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Lifestyle - Danse

Autrefois stigmatisé, le « raqs sharqi » fait son retour au Liban

Appréciée par certains, critiquée par d’autres, cette danse orientale encore très méconnue, cache des nuances et des histoires, à revoir loin des idées reçues.

Autrefois stigmatisé, le « raqs sharqi » fait son retour au Liban

Un spectacle de « raqs sharqi » en 2017. Photo Tamara Saadé

Un déhanché, un mouvement et un important balancé de la tête. De bas en haut et de haut en bas, au son d’une derbaké, avant de se laisser tomber au sol tout en faisant tournoyer deux cannes dorées dans un geste sensuel. C’est ainsi que Marianela démarre son show à Dar Beirut, un restaurant libanais de Gemmayzé, où elle présente ses spectacles de raqs sharqi (danse orientale) deux fois par semaine. Alors qu’elle virevolte, balance ses hanches et fait onduler son buste en passant autour des tables, les clients applaudissent, filment et tentent même un ou deux mouvements pour l’accompagner. « Je veux qu’ils passent un bon moment en regardant le spectacle. Je pense que ma mission est de rendre les gens heureux », explique-t-elle avant le début de son spectacle. La danseuse libano-argentine a étudié ce style de danse en Argentine, avant de faire le grand saut et de s’installer au Liban il y a six ans. À son grand regret, la culture populaire explique rarement les nuances, la technique et les complexités de cette danse pratiquée en Afrique du Nord, au Levant et dans le Golfe, et connue sous une multitude de noms différents. Mais le récent triomphe de la troupe de danse libanaise Mayyas à America’s Got Talent lui a donné « un coup de projecteur en la mettant sur le devant de la scène ». Les chercheurs remontent à l’Égypte pour trouver l’origine de cette danse qui servait alors pour vénérer le fleuve du Nil et sa luxuriance, ainsi que les dieux de la fertilité. Bien que pratiquée sous des variations communes dans plusieurs pays du monde arabe, chacun la baptise à sa manière.

Interdictions

Pourtant, peu importe leurs différences, elles sont toutes stigmatisées. En avril dernier, un tribunal égyptien a arrêté deux chanteurs qui ont publié une vidéo avec une danseuse brésilienne de sharqi pour « violation des valeurs familiales ». À Beyrouth, la danseuse brésilo-libanaise Naïma Yazbeck avoue avoir été critiquée lorsqu’elle a déménagé au Liban il y a 15 ans pour renouer avec son héritage. « J’étais gênée de dire aux gens que je gagnais ma vie en dansant, car certaines personnes pourraient penser que je suis une prostituée. » Considéré comme une forme de divertissement, le raqs sharqi est souvent occulté de notre patrimoine culturel. Pour le danseur et interprète libanais de sharqi Mohammad el-Khansa, connu sous son nom de scène Khansa, la danse devrait faire partie du programme éducatif, comme un moyen de s’approprier le patrimoine. En l’état actuel des choses, « ce système est toxique au Liban, y compris dans le registre de la danse », explique-t-il. « J’espère vraiment voir cette danse ou tout art lié à notre culture, que ce soit la musique ou la danse, intégré correctement dans le cursus scolaire. »

Une audience de jeunes fascinée par cette danse. Photo Mohammad el-Khansa

Une danse sous de multiples noms

Au-delà de la méconnaissance du métier, les termes utilisés pour décrire cette danse sont souvent sujets à débat. Lors d’une conférence organisée par l’Unesco le mois dernier sur sa terminologie, la légendaire danseuse libanaise Amani a expliqué combien il était nécessaire d’utiliser les termes appropriés pour la définir. « La danse du ventre est le nom le plus répandu, même parmi les professionnels, a-t-elle déclaré, mais quand on dit ventre, on pense à la panse, à manger... au diététicien. Où est la belle image, l’esthétique, l’identité ? Cela dégrade et déshonore la danse et la danseuse.» «Danse baladi, danse libanaise, danse du ventre. Les appellations peuvent vite devenir très confuses pour les générations suivantes, reconnaît Amani. Mais la terminologie de la danse a un impact sur la façon dont elle est perçue par le public. » « Raqs sharqi est le terme le plus utilisé, explique-t-elle. Cela est dû aux films, aux publicités, aux magazines. Même dans les pays arabes, les sociétés s’y réfèrent ainsi. Et dans une société qui considère le mot raqqasa – qui se traduit littéralement par danseuse – comme péjoratif, la marge pour l’élaboration de cette danse est très réduite. » « Les femmes dansent pour elles-mêmes, à la maison ou dans des fêtes, explique Naïma Yazbeck, mais elles ont des problèmes avec la profession en tant que telle, à cause de la société, de la religion, ou peut-être de leurs maris. » « Dans les années 1990, il y avait des danseuses légendaires comme Amani et Samara. Elles étaient remarquables. Elles avaient une approche artistique, dansaient lors d’événements et festivals et étaient respectées en tant qu’artistes. Mais quelques années plus tard, l’opinion générale s’est accordée pour discréditer la danse, les danseuses s’exécutaient soit pour de l’argent, soit pour attirer les hommes qui venaient en visite depuis le Golfe, regrette Naïma Yazbeck. C’était plus un divertissement qu’un art, mais les choses sont en train de changer. »

