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Idées - Beyrouth dans le monde

Je ne suis plus un silo

Je ne suis plus un silo

Photo d’illustration : Les silos du port de Beyrouth et le mont Sannine, le 23 mars 2022. Camille Ammoun

Aujourd’hui, cela fait deux ans que je ne suis plus un silo. Deux ans que mon grain fermente au point de rentrer en combustion spontanée dans la chaleur humide de ce deuxième été après l’été zéro. Ce feu qui couve, cet incendie qui se nourrit de lui-même, des semaines durant, menace ma structure ébranlée. Mes cylindres s’inclinent, me dit-on, de plusieurs millimètres par jour. Deux d’entre eux se sont effondrés dans un vacarme de poussière. D’autres suivront, c’est certain. Je ne sais pas combien de temps je pourrai encore faire illusion.

Je me souviens pourtant de ce matin-là, quelques mois après la catastrophe, où mon grain a fleuri. Des épis ont poussé sur les décombres de la plage formée par le cratère. Certains y ont vu un signe d’espoir. Il est des terres brûlées, chantèrent-ils, donnant plus de blé qu’un meilleur avril. Mais c’était une floraison triste. Ce grain-là n’était pas destiné à germer mais à être transformé en farine, puis en pâte, puis en pain. Cette floraison était malsaine comme les fleurs qui poussent aujourd’hui dans des zones de la planète qui étaient, depuis des millénaires, recouvertes de glaciers éternels.

Vous avez tout détruit, tout gâché, tout sali. Vous êtes tous les mêmes, ici ou ailleurs, profiteurs court-termistes, sans scrupules, sans vision, sinon celle de gagner plus, de consommer plus, de manger plus. Mais c’est de mon éventrement qu’il est ici question, des vies, des rues, des objets, des histoires, et de tout ce qui a été, ce 4 août 2020, saccagé par le souffle implacable de votre je-m’en-foutisme, de votre incompétence et de votre insatiable avidité de goinfres.

Ma ruine et les malheurs qu’elle allait entraîner étaient peut-être déjà inscrits dans les structures de mes cylindres depuis mon érection en septembre 1968. Quelques mois plus tôt, pourtant, les étudiants étaient dans la rue. Tout était en place pour que chantent les lendemains. Mais 1968 c’est aussi l’année du premier raid israélien sur Beyrouth. Il eut lieu en décembre alors que la blancheur de mes cylindres commençait à peine à converser avec celle, mille fois plus éblouissante, du mont Sannine. Le 28 décembre 1968, donc, un commando israélien attaque l'aéroport détruisant une douzaine d'avions civils. Voilà, c’était écrit, les lendemains ne chanteraient pas, ou seulement par intermittence, un peu moins bien chaque fois.

Mais je vais tenter de m’en tenir ici à ma rencontre fatale avec ce cargo vagabond battant pavillon moldave, le Rhosus, et avec son improbable cargaison de nitrate d’ammonium. Vendue aux enchères par Rustavi Azot, un fabricant géorgien en faillite, elle est rachetée par une coquille vide enregistrée au Royaume Uni, la société Savaro Limited, qui promet de la revendre à la Fábrica de Explosivos Moçambique. Mais, les caisses vides, incapable de payer le passage du Canal de Suez, le Rhosus fait escale à Beyrouth où il est alors abandonné par tous, du capitaine au commanditaire de la cargaison. En octobre 2014 les autorités déchargent les sacs de nitrate d’ammonium dans le hangar numéro 12. Le 18 février 2018 le Rhosus coule sur place.

Je ne sais pas si Beyrouth était la destination finale de la cargaison et si cette histoire de Mozambique n’était qu’un écran de fumée. Je ne sais pas si le nitrate d’ammonium du hangar numéro 12 fut siphonné durant des années, car selon certains rapports, si l’ensemble des 2750 tonnes avaient explosé c’est toute la ville qui aurait été effacée de la carte. Je ne sais pas d’où est venue l’étincelle qui a provoqué l’incendie puis les explosions. Je ne sais pas si l’accident était intentionnel ou si une succession d’erreurs et de négligences humaines ont conduit à cette catastrophe. Le seul moyen de démêler le vrai du faux, c’est de faire bon usage de la plus belle, la plus élégante, la plus complexe, mais aussi la plus fragile de toutes les inventions humaines : l’indépendance de la justice.

