Entretiens Entrevue

L’addiction libanaise de Sélim Nassib

À l’occasion de la parution de son dernier et formidable roman, nous avons prolongé la lecture en échangeant avec l’auteur autour de quelques-unes des questions essentielles qu’il soulève avec talent, sensibilité, humour et amour.

L’addiction libanaise de Sélim Nassib

© Esaias Baitel

Pourquoi ce livre aujourd’hui, qui revient sur des événements appartenant au passé dont l’invasion du Liban par l’armée israélienne en 1982 ?

Je peux vous répondre parce que les choses se sont éclairées a posteriori, soit après avoir achevé l’écriture de ce roman. J’ai toujours eu une grande antipathie pour les projets autobiographiques où l’on raconte avec nostalgie des souvenirs d’enfance, un monde disparu. Et je voulais à tout prix éviter le cliché de l’enfance juive dans un pays arabe. En réalité, j’avais des fragments de textes écrits à différentes périodes de ma vie, que j’ai pris comme un matériau à sculpter. Il me fallait donner une forme à trois histoires imbriquées se déroulant au Liban à trois époques distinctes, et pour ce faire, tisser ensemble des éléments documentaires et d’autres de pure fiction. Mes personnages par exemple sont parfois construits en mélangeant pour un même personnage des éléments appartenant à trois personnes réelles, alors que d’autres personnages sont des inventions pures. Cet assemblage a quelque chose d’organique, une logique interne qui s’impose à l’auteur quand les personnages sont suffisamment convaincants, deviennent quasiment autonomes et vivent leur vie propre. L’intrigue devait pour cela être plus forte que le ressassement du passé. C’est donc bien un roman, même s’il s’appuie sur certains éléments autobiographiques ou documentaires et le souci de la forme était pour moi au premier plan. C’est ce que dit l’exergue empruntée à Kundera : que le passé n’est pas immuable, qu’il se construit par le biais d’une certaine façon de le raconter, que nous le voyons, chaque fois que nous nous retournons, sous d’autres couleurs.

Vous abordez dans la première partie la question du rapport aux langues, écrivant par exemple que l’arabe est la langue de tout ce qui est sale alors que le français ignore la laideur du monde.

Nous parlons d’une époque qui correspond à la fin des années 50. Certaines familles juives vivant au Liban rêvent de partir en Israël où elles pourront bénéficier de la gratuité de l’enseignement et de la santé, d’un État qui va s’occuper d’elles, alors que la vie au Liban est chère et difficile pour ces familles de la classe moyenne. Mais dans ma famille, le rêve ultime, c’est Paris. Ma mère était fille de professeur de français, avec une mentalité qui était semblable à celle des blancs en Algérie. On parle donc d’une famille orientale mais qui refuse de se considérer comme arabe, alors même que lorsqu’il s’agit de choisir une épouse, elle doit être « bint arab » et pas occidentale. De façon souterraine, non formulée, nous étions soumis à un impératif d’invisibilité : il ne fallait surtout pas se faire remarquer. Nous ne subissions pas un antisémitisme comparable à l’antisémitisme européen, mais il est vrai qu’on en voulait aux juifs arabes à cause de la création de l’État d’Israël. Et dans tout ça, le fantasme positif était la France. Mon frère et moi étions d’ailleurs toujours premiers de classe en français mais derniers en arabe.

Vous écrivez que le Liban est « un non-lieu, mais délicieux ». Pouvez-vous revenir là-dessus ?

Mes parents venaient de Syrie, de Damas dans le cas de mon père, d’Alep dans le cas de ma mère. Ils arrivent au Liban au début des années 40, années pendant lesquelles le port de Beyrouth se développe rapidement ; les possibilités de travail semblent donc nombreuses. Il n’y avait d’ailleurs pas de frontières entre les deux pays à cette époque. La Syrie est ainsi le lieu des origines, Israël est le pays dont il ne faut pas parler et la France est le pays rêvé, celui de l’avenir. Notre situation au Liban est précaire parce que nous n’avons pas la nationalité libanaise et nous vivons donc dans un pays réel qui ne nous considère pas comme citoyens, avec trois pays imaginaires dans la tête. Nombre de juifs libanais venaient de Syrie et n’avaient pas demandé la nationalité libanaise par peur de s’attirer des ennuis. C’était d’ailleurs une période où on voyageait très peu, où le besoin d’un passeport ne se faisait pas sentir. Nous étions donc apatrides, nous n’étions pas chez nous, nous vivions au Liban en attendant... Mon premier papier officiel est un permis de séjour qui m’est octroyé en 1965 sous la présidence de Fouad Chéhab. Cela étant posé, la vie au Liban était quand même très agréable…

La deuxième partie du livre est structurée autour d’un rêve inabouti, celui d’un Liban non confessionnel. Parlons-en.

