Il était une fois
À Washington dans le code postal le plus chic
Un « condo » à quelques maisons de celle de Jeff Bezos
Une Audi V6,
Une carte de crédit Platinum.
Comme une sirène,
Fayrouz appelle
À l’exil, elle fait pleurer
Dans son pays,
Elle fait danser.
À Beyrouth en gaieté
Ni « condo », ni voiture, ni carte Platinum
Le tout dans une banque libanaise
Un taux d’intérêt vertigineux.
Notre secteur bancaire est des plus solides.
Un job créatif
Sauf quand il devient rébarbatif,
Quand il ne s’agit plus que de remplir des formulaires
Pour ouvrir des comptes off-shore
Pour des multimillionnaires libanais
Et quelques milliardaires aussi.
Mais voilà les banques solides
Qui ne dispensent plus
Qu’une somme minime fixe
Mensuellement et jusqu’à nouvel ordre.
Tant d’amis une fois, moi leur semblable,
Eux et moi
Mes « une-fois-semblables »,
Nous compatissons.
À les entendre,
On penserait que je ne suis pas la seule
Au bord de la misère.
J’ai ouvert vos comptes off-shore.
Tu as de l’argent
En dehors du Liban,
Vous me demandez
Oui j’ai six mille dollars,
Quelle chance vous me dites.
Mes enfants ne comprennent pas
Quand je parle de centaines de milliers de livres.
C’est simple, je dis
Ma banque par magnanimité
Me donne par mois cinq unités
Mon loyer en avale trois,
Mon abonnement au générateur deux
En toute honnêteté.
J’ai arrondi.
Il me reste quelques fractions d’unités
Pour manger
Et je peux toujours charger sur la carte de débit
Que nos banques malicieuses appellent crédit
Quelque cinq autres unités
Avec trente-six pour cent de charge de commission.
Mon abonnement au générateur
Trois ampères, voilà.
C’est ou le frigo ou la pression de l’eau
La bouilloire jamais.
Douche froide.
« Rizkallah » les jours de guerre
Plus jeunes on était plus résilients.
Je redécouvre « l’œuf »,
Ziad Rahbani l’avait chanté nourrissant.
Délicieux et réconfortant.
À Dieu ne plaise
Que quelque chose ne se casse.
Mon concierge l’idiot a piétiné ses lunettes.
Mes « une-fois-semblables »
Ont toujours leurs domestiques,
Sont toujours soignés,
Bien habillés.
Achètent des livres,
Font « Beirut by Night »
Théâtre et concert,
Le nouveau resto
Et partent en voyage,
Partent en voyage,
Partent en voyage.
Il y a encore une classe moyenne,
Elle encaisse depuis
Le début de cette apocalypse
Quelque mille cinq cents dollars par mois.
À elle et à nos expats,
On doit leurs contributions à l’économie.
Les gens des comptes off-shore
« Trickle-down » mon cul,
Vous siphonnez à l’extérieur
Et vous chialez
Parce que vous avez dû échanger vingt millions contre cinq,
Bouclez-la.
C’est fastidieux d’ouvrir des comptes off-shore.
Je suis votre avocat,
Votre secret est en sécurité
Mais ne compatissez plus avec moi.
Ne proposez pas un drink,
Un dîner.
Le Sporting.
Parce que moi,
Je n’ai pas échangé vingt millions contre cinq
Ni ouvert un compte off-shore
Ni « schmoozé » avec mon banquier pour siphonner.
Et je réalise
Que je suis la seule à être soumise
À cinq unités.
Alors je piétine sur le neuvième commandement de Dieu
Celui que toute religion que je connaisse
Reconnaisse.
Je convoite.
Il fait comment mon concierge
Qui ne convoite pas
Lui et ceux comme lui
Qui ne voyagent pas.
Je ne vais pas me confesser,
Notre père et Je vous salue réciter
Car je vais continuer à convoiter.
Et un jour mon concierge et ceux comme lui
Vont vous convoiter.
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