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Tenter de décrypter l’Iran, encore !

Tenter de décrypter l’Iran, encore !

D.R.

L’Iran, une puissance en mouvement de Thierry Coville, éditions Eyrolles, 2022, 188 p.

L’Iran n’est pas un pays en odeur de sainteté : il souffre d’une mauvaise réputation en Occident et les débats qui le concernent suscitent les passions. Acteur incontournable de la géopolitique du Moyen-Orient et dans les relations internationales, souvent mal jaugé, craint et discrédité… ce pays reste difficile à saisir. L’ouvrage que publie Thierry Coville, L’Iran, une puissance en mouvement, est une tentative de lever le voile sur certains aspects méconnus ou occultés de ce pays. Le pari de l’auteur consiste à mettre à portée du lecteur les outils de compréhension afin qu’il se fasse sa propre opinion. Cet essai s’adresse à un large public. À travers six chapitres, l’auteur aborde les principales questions sur l’Iran, les défis et les contradictions d’un pays en mouvement.

D’abord, et pour commencer, il y a la mise en contexte historique indispensable à laquelle s’attache Coville. L’auteur insiste sur la force du nationalisme qui a protégé l’Iran d’une guerre civile contrairement à ses pays voisins. Il affirme qu’il est difficile de « séparer la dimension religieuse de cette identité nationale ». Il estime que contrairement aux idées reçues, l’Iran a souvent été un pays d’avant-garde même si les événements récents « donnent le sentiment que la République islamique est dans l’impasse ».

Ensuite, vient la question du poids mais aussi de la fonction de la religion, du fait religieux. Bien que considérée comme une des rares théocraties dans le monde, l’auteur pense que la République islamique d’Iran ne peut être réduite à cet état de fait. Il affirme que bien que cet État soit dirigé par un religieux, il existe en Iran des institutions démocratiques. Une volonté populaire qui reste à mesurer ! Il ajoute enfin que l’économie n’est pas vraiment islamique, ni la justice et encore moins l’éducation. Pour Coville le caractère des politiques est hybride, et c’est plus « le développement d’un projet politico-religieux au sein duquel la référence au nationalisme est prépondérante ».

Concernant la problématique de la modernisation de la société depuis la révolution, l’auteur insiste sur la formidable évolution de la société iranienne tout en la nuançant. Un paradoxe dans une République islamique où la modernisation s’est faite par le bas. Le pays a donc connu une transition démographique et un accès à l’éducation quasi généralisée pour les filles. En même temps, les tentatives répétées des femmes pour mettre fin aux discriminations ont été vaines.

Quant aux enjeux de la politique extérieure, il y a d’abord la question de l’héritage révolutionnaire. Depuis la fin de la guerre avec l’Irak, « a émergé une approche réaliste et pragmatique en matière de politique étrangère » afin de mettre fin à « la politique d’exportation de la révolution de l’Iran du début des années 80 ». Ce qui a permis pour un temps de normaliser les relations avec l’Occident, surtout avec l’Europe. L’accord sur le nucléaire en 2015 a été une formidable occasion pour l’Iran, mais la sortie des États-Unis de Trump en 2018 a replongé le pays dans une crise sans précédent. Vient ensuite la question de l’hégémonie régionale qui est au cœur de la politique étrangère de Téhéran. Axée sur la défense du territoire, cette politique a consisté depuis la guerre Iran/Irak à créer un arc chiite régional pour devenir une puissance régionale. C’est la politique de dissuasion mise en place par exemple avec le Hezbollah. Ainsi, le déficit de légitimité des régimes arabes voisins a permis à la politique hégémonique des mollahs d’étendre son bras armé de l’Irak au Yémen en passant par la Syrie et le Liban. Par ailleurs, l’instabilité régionale a favorisé le soutien à « l’axe de résistance contre Israël ». Quant au retrait des forces militaires américaines du Moyen-Orient, il reste central dans la politique étrangère iranienne.

Enfin, subsistent les défis économiques qui se posent aujourd’hui à ce pays. En effet, la crise économique depuis 2018 a un impact profond sur la société iranienne et sur la conduite des affaires. Cette crise se double d’une crise environnementale qui affecte le quotidien de la population. L’auteur rappelle que la fin de l’embargo sur l’Iran ne règlerait pas les problèmes de fond comme la nature clientéliste du système économique… Il ajoute que l’Iran possède d’immenses ressources naturelles et que le gaz est un potentiel inexploité à l’exportation.

Malheureusement, et malgré la tentative de l’auteur de replacer l’Iran au banc des nations, il n’en reste pas moins que la réalité semble toujours jouer en sa défaveur : la question du nucléaire, l’affaire Salman Rushdie, la détention illégale de Farida Adelkhah nous le rappellent, sans oublier les droits de l’homme et des femmes qui y sont décriés, ainsi que l’ingérence dans les affaires régionales… autant de points qui méritent qu’on s’y attarde. Certes il y a des élections, certes il y a alternance au pouvoir entre modérés et radicaux, il n’empêche que le système en lui-même est une théocratie et que le chef suprême est un homme coopté par ses pairs ; ce n’est pas le peuple qui le choisit. Quant à la liberté d’expression, elle y est bafouée au quotidien.


L’Iran, une puissance en mouvement de Thierry Coville, éditions Eyrolles, 2022, 188 p.L’Iran n’est pas un pays en odeur de sainteté : il souffre d’une mauvaise réputation en Occident et les débats qui le concernent suscitent les passions. Acteur incontournable de la géopolitique du Moyen-Orient et dans les relations internationales, souvent mal jaugé, craint et discrédité… ce...
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