
Le siège de la compagnie Électricité du Liban et les silos du port de Beyrouth, le 30 septembre courant. © Camille Ammoun
Du même côté de la rue, sur le trottoir nord, près de 700 mètres après la ruine de la gare ferroviaire, à 700 mètres aussi, mais à vol d’oiseau, de l’épave des silos du port, s’élève un troisième vestige. C’est un imposant bâtiment carré soutenu par quatre portiques en béton précontraint de quatorze mètres de portée. Un monument aujourd’hui soufflé, vidé de ses entrailles administratives. Dans cet immeuble à l’architecture moderniste et au brutalisme délicat, à l’ombre de sa claustra en béton, vient mourir la grande idée du service public.
Cet immense bloc aérien, conçu en 1965 par le Centre d’études techniques et architecturales (CETA) puis réalisé en 1972, était pourtant destiné à accueillir le nec plus ultra de la modernité : une administration efficace et transparente destinée à gouverner la production et la distribution d’électricité au niveau national. Mais il a, depuis le 4 août 2020, rejoint les autres bâtiments spectraux de la ville, le Holiday Inn ou la tour Murr par exemple, et symbolise maintenant à lui seul l’échec patent, indiscutable et collectif de la classe politique libanaise à gouverner le pays et à produire un service public.
Aujourd’hui, la compagnie Électricité du Liban (EDL), qui est responsable (via les transferts du Trésor) de 40 à 45 % de la dette publique du pays, ne fournit plus qu’une à deux heures d’électricité par jour et empoisonne les Libanais en se laissant remplacer par des milliers de générateurs privés qui fonctionnent au diesel. Et c’est ici, bien avant le cataclysme de la double explosion au port, qu’est né le nouveau slogan de toute la classe politique libanaise : le pitoyable « ma khallouna » (ils ne nous ont pas laissés faire). « Ma khallouna », et pourtant, malgré leur impuissance reconnue et déclarée à reformer ou à gouverner (quelles qu’en soient les raisons), ils restent à leurs postes, de peur de perdre leurs strapontins et les privilèges qui leurs sont attachés.
L’émergence du « ma khallouna » dans le discours politique est le point d’inflexion où le système mafieux libanais se grippe. Il marque ce moment critique où les oligarques libanais prennent acte de leur échec et où leurs funestes négociations permanentes passent du partage de la rente au rejet sur l’autre de sa responsabilité. « Ma khallouna », c’est donc le début de la fin. Mais les fins, nous le savons, peuvent être longues et pénibles.
En attendant, la nuit venue, la ville s’enferme dans un épais silence et dans une obscurité sans nom. Puis, au petit matin, les générateurs démarrent les uns après les autres, et Beyrouth entame son long ronron toxique. Elle exhale par ses milliers de cheminées les noires particules fines qui vont se poser sur les tables des balcons, sur les balustrades en fer forgé, sur les dalles des terrasses, sur les rebords des fenêtres, mais qui, surtout, vont se loger dans les poumons des Beyrouthins. Les immeubles serrés deviennent alors autant de poids-lourds immobiles brûlant leurs tonnes de diesel payées en « cash » – en « fresh », dit-on maintenant – par ceux-là mêmes qui respirent leurs poussières empoisonnées. Fines, les particules, fines comme la corruption qui s’immisce, insidieuse, dans les corps, dans les têtes, dans les paroles banales échangées tous les jours.
Fine, intelligente, ingénieuse, géniale, la corruption te prend en otage tout en te faisant croire qu’elle t’est indispensable. Elle te trompe, elle t’endort, elle t’enlace dans une intrigue dont elle te donne l’illusion que tu es l’acteur principal. Systémique, elle te dessaisit de ta citoyenneté, elle fait de toi un client. Elle te convainc que, sans elle, l’autre te prendrait tout ce qui te revient de droit. Drogue pernicieuse, elle entre dans les esprits pour réécrire le contrat social, modifier les comportements, altérer les corps.