Ceci n’est pas de l’art

Au-delà des mouvements et des chorégraphies de base, la composition et les variations de style, de rythme et d’esthétique distinguent un type de raqs sharqi de l’autre. « Dans la danse orientale, il faut passer par le taksim, le solo de tambour tarrab, le saïdi, la dabké. Il existe de nombreux styles différents », précise Marianela. « Vous pouvez le pratiquer à l’ancienne ou à la manière de l’âge d’or », ajoute-t-elle, en référence à l’époque des classiques du cinéma égyptien qui ont fleuri dans les années 40, 50 et 60. « Plus vous creusez, plus il vous reste à apprendre. Il faut étudier la musique ancienne, la nouvelle, connaître le rythme, les tempos. Certaines personnes ne savent pas que cela nécessite tellement d’efforts ni à quel point c’est difficile. Elles ne lui accordent pas la valeur qu’elle mérite et ne la traitent pas comme un art en soi. » Les techniques du mouvement et des chorégraphies ne sont qu’une partie de la danse.

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Les professionnels du sharqi doivent créer une symbiose avec la musique, savoir mettre en place une playlist ou se coordonner avec le groupe pour monter un spectacle. Ils dépensent des sommes considérables en cours pour continuer à apprendre de nouvelles techniques et achètent les tenues et les accessoires dont ils ont besoin pour offrir un véritable spectacle.

La danseuse de « Raqs baladi » Marianela et son batteur, Jonathan Germanos. Photo Moussa Debs

Transmettre le savoir

Les réseaux sociaux qui y sont dédiés se développent et touchent un public plus jeune. Le compte Instagram Dance Archivist, par exemple, publie exclusivement des vidéos de danse du ventre des décennies passées. L’un des posts montre des extraits du film Lebanon at Night de Mohammad Salmane, sorti en 1963, qui met en scène la danseuse égyptienne Najoua Fouad dansant vêtue d’un soutien-gorge perlé rose vif, d’une jupe à franges et d’une étole fluide, au milieu d’un groupe jouant devant une vidéo de la côte libanaise. « J’ai créé le compte pendant le Covid-19 », a expliqué la personne derrière le compte Instagram, qui a souhaité rester anonyme. « Je voulais juste avoir un espace qui apporte une joie simple et un sens de la communauté. Je pense que c’est la beauté de nombreuses danses de la région, dans le sens où elles sont sociales et qu’elles ont lieu lors d’événements heureux. » En tant qu’étoile montante du raqs sharqi, au Liban comme à l’étranger, Khansa a pris sur lui de transmettre ses connaissances, sa passion et son métier aux étudiants. « Je constate que la génération plus âgée qui vient apprendre a soif d’informations sur ce patrimoine, a-t-il déclaré. La jeune génération est encore en train de le découvrir ; elle l’observe et l’apprécie. »

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Le premier club de danse du ventre de l’Université américaine de Beyrouth est né en 2016. Andrea Fahed, l’une de ses anciennes membres et présidentes, continue d’apprendre la danse orientale à travers des ateliers et des cours, mais a également commencé à enseigner et à partager cette passion. « Trouver un cours de danse orientale est facile, mais c’est plus difficile de trouver un cours étoffé de techniques et d’histoires », estime-t-elle. Elle fait écho au ressenti de Khansa quant à l’absence d’une structure permettant de transmettre des connaissances sur un élément essentiel de la culture libanaise. Pourtant, pour Mohammad el-Khansa, Andrea Fahed, Marianela et Naïma Yazbeck, le raqs sharqi reste un élément profondément ancré dans la culture libanaise. « Dans cette région du monde, conclut Fahed, c’est une danse qui est présente dans nos corps, un style que nous pratiquons tous, entre amis, dans les mariages, à la maison. Dès qu’il y a du rythme, nous le sentons en nous. »

Cet article est originellement paru dans l’Orient Today le 21 octobre 2022


Un déhanché, un mouvement et un important balancé de la tête. De bas en haut et de haut en bas, au son d’une derbaké, avant de se laisser tomber au sol tout en faisant tournoyer deux cannes dorées dans un geste sensuel. C’est ainsi que Marianela démarre son show à Dar Beirut, un restaurant libanais de Gemmayzé, où elle présente ses spectacles de raqs sharqi (danse orientale) deux...

commentaires (1)

Bravo à celles et ceux qui perpétuent cette merveilleuse tradition qui fait partie de notre culture.

K1000

01 h 31, le 03 novembre 2022

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Commentaires (1)

  • Bravo à celles et ceux qui perpétuent cette merveilleuse tradition qui fait partie de notre culture.

    K1000

    01 h 31, le 03 novembre 2022

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