En le formulant de cette façon, vous rendez conscient quelque chose qui, à l’époque, ne l’était pas. Quand on a vécu une telle enfance, il est difficile d’affirmer qui on est. On est à la recherche d’une structure qui nous permette de dire « nous » et de le dire fièrement. Or on est en 1968 et la vague soixante-huitarde est en marche, qui propose de se choisir librement sa communauté d’idées. Un groupe se constitue donc à Beyrouth sur la base de convictions politiques de gauche, auquel on peut fièrement appartenir. C’est aussi un groupe mixte où on peut enfin rencontrer des filles, puisque nos écoles n’étaient pas mixtes. Donc différentes motivations se mélangent. Pour résumer la situation je dirais qu’une bande de foutraques pas sérieux s’engagent dans un projet et que l’Histoire les prend au sérieux. Le personnage principal, Youssef, va être jeté en prison pour des raisons politiques très sérieuses et à cette occasion, il découvre le monde d’en-dessous. Il découvre aussi qu’il y a un vrai enjeu derrière ce projet, qu’un autre personnage résumera en disant : « Ou on réussit, ou c’est la catastrophe. » Or la catastrophe survient et c’est la guerre. C’est pourquoi cette partie s’intitule « Avant la guerre ». Youssef prend conscience qu’il vivait dans une bulle et sent que le volcan va entrer en éruption.

À propos de cette expérience de la prison, vous écrivez qu’elle a profondément ébranlé Youssef qui dira qu’il a tout essayé, c’est-à-dire d’être étudiant, militant, prisonnier, fils de ses parents, mais qu’il n’a jamais trouvé « ce lieu où l’on n’est plus étranger à soi-même ». Est-ce pour vous un sentiment propre à la communauté juive ?

Oui, sans doute, parce que ce sentiment articule deux choses : l’appartenance à la communauté juive et le sentiment d’être toujours étranger. Mais si on réfléchit bien, c’est aussi un portrait du Liban parce que toutes les communautés ont, d’une façon ou d’une autre, des sentiments équivalents. Même le brave maronite de la montagne se sent menacé. Tout le Liban vibre de cette contradiction : on est obligé de s’entendre, mais on est aussi obligé de se protéger des autres, de se défendre, donc de s’entretuer.

La géographie du Liban exprime elle aussi cette contradiction avec ses deux chaînes de montagnes : le Mont-Liban où se sont réfugiées toutes les communautés. Mais ce n’est pas pour autant qu’elles se sont entraidées. Elles étaient obligées de s’entendre, mais elles se méfiaient les unes des autres. Et l’autre chaîne de montagnes se nomme très justement l’anti-Liban.

Sur le bandeau du livre est inscrite une phrase qui dit : « Beyrouth te suivra jusqu’à ton dernier souffle, où que tu sois », et cette phrase apparaît à deux reprises dans le roman. Traduit-elle votre sentiment ?

Je crois qu’elle s’applique à nous tous. Quitter le Liban est mission impossible. Cela fait quarante ans que je vis en France et ce pays est toujours présent, obsédant même. La construction de ce pays, la formule libanaise, a quelque chose d’addictif. On évoque en ce moment les départs massifs, mais cela a toujours été. Durant la Première Guerre mondiale, il y a eu 150 000 morts et une émigration énorme. Mais on a vu beaucoup de retours aussi, et si cela ne concerne pas ceux qui sont partis, c’est la génération suivante qui revient. Dans l’addiction à ce pays, dans cette obsession qui fait qu’on n’arrive pas à le quitter, il y a l’attachement au Liban comme terre du mélange, certes, mais également cette contradiction irréductible qui articule l’union et la guerre, l’empathie pour l’autre et la méfiance à son égard, le fait de s’entendre et de s’entretuer. Ce n’est pas une nostalgie banale dont il s’agit. Il s’agit d’une étrange ambivalence, de quelque chose qui est tout à la fois positif et vénéneux.



Pourquoi ce livre aujourd’hui, qui revient sur des événements appartenant au passé dont l’invasion du Liban par l’armée israélienne en 1982 ?Je peux vous répondre parce que les choses se sont éclairées a posteriori, soit après avoir achevé l’écriture de ce roman. J’ai toujours eu une grande antipathie pour les projets autobiographiques où l’on raconte avec nostalgie des...

commentaires (3)

En effet le titre a été oublié. Il s'appelle Le Tumulte.

sursock robert

11 h 02, le 07 août 2022

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Commentaires (3)

  • En effet le titre a été oublié. Il s'appelle Le Tumulte.

    sursock robert

    11 h 02, le 07 août 2022

  • Merci mais comment s’appelle ce livre?

    Nabaa Philippe

    10 h 48, le 07 août 2022

  • Bien vu, bien dit.

    I A

    10 h 38, le 07 août 2022

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