Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Dans ce « huit » clos

Les mots, tout comme ce vin blanchâtre qui brûle la gorge en y imprimant un goût d’amertume éphémère, comme le temps peut-être et les erreurs inévitables de français, ne savaient plus comment s’écrire, ni être étalés sur ce papier vierge (plus maintenant peut-être ?).

Auparavant, ils sortaient, meurtriers comme les archers moyenâgeux, comme les ponts-levis édifiant des forteresses « imprenables », faites du pur néant d’être, de rêves, d’espérance ou de mort. Ils n’exigeaient qu’une rigueur stylistique, mais finissaient toujours par triompher dans la lutte et se sculpter en un semblant d’expression.

L’érotisme flottait, vague, sur leurs lettres impertinentes et se posait hautain sur le trône impalpable de leur édifice ébranlé. Il existait dans le fantôme de l’inexistant, tel un esprit de l’histoire que les pierres ravivent en tuant.

Faut-il en parler ? Ou bien garder ce travail pour ceux qui se connaissent chevronnés dans l’art de l’orgueil et des priorités insensées ? Ou le sentir plutôt, flottant par-dessus les mâchicoulis en face des Sainte-Chapelle mille fois dévirginisées et lapidées par ce gothisme ironique, dévoilées, telle une femme iranienne qui jette l’autorité d’une main de fer, en criant sur la piste de l’« histoire » le rejet de la guillotine qui l’exécutait au jour le jour par les lames de ses barbes infâmes.

Le bruit de la mélancolie bruine même dans la gorge, découverte et parfaite, de mes instants d’éblouissement les plus authentiques et solennels. En noir, comme les pierres d’une ville sacrifiée à celle-ci, sensuelle de Paris où, à la lumière d’une mémoire « soviéto-americaine », ce texte s’écrivait sur un bureau séraphique en termes de contemplation et d’une idiote nostalgie…

Et le sens n’est plus, il n’existe plus dans ce cœur meurtri que des cimetières rebelles et d’autant plus squelettiques. Car la mémoire de ce corps ne débuta point il y a un mois ou bientôt deux d’ici, mais verra le jour demain, après le naufrage dans notre cœur et dans le souvenir d’une vie qui n’existe plus.

Peut-être persiste-t-il encore un goût d’une feinte liberté dans le tréfonds de mon insolence, dans les gouffres des jeux de l’imagination et dans le feu sacré de l’abandon... Poétiser tout, car rien n’est plus « poétisable »... Symboliser tout, car désormais tout est clair, et plus aucun mystère n’englobe ce globe affamé...

La recherche d’une vraie escapade n’est qu’une de ces chutes icariennes habituées à brûler les ailes de mes navires éperdus dans le sanglot des lendemains interminables. Ne grandis-je pas entre-temps ? En patientant pour une patience qui ne revient pas ?

Regardez-moi ce coffre à bijoux volés, ce château médiéval, cette bibliothèque absente et silencieuse devant ce corps, mien... Il ne reste de tout ça qu’une noire souvenance, qu’un regret, qu’une vive tempête, et de profondes aspirations.

Non. À la bibliothèque, et dans la pénombre des livres libertins, la mort ne me hantait pas, et je ne hantais personne ! Les tombeaux me charmaient, mais mon corps préférait la fraîcheur des barbes historiques. Les cimetières formaient une promesse de gloire, non pas une fatalité inévitable qui enfile mon âme chaque soir, pour fumer ses cigarettes sous ses manteaux noirs et épitaphes dentelées.

Avez-vous un jour pris la route, un cimetière à votre bras, au lieu d’un être de chair ? Savez-vous à quoi ressemble une balade avec un cimetière ? C’est un monde à part qui vous caresse longuement et fume dans vos cheveux des brouillards et des soupirs… Je vous parle de ça puisqu’il existe bel et bien des choses plus vivantes dans les linceuls que dans la vie.

Les cimetières, contrairement à vos amants, s’habillent bien et séduisent par leurs chapeaux noirs ; ils vous attendent au détour d’une larme, au nom d’un père, ou d’une chaise sur laquelle vous vous asseyez et où il fait beau disserter et crier en silence. Ils ne veulent rien en dehors de vos discours discrets, en dehors de vos pieds qui se promènent sur leurs corps offerts en une infinité de tombeaux. Absolument rien, à part vos chaussettes violettes, et collants transparents, allongés nonchalamment devant les parcours de leurs vies.

Un cimetière, ça parle. Il en dit long sur la vie, il sait même – et mieux que tous les hommes – aimer et s’engloutir sous vos soies, sous vos bois et sous vos croix. Leur silence est le stoïcisme même des gladiateurs esclavagisés, insoucieux de leur liberté, brutaux devant les luttes. Leur gothisme n’est rien qu’une longue lettre de suicide, écrite sur la face de la terre, en face d’un Dieu qui rectifie leurs fautes d’orthographe. Leur mélodie nocturne, chantée par des troupes de corbeaux, est une messe guidée par les cris de femmes tuées, violées, oubliées…

Dix jours passés dans un cimetière, à parler aux morts, à les épeler parmi leurs vermisseaux en rassemblant les morceaux de leurs âmes, sont en cette vie ce qu’il y a de plus vrai. Même les fleurs mortes sur leurs carcasses en porcelaine ne diffèrent en rien des roses fades du tango tremblotant. Elles les égalent en beauté, les dépassent en sorcellerie, les défient par leurs senteurs fanées autant que fières.

Que font les morts à Montparnasse ? Parlent-ils de politique aussi ? Écrivent-ils des poésies ? S’intéressent-ils à la présidentielle, aux droits des femmes ? Aux romans balzaciens et aux peaux du chagrin ?

Existe-t-il de la vie à l’extérieur de ces âmes feues, honorées par le baptême de la pierre et le purgatoire de la poussière ? Préparent-ils comme les vivants la robe d’une Amaterasu vieille d’obscurités diurnes, effrayée de ce soleil qu’elle incarne ?

La symphonie nocturne change encore son habit. Et les morts ne font pas l’amour, mais la vie…

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique Courrier n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, L’Orient-Le Jour offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires ni injurieux ni racistes.

Les mots, tout comme ce vin blanchâtre qui brûle la gorge en y imprimant un goût d’amertume éphémère, comme le temps peut-être et les erreurs inévitables de français, ne savaient plus comment s’écrire, ni être étalés sur ce papier vierge (plus maintenant peut-être ?).Auparavant, ils sortaient, meurtriers comme les archers moyenâgeux, comme les ponts-levis édifiant des forteresses « imprenables », faites du pur néant d’être, de rêves, d’espérance ou de mort. Ils n’exigeaient qu’une rigueur stylistique, mais finissaient toujours par triompher dans la lutte et se sculpter en un semblant d’expression.L’érotisme flottait, vague, sur leurs lettres impertinentes et se posait hautain sur le trône impalpable de leur édifice ébranlé. Il existait dans le fantôme de l’inexistant, tel un esprit...
commentaires (1)

Et encore combien des morts avec cette guerre insensée….???

Eleni Caridopoulou

18 h 15, le 09 novembre 2022

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Et encore combien des morts avec cette guerre insensée….???

    Eleni Caridopoulou

    18 h 15, le 09 novembre 2022

Retour en haut