Le 4 août 2020 à 18h07 la cargaison du Rhosus explose dévastant la moitié de la ville, tuant plus de 200 personnes, en blessant plus de 6000 et déplaçant plus de 300 000 habitants de Beyrouth. Ce fut un évènement hors norme, un fait atypique, à la fois surprenant et prévisible, ahurissant et inévitable. La plus grosse déflagration non-nucléaire de l’histoire. Ici, à mes pieds, en plein cœur de la ville que j’étais censé nourrir de mon grain. D’abord la chaleur intense et le souffle infernal qui a chassé la mer et creusé un cratère digne d’un impact de météorite. Puis mes cylindres, comme des ponts incongrus entre rien et rien, entre les morts d’hier et ceux d’aujourd’hui, ont vomi leur grain dans la mer ; leur grain mais aussi, des vies, des maisons, des rues entières. Des navires mastodontes se sont couchés sur le flanc. Les montagnes majestueuses ont tremblé. Un immense champignon de fumée rouge s’est élevé dans le ciel de la ville. Il était visible de partout. Après le choc, la sidération, les murs effondrés, les toits enfoncés, les vitres soufflées transformées en millions de projectiles, les morts, le sang, les chairs transpercées, les corps démembrés, les deuils impossibles, après tout ça (comme si ‘après’ pouvait encore avoir un sens) après tout ça, donc, une tristesse immense envahit les ventres, un croupissement de tristesse noire, une sensation d’abandon absolu, de solitude infinie et d’une déréliction effroyable. Beyrouth était finie.

Je ne suis plus un silo. Demain, peut-être, serai-je mémorial, mais plus probablement je ne serai plus rien et disparaîtrai à jamais de votre paysage. Je ne suis plus un silo, je suis une épave, et je suis un témoin. Le témoin des horreurs perpétrées par des hommes, les mêmes depuis des décennies. J’ai vu des assassinats, j’ai vu des corps vivants trainés par des voitures ou au bout d’une corde, j’ai vu des francs-tireurs tirer sur tout ce qui bouge, des chats, des hommes, des enfants, j’ai vu des voitures piégées et des exécutions sommaires, j’ai vu des bombardements aveugles et des parties de trictrac jouées le matin par les ennemis du soir, j’ai vu la peur dans les yeux des enfants et des parents sourire pour les protéger, et j’ai vu que ces sourires étaient sincères, j’ai vu la ville se fendre et de la faille naître une forêt, j’ai vu des jeunes danser dans des caves et des vieux se dire que tout allait bien, j’ai vu en 1982 le départ des combattants palestiniens et je me suis dit que ce cauchemar était terminé, j’ai vu en 1990 le pays réunifié et je me suis dit que ce cauchemar était terminé, j’ai vu en 2000 la débâcle de l’armée israélienne et je me suis dit que ce cauchemar était terminé, j’ai vu en 2005 le départ du dernier soldat syrien et je me suis dit que ce cauchemar était terminé, puis en 2019 j’ai vu l’émergence d’une conscience citoyenne et d’une opposition politique et je me suis dit que ce cauchemar était terminé, mais depuis ce 4 août 2020 où je suis presque mort, je sais que l'interminable Guerre du Liban ne prendra fin que lorsque ceux qui l’ont faite ne seront plus au pouvoir. J’étais le ventre de Beyrouth, je suis devenu sa mémoire.


Cette chronique est inspirée d’un texte de Camille Ammoun qui paraîtra le 12 octobre 2022 dans un ouvrage collectif intitulé Ce qui nous arrive (Éditions Inculte, 2022).


Aujourd’hui, cela fait deux ans que je ne suis plus un silo. Deux ans que mon grain fermente au point de rentrer en combustion spontanée dans la chaleur humide de ce deuxième été après l’été zéro. Ce feu qui couve, cet incendie qui se nourrit de lui-même, des semaines durant, menace ma structure ébranlée. Mes cylindres s’inclinent, me dit-on, de plusieurs millimètres par jour....

commentaires (1)

Authentique et vibrant récit !

Wow

00 h 52, le 06 août 2022

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Commentaires (1)

  • Authentique et vibrant récit !

    Wow

    00 h 52, le 06 août 2022

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