Tout est corrompu. L’air que tu respires. L’eau que tu bois. La lumière qui éclaire tes nuits. La corruption est certes un cancer pour l’administration, pour l’économie, mais elle l’est surtout pour tes poumons de citoyen-client, pour ton corps physique de citoyen-otage.
Leur « ma khallouna » né derrière la claustra en béton du siège d’EDL est le pendant de notre « kellon, yaani kellon » engendré par la crise des déchets de 2015 et qu’on retrouve symbolisé par les deux grandes décharges qui ont marqué le début de notre déambulation. Ainsi, la phrase politique de cette longue rue continue de se construire au gré de nos pas et de raconter l’histoire qui nous intéresse : celle de la transformation de Beyrouth en ville faillie et de la manière dont elle préfigure les défaillances et les vacillements de notre monde contemporain.
Ces deux slogans se répondent et se nourrissent mutuellement. Mais aucun dialogue n’est plus possible aujourd’hui. Et, pour le moment, c’est encore « eux » qui font de « nous » des corrompus malgré nous : corrompus lorsque, par couardise ou par manque d’imagination, nous votons encore pour eux ; corrompus lorsque, rubis sur l’ongle, nous payons les factures des générateurs privés ; corrompus lorsque nous mendions aux portes de nos banques notre épargne bradée ou nos salaires dévalués ; corrompus lorsque nous respirons leur air vicié, nocif, funeste. C’est de cette corruption-là qu’il nous faut impérativement nous libérer, de cette corruption qui est en nous.
Au cours des décennies, la classe politique libanaise a vidé les concepts d’État et de citoyenneté de leur sens, faisant de la corruption la seule relation définitoire qui les régit. La corruption sous toutes ses formes et dans tous ses états au point de faire aujourd’hui du Liban une « corruptocratie » : la forme ultime de l’amalgame entre public et privé à tous les niveaux de l’État, de la société et de l’individu ; plus encore, la cannibalisation totale du public par le privé, par les privés. Pas le grand capital, non, bien pire que ça, les petits privés, les sous-fifres, les complices, les collabos et autres profiteurs qui ont fait du siège de la compagnie Électricité du Liban le symbole des trois grandes crises qui font actuellement vaciller le monde.
Le surendettement de pays comme le Liban, le Suriname et la Zambie, qui sont déjà en situation de défaut de paiement, la Biélorussie, qui est au bord du gouffre, ou l’Égypte, le Ghana et la Tunisie, qui sont en situation de grave surendettement, risque de faire basculer l’économie mondiale dans une dystopie de défauts de paiement, de pauvreté et d’instabilité sociopolitique.
La menace de pénuries de courant en Europe cet hiver, conséquence d’une série de mauvaises décisions politiques, avec l’arrêt de près de la moitié des réacteurs nucléaires en France et le sabotage des gazoducs Nord Steam qui relient l’Allemagne à la Russie.
La pollution de l’air qui est à l’origine de 7 millions de décès par an… Et combien d’entre eux au Liban, à ajouter à la longue liste des victimes des mafieux qui nous gouvernent ?
Camille Ammoun est écrivain, consultant en politiques publiques et membre de Beyt el-Kottab. Dernier ouvrage : « Octobre Liban » (éditions Inculte, 2020).
commentaires (9)
Un grand merci pour cet article édifiant sur notre caste poli corrompus que les libanais ont choisi de garder en leur renouvelant leur confiance de les achever. La meilleure preuve de la corruption et de la volonté de ces pourris d’anéantir le peuple en le réduisant à une vache à lait a été le refus de l’offre de Siemens qui s’est proposée de réparer notre centrale électrique gratuitement et que nos politichiens ont refusé. Ça tout le monde l’a oublié et ça a passé à la trappe entre autres scandales qui n’ont même pas ébranlé les citoyens qui continuent d’honorer leurs factures pour des services non rendus et des denrées non fournies.
Sissi zayyat
12 h 11, le 15 octobre 2022