur qui voit cette vieille dame dans le noir et le froid, et qui sans la moindre once de pitié vient tous les mois lui annoncer une hausse de prix sans raison ? Et le supermarché, le minimarket du coin, qui connaît depuis des lustres cette mère toute seule qui empile trois boulots pour boucler ses fins de mois, mais qui éhontément fixe son dollar à 45 000 livres ? Et ces arnaqueurs qu’on a vus fleurir avec leur business douteux : des panneaux solaires défectueux, des supposés terrains achetés en chèque bancaires mais que les acheteurs n’ont jamais vus, de l’argent sorti du pays moyennant l’intégralité de la somme ou presque ? Et ces restaurateurs qui renchérissent et surenchérissent jusqu’à faire fuir la poignée de gens qui peuvent encore se permettre de sortir ? Et ces banquiers dont on n’aurait jamais cru – idiotement certes – qu’ils étaient du mauvais côté du pouvoir, qui ont depuis 1993 fait leur petite cuisine derrière le dos des déposants et les ont poussés, las de pleurer et supplier aux comptoirs, à venir braquer des banques pour leurs propres économies ? Et ces escrocs qui promettent monts et merveilles à des Tripolitains dans la plus grande détresse, qui leur promettent des vies ailleurs, en sachant parfaitement bien qu’ils les jettent sur des embarcations de la mort ? Et ces mecs qui cambriolent les petits commerces, ces mecs qui attendent les filles, les vieilles dames au bord des rues sombres pour les démunir du peu qui leur reste ?

Comment ces gens-là ont-ils été capables de tout cela, commettre ces horreurs envers des personnes qui sont souvent des amis, des voisins, des gens de la même terre ? La réponse est toujours du côté des hommes du pouvoir. Ce sont eux qui ont planté cette mauvaise graine, eux qui leur ont tout appris…


N. est installée à Paris depuis une quarantaine d’années. Elle fait partie de la première grosse vague d’émigration vers l’Europe, au moment de la guerre civile libanaise. Elle fut l’une des premières à avoir ainsi contracté ce virus hélas incurable qui s’appelle le mal du pays. L’une des premières à n’avoir plus su où est sa maison, à avoir connu ces petits manques,...

commentaires (5)

Mon nom de jeune fille est Jamati, mon arrière grand-père était libanais et j'ai été élevée en France par son fils mon grand-père. L'amour du Liban m'a été transmis à tel point que une de mes filles a épousé un libanais. La solidarité c'est magnifique et indispensable MAIS cela ne remplace pas un état de droit et une gouvernance DÉMOCRATIQUE !!!

Cartier Murielle

20 h 17, le 24 novembre 2022

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Commentaires (5)

  • Mon nom de jeune fille est Jamati, mon arrière grand-père était libanais et j'ai été élevée en France par son fils mon grand-père. L'amour du Liban m'a été transmis à tel point que une de mes filles a épousé un libanais. La solidarité c'est magnifique et indispensable MAIS cela ne remplace pas un état de droit et une gouvernance DÉMOCRATIQUE !!!

    Cartier Murielle

    20 h 17, le 24 novembre 2022

  • Mais surtout du pire……

    Robert Moumdjian

    01 h 42, le 15 novembre 2022

  • Et les esclaves importées, et le racisme rampant, et le clanisme etc. C’est vrai, à côté de ça il y a une générosité sans pareille, mais, non, on ne peut plus revenir hormis pour des vacances.

    Bachir Karim

    17 h 09, le 14 novembre 2022

  • A quand les “bonnes nouvelles du lundi” de l’OLJ? Sommes-nous pas las, encore et encore de lire ce côté sombre de notre pays et de son peuple? Gilles Khoury, votre plume, m’a toujours dilaté le cœur mais,ce matin, devant ce constat, hélas, accablant je suis plutôt triste… mais je sais et je crois qu’il ne faudra jamais baisser les bras, parce que l’âme libanaise ne mourra jamais tant que des hommes et des femmes de bonne volonté continueront de se retrousser les manches, de s’accueillir et de s’entraider, même à contre courant! Faites-nous encore rêver cher Gilles Khoury parce qu’il suffit de peu pour retrouver la joie et l’espérance…

    De Chadarévian Simone

    15 h 40, le 14 novembre 2022

  • Super article. Ne serait-ce les quelques gros soucis au liban : électricité en panne et facture du « moteur » ( à la libanaise) + le fait de ne pas pouvoir récupérer son fric ( sans perte de valeurs) même si c’est du FRESH. + problèmes d’eau: je crois qu’une grande partie des libanais comme N , retournerait au liban pour y vivre et passer une bonne « retraite ». Ce qui rejaillirait POSITIVEMENT sur l’économie du liban. Malheureusement, payer 2 voire 3 fois plus cher au liban avec autant de difficultés et manque de médicaments alors qu’ailleurs , il existe des facilités de vie, au quotidien, malgré toute la nostalgie envers le liban…Le perdant est le liban et le libanais du Liban et aussi celui basé à l’étranger dans son 2e pays de coeur et son pays d’adoption. Bref… tout le monde a un manque quelque part. Si l’économie active et emplois ne fonctionnent plus au liban mais à Dubaï… ALORS faites quelque chose pour que le liban attire les salariés en fin de carrière pour que leur FRESH retraite alimente et remplisse les caisses de l’état et des libanais. Ce n’est pas honteux que le liban soit le bercail des libanais et leur retour au pays pour y passer leur retraite. Pas du tout honteux. Ils sont sources d’investissement AUSSI.

    radiosatellite.co

    10 h 27, le 14 novembre 2022

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