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Culture - Art/Entretien

Etel Adnan en face à face avec Vincent Van Gogh...

Le musée Van Gogh à Amsterdam consacre la première exposition néerlandaise d’Etel Adnan, « Colour As Language » *. Une rétrospective posthume où les toiles de l’artiste libanaise sont mises en dialogue avec celles de Vincent Van Gogh et par le biais de laquelle on découvre des correspondances bien profondes entre leurs deux œuvres ; notamment leur rapport à la couleur, aux paysages et à l’écriture... Sara Tas, curatrice de l’exposition, en parle à « L’Orient-Le Jour ».

Etel Adnan en face à face avec Vincent Van Gogh...

Sara Tas, curatrice de l’exposition « Color As Language ». Avec l’aimable autorisation du musée Van Gogh – Amsterdam

D’abord, pourquoi votre choix s’est porté sur Etel Adnan afin de l’exposer au musée Van Gogh, dans une sorte de conversations avec des œuvres de l’artiste précité ?

Il y a deux ans, nous avions eu l’idée ici au musée de plancher sur le rôle et l’impact que Vincent Van Gogh avait eu sur l’histoire de l’art. Les répercussions de son œuvre sur celles d’autres artistes et peintres. Pour ce faire, nous nous sommes intéressés à plusieurs artistes dont l’influence de Van Gogh était visible sur leurs œuvres. L’idée était donc de trouver des correspondances entre ces derniers et le peintre néerlandais. Ce n’est pas quelque chose de flagrant dans le cas d’Etel Adnan, du fait que le lien entre son œuvre et celle de Van Gogh ne se devine par à la première lecture. Cela dit, à mesure que j’examinais l’œuvre de Adnan, je me suis mise à découvrir une connexion profonde avec Van Gogh. Il n’est peut-être par son inspiration directe, mais tous deux partagent pas mal de points en commun : la couleur et la nature qui sous-tendent leurs œuvres, leur manière de regarder et d’aborder les paysages, et surtout leur capacité à rendre visible, presque palpable, la puissance de la nature. Il ne faut pas oublier que tous deux étaient écrivains et posaient des yeux philosophiques sur le monde. Adnan sentait, tout comme Vincent Van Gogh, encore une fois, que ses peintures comblaient les limites du langage. Le choix d’Etel Adnan était donc une évidence pour nous au musée Van Gogh.

Les œuvres d’Etel Adnan en conversation avec celles de Van Gogh.

Comment Etel Adnan avait-elle réagi à cette invitation ?

La rencontre avec Etel Adnan s’est faite durant l’été 2020. Je me souviens qu’elle avait été très flattée et enthousiasmée par cette invitation. Très vite, au fil de notre conversation, elle a saisi le lien presque invisible entre elle et Van Gogh, dont elle se disait fascinée. Elle m’avait même dit que Van Gogh écrit ses toiles, et cela m’avait marquée. En fait, sans s’en rendre compte, c’est comme si elle parlait d’elle-même, puisque Adnan avait l’habitude de peindre sur des toiles posées horizontalement, à la manière d’un écrivain. Elle trouvait que Van Gogh avait libéré la couleur, qu’il n’avait jamais pour but ultime de devenir célèbre, mais plutôt de pousser l’art de l’avant. C’est exactement ce qu’Etel Adnan aura fait tout le long de sa carrière.

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D’un point de vue de curatrice d’art, qu’est-ce qui fait, selon vous, la particularité de son œuvre ?

Ce qui frappe, dans le travail d’Etel Adnan, c’est qu’il y a quelque chose d’à la fois subtil et très direct, un flou entre leurs deux aspects. A priori, la construction des toiles semble simple. Mais il suffit de s’arrêter un instant sur ses paysages pour carrément en sentir la puissance. C’est dans cette ambiguïté qu’opère toute la magie d’Etel Adnan. Surtout sa capacité à provoquer des émotions à la faveur de formes et de lignes si simples. Dans son cas, l’économie d’effets, au lieu de résulter en quelque chose de fade, crée une force absolument inouïe. Très peu d’artistes peuvent réussir cette prouesse-là.

La puissance des couleurs simples. Photos avec l’aimable autorisation du musée Van Gogh – Amsterdam

Comment s’est faite la sélection d’œuvres présentées dans le cadre de « Colour As Language » ?

À travers cette rétrospective, je voulais surtout mettre en relief le pouvoir de la nature qu’exprimait Etel Adnan par son emploi de la couleur. La couleur est pour elle un langage à part entière, d’où, d’ailleurs, le titre de cette exposition. C’est ainsi que nous avons d’abord puisé dans les toiles du début de sa carrière datant des années 60 et 70. Celles-ci étaient certes plus abstraites que le pan suivant de son œuvre ; mais déjà on pouvait y déceler la balance et l’agencement des couleurs qui sont propres à l’artiste. Ensuite, il y a bien sûr le mont Tamalpais qui a été une sorte de personnage principal de l’œuvre d’Etel Adnan et auquel on consacre une bonne partie de l’exposition. Mais aussi son rapport à la nature dans un sens plus vaste, c’est-à-dire le soleil du Liban, ses montagnes, la mer et tous les éléments qui constituent le paysage de sa jeunesse au Liban. Presque organiquement, ce sont dix œuvres de Van Gogh qui sont venues se greffer et converser avec le travail d’Etel Adnan, de manière à ce qu’un véritable dialogue silencieux mais puissant opère entre eux.

Les paysages d’Etel Adnan au musée Van Gogh. Avec l’aimable autorisation du musée Van Gogh – Amsterdam

Parlez-nous du parcours de l’exposition…

La curation s’est faite en sept chapitres. D’abord, le jeu des couleurs que Adnan maîtrise comme personne d’autre. S’ensuivent les sentiments que provoquaient en elle la nature, sa véritable empathie envers la nature, à tel point que celle-ci prenait parfois des allures humaines. Ensuite, un chapitre est consacré à son travail de tapisserie car il faut savoir que dans sa jeunesse, n’ayant pas forcément accès à de l’art au Liban, le premier contact d’Etel Adnan avec ce monde s’est fait par le biais de la tapisserie. D’ailleurs, elle disait souvent que son père regardait la tapisserie comme on regarde un Rembrandt. À ses yeux, il n’y avait aucune distinction entre l’art et la tapisserie. Un autre chapitre s’articule autour des éléments de la nature autour desquels l’œuvre de Adnan s’est progressivement construite. Plus particulièrement la manière dont ses toiles se plaçaient quelque part entre le monde et le cosmos. Le parcours du premier étage se termine par le lien entre l’écriture et le dessin qui a toujours sous-tendu la pratique d’Etel Adnan, et celle de Van Gogh d’ailleurs, dont des lettres sont exposées en face. Au deuxième étage, ce sont neuf toiles et douze dessins qui sont présentés ; ainsi qu’une toile qui devient à la fois l’objet exposé et l’espace lui-même ; de manière à ce que le visiteur se sente enveloppé par l’atmosphère et le monde d’Etel Adnan. D’ailleurs, pour ceux qui ne sont pas en mesure de se rendre physiquement à cette rétrospective, une visite virtuelle est disponible :

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* « Colour As Language », une rétrospective des œuvres d’Etel Adnan, jusqu’au 4 septembre 2022, au musée Van Gogh, Museumplein 6, 1071 DJ Amsterdam, Pays-Bas.


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