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Culture - Le portrait de la semaine

Alexandre Paulikevitch, sensible et... culotté

Après une année noire, le danseur de baladi revient sur scène avec « A’alehom », un solo absolument inédit, qu’il présentera à la crypte de l’église Saint-Joseph, du vendredi 11 au mercredi 16 décembre*.

Alexandre Paulikevitch, sensible et... culotté

Quand Alexandre Paulikevitch sort du placard... Photo Patrick Baz/AFP

« L’art nous console de la vie  » (Luigi Pirandello)

Il émeut, amuse, exaspère ou force l’admiration mais ne laisse certainement pas indifférent. L’un des rares danseurs hommes à pratiquer le « baladi » (l’appellation égyptienne de la danse orientale) sur la scène libanaise, Alexandre Paulikevitch cultive sa singularité avec un naturel déconcertant. Ce garçon à la longue crinière bouclée et à la barbe de deux jours joue de ses contrastes et de ses fragilités avec autant d’audace que de sensibilité pour délivrer un message de tolérance et de résilience face à toutes les cruautés de la vie comme des hommes.

C’est ce thème du dépassement des épreuves et du rejet de la victimisation qu’il développe, d’ailleurs, une nouvelle fois dans A’alehom (injonction en égyptien approximativement traduisible par « Fonçons sur eux »), sa dernière création qu’il s’apprête à interpréter, dans un cadre pour le moins inhabituel pour une danse du ventre, celui de la crypte de l’église Saint-Joseph des pères jésuites.

Pour mémoire

« Ils ont détruit Beyrouth et ils ont le culot de nous traduire en justice »

En attendant, à quelques jours de la première, Alexandre Paulikevitch se repose, se calme, se promène dans la nature au Akkar où il s’est réfugié depuis que son appartement à Beyrouth a été soufflé par la double explosion du port. « J’emmagasine du souffle et je laisse reposer mes muscles avant les représentations, parce que dans ce spectacle, ils vont souffrir », prévient-il.

Si le chorégraphe et danseur compte parmi les centaines de milliers de rescapés de la tragédie du 4 août, il est aussi et surtout rescapé d’une année particulièrement noire pour lui, au cours de laquelle se sont succédé, sans répit, les drames et les chagrins.

Cette nuit où la danse a succédé à l’agression

« J’ai perdu mon père et ma tante – qui était ma deuxième maman – à quelques mois d’intervalle. Je les ai tous deux accompagnés dans les hôpitaux et dans leurs souffrances. Et cette expérience avec le corps mourant a été pour moi terriblement éprouvante », confie le jeune homme de 38 ans. « En même temps, au niveau personnel, je vivais une relation toxique à laquelle j’ai dû mettre fin », poursuit-il. « Et, cerise sur le gâteau, outre le fait que j’ai très mal vécu la spoliation par les banques de mon capital amassé à la sueur de mon front, j’ai été sauvagement agressé par six policiers lors d’une manifestation en janvier dernier contre la Banque centrale. Ils m’ont attrapé, m’ont emmené au poste et m’ont tabassé sans aucune raison. Juste parce que je me trouvais là. C’est grâce aux pressions des révolutionnaires qu’ils m’ont relâché quelques heures plus tard. Cette nuit-là, à peine rentré chez moi, je me suis mis à danser. Malgré mes contusions, mes douleurs, tout mon corps en souffrance, j’ai dansé de 4h jusqu’à 6h du matin. Et c’est cette danse qui a été l’élément déclencheur de A’alehom. »

En petite culotte ?

Bien décidé à évacuer par l’art les séquelles de cette série noire, voire même à transformer ses traumatismes en « un merveilleux malheur », dit-il en citant Boris Cyrulnik, Paulikevitch se lance donc dans le processus de création. Avec Éric Deniau, son directeur artistique, et Tamara Badredddine, sa directrice technique, il met au point un solo « profondément intime, fondamental et essentiel qui raconte l’histoire de la perte, de la douleur, de l’abus physique et de la rébellion ».

Et malgré les restrictions bancaires et sanitaires, il persiste à commander des robes de scène au couturier Krikor Jabotian. Sauf que le 4 août, alors qu’il est en pleine répétition, survient le désastre de trop. « Cette fois, je n’avais même plus de toit », raconte le danseur et chorégraphe de baladi contemporain. Après un bref passage à vide, il va puiser dans la nature du Akkar, sa terre maternelle, sa détermination à aller de l’avant et à poursuivre sa création. « Mais cette fois, évidement, je devais faire une croix sur les tenues haute couture. Du coup, j’ai pris un tournant radical. J’ai éliminé les costumes, j’ai aussi éliminé la musique pour ne garder que le langage du corps. C’était l’occasion d’explorer la force de la danse pure, des mouvements du corps, sans extras ni fioritures. Le challenge était d’autant plus symbolique qu’il rejoignait ce que nous expérimentons tous finalement face aux catastrophes politiques et économiques qui secouent le Liban. Aujourd’hui, nous avons tout perdu, nous n’avons plus rien. Que peut-on faire à partir de là ? »

Une performance de danse baladi inédite.Photo Patrick Baz/AFP

Alors que dans ses précédentes pièces Alexandre Paulikevitch tourbillonnait torse nu dans ses voiles, cette fois, c’est vêtu d’un simple slip qu’il va performer… « chez les jésuites », signale-t-il malicieusement. « Les autres salles me demandaient des loyers exorbitants par soirée. Le père Gaby Khairallah m’a offert, lui, l’espace gracieusement. Du coup, j’ai décidé d’offrir moi aussi le spectacle gratuitement au public. Je ne veux pas gagner de l’argent de cette pièce, autant par esprit de solidarité que parce que cette création est née avant tout d’une nécessité vitale pour moi. Celle d’exorciser mes douleurs. »

Il venait d’avoir 18 ans

C’est à 18 ans, à Paris, où il avait été poursuivre des études de droit en 2000 qu’Alexandre Paulikevitch va prendre la tangente, en se (re)découvrant une passion pour la danse du ventre. « Déjà enfant, j’étais fasciné par les danseuses orientales », se souvient-il. « En fait, à Paris, parallèlement à mes études à la Sorbonne, je m’étais inscrit au Centre de danse du Marais, où je m’essayais à toutes les danses, du tango au modern jazz. Un jour, alors que j’étais en plein cours de flamenco, j’entraperçois dans la salle en face des danseuses suivant un cours de baladi. J’ai été instantanément happé. Mon corps a compris que c’était parmi elles que je devais être », affirme-t-il, un brin théâtral. C’est ainsi que ce qui a commencé comme « une bulle de respiration et une manière d’affirmer mon identité orientale et mon côté féminin » est devenu primordial dans sa vie au point qu’il laisse tomber le droit, puis une formation en hôtellerie pour s’adonner exclusivement à la danse et au théâtre.

Pour mémoire

Alexandre Paulikevitch : Je me dis toujours que si je veux changer de carrière, j’opterai pour la cuisine

En 2006, de retour au Liban, il commence par donner des cours de baladi avant de se lancer sur scène, subissant sans broncher les insultes et quolibets qui jaillissent parfois du public. Il va même jusqu’à les intégrer dans Tajwal, une pièce qu’il crée en 2012, et dans laquelle il formule ce qu’il subit quotidiennement dans les rues de Beyrouth.

Activiste dans l’âme, le danseur ne se borne pas à jouer de son nombril mais cherche à mettre son art au service de différentes causes. Dans Elgha, par exemple, il braque les projecteurs sur les viols de femmes en pleine révolution égyptienne. Sollicité par Olivier Py pour présenter ce spectacle dans l’édition 2018 du Festival d’Avignon, il est malheureusement obligé de décliner la proposition pour des raisons pratiques et techniques.

Cette fois, prenant à bras-le-corps le récit de son épuisement et de la mélancolie qui l’ont poussé au seuil du burn-out, Paulikevitch lance à travers A’alehom son cri de guerre qui consiste à dire : « Allons-y tous ensemble ! Fonçons sur tous ceux qui nous piétinent et nous ensevelissent sous des strates de détresse et de noirceur. Mais aussi, et c’est le plus important, fonçons pour faire face à nous-même en attaquant ces chaînes intérieures qui nous ligotent et entravent notre liberté », ajoute-t-il en conclusion.

*« A’alehom » à la crypte de l’église Saint-Joseph, du vendredi 11 au mercredi 16 décembre, à 19h. Entrée libre.

1982

Année de sa naissance à

Beyrouth.

2000

Il découvre la danse baladi

au Centre du Marais à Paris.

2006

De retour à Beyrouth,

il commence par donner

des cours de baladi.

2012

Il met en scène Tajawal qui sera présenté à l’IMA.

2018

Il est invité au Festival d’Avignon mais ne peut s’y rendre pour des raisons techniques.

2019

Il perd à la fin de l’année son père et sa tante.

2020

Il perd son argent, sa maison, se fait tabasser par la police et en fait une création intitulée A’alehom.


« L’art nous console de la vie  » (Luigi Pirandello)Il émeut, amuse, exaspère ou force l’admiration mais ne laisse certainement pas indifférent. L’un des rares danseurs hommes à pratiquer le « baladi » (l’appellation égyptienne de la danse orientale) sur la scène libanaise, Alexandre Paulikevitch cultive sa singularité avec un naturel déconcertant. Ce...

commentaires (2)

Pas ma tasse de thé mais il en faut pour tous les goûts, bon courage à vous.

Je partage mon avis

14 h 53, le 09 décembre 2020

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Commentaires (2)

  • Pas ma tasse de thé mais il en faut pour tous les goûts, bon courage à vous.

    Je partage mon avis

    14 h 53, le 09 décembre 2020

  • Très beau papier comme ZZ nous a habitué à en écrire, mettant en relief le talent d’AP.

    Marionet

    09 h 08, le 09 décembre 2020

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