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Culture - Hommage

Dans les jardins de la villa Empain, résonnent les mots d’Etel Adnan

Hier soir, l’âme de l’artiste et poète récemment disparue flottait au cœur de ce joyau architectural Art déco bruxellois. Des résonances créatrices avec lesquelles Ninar Esber, Souhaib Ayoub, Dima Matta, mais aussi Pélagie Gbaguidi revendiquent une certaine filiation à différents niveaux. Elles en ont parlé à « L’OLJ » en marge de la soirée.

Dans les jardins de la villa Empain, résonnent les mots d’Etel Adnan

Les jardins de la villa Empain à Bruxelles. Photo DR

Le Kunstenfestivaldesarts est une célébration de la création artistique qui a lieu pendant trois semaines au mois de mai dans différents lieux culturels et dans l’espace public de Bruxelles. Chaque année, le festival invite des artistes du monde entier pour redéfinir les limites du théâtre, de la danse, de la performance, tout en dialoguant avec des initiatives locales. Lorsque Daniel Blanga Gubbay, l’un des codirecteurs de cet événement, contacte Mélanie Godin, qui dirige l’association les Midis de la poésie, celle-ci est d’emblée enthousiaste à l’idée de participer à l’organisation d’une soirée autour d’Etel Adnan. « La poétesse était censée participer au festival en 2020, ce qui a été annulé avec la pandémie. Puis elle est décédée. De mon côté, j’avais envie d’organiser une rencontre autour de l’exposition “Écrire c’est dessiner”, au Centre Pompidou, qu’elle avait imaginée.

Ninar Esber. Photo DR

Notre association, qui a pour mission de promouvoir la littérature sous différents formats (apéros, goûters, ateliers) envers des publics qui ne sont pas forcément habitués à la poésie, organise des événements dans différents lieux culturels, et c’est toujours un plaisir de travailler avec la villa Empain. Nous y avons déjà organisé différentes rencontres littéraires avec Abdellatif Laabi, Zeina Abirached et bien d’autres », précise celle qui insiste sur la dimension multilingue du Kunstenfestivaldesarts. « Hier soir, les textes ont été lus sans traduction simultanée ; l’idée étant de rassembler quatre artistes qui illustrent la pluridisciplinarité d’Etel Adnan. Chacun propose la lecture d’un de ses textes qui l’a marqué, avant de préciser dans quelle mesure la poétesse a pu l’inspirer dans son propre travail artistique. C’est aussi une manière de faire découvrir des artistes en lien avec le Liban. Ce dialogue a été orchestré par la journaliste Soraya Amrani », poursuit Mélanie Godin, qui souligne le rôle essentiel des partenaires de l’événement, comme la chaire Mahmoud Darwich, mais aussi la librairie Tropismes. « Il y a eu tout un travail de curation au niveau des lectures proposées, notamment chez de petits éditeurs, car Etel Adnan a publié beaucoup et dans différentes éditions. Il y a avait également la possibilité de se nourrir des œuvres des artistes présents sur place, accompagnant un florilège assez important du travail d’Etel Adnan », conclut la directrice des Midis de la poésie, qui s’est réjouie du public nombreux.

Pélagie Gbaguidi. Photo DR

S’inscrire dans la « continuité du souffle » d’Etel Adnan

« J’ai rencontré Etel à Beyrouth lorsque j’étais enfant. C’est une amie de mes parents. C’était une époque lumineuse, car, malgré la guerre civile, Beyrouth était le cœur palpitant du monde arabe. Les poètes, les artistes, les écrivains et les philosophes se réunissaient, discutaient, échangeaient sur tout. J’ai rencontré l’œuvre d’Etel grâce à ses Leporello. Enfant déjà, j’étais attirée par les couleurs et les formes. Et puis, il y avait sa voix… si douce, calme et chantante », se souvient la plasticienne et poétesse Ninar Esber, dont le travail a été profondément marqué par Etel Adnan. « Je suis très sensible à son double engagement, la poésie et la peinture. Cela me parle particulièrement, moi qui suis artiste et qui commence à écrire de la poésie. Plusieurs fois je l’ai revue à Paris, nous parlions d’art et du manque de reconnaissance, ou plutôt de la reconnaissance tardive des femmes artistes. J’apprécie sa position de témoin d’une époque à cheval sur plusieurs langues. Témoin d’une région du monde qui m’habite profondément. Cet Orient divers fait de drames, de mutations, mais aussi de plusieurs horizons, plusieurs cultures, plusieurs langues, et qui est malheureusement en voie de disparition. Cet Orient tourmenté qu’elle a aimé et chanté », ajoute celle qui souligne la prégnance du va-et-vient constant entre les mots et la couleur, caractéristique de la démarche de l’artiste. « Pour lui rendre hommage, j’ai choisi des extraits de Five Senses for One Death, poème écrit en anglais, traduit par Youssef Elkhal en 1973, avec des dessins de Simone Fattal, pour lui témoigner mon amour et dire que ses mots seront à jamais vivants en chacun de nous. Les grands artistes et les poètes sont éternels », conclut l’auteure de Mes instantanés (éditions du Canoë, 2022).

Dima Matta. Photo DR

Une belle voûte céleste

L’artiste peintre Pélagie Gbaguidi a découvert Etel Adnan et la richesse de son œuvre au cours de l’exposition « Écrire, c’est dessiner » au Centre Pompidou de Metz. « Cette étape a été déterminante pour moi, et elle signe l’une des dernières expositions flamboyantes du vivant d’Etel qui m’inspire par sa force poétique, qui se dissémine dans l’art et dans le monde comme une belle voûte céleste. J’apprécie particulièrement ses mots dans Le prix que nous ne voulons pas payer pour l’amour ou Écrire dans une autre langue étrangère », confie celle qui refuse de voir cette soirée du 16 mai comme un hommage. « C’est plutôt une célébration de son vivant à travers les poèmes lus pour elle. Par elle, nous nous inscrivons dans la continuité du souffle de son œuvre immense. Mon choix s’est porté sur le texte Nuit, extrait de Conversation avec mon âme ; il s’est invité chez moi », explique celle qui se définit comme un griot contemporain.

Souhaib Ayoub. Photo DR

Sa mère dans une autre vie

L’écrivain libanais Souhaib Ayoub, lui, se demande si Etel Adnan n’a pas été sa mère dans une autre vie. « Lorsque j’entre dans ses nombreuses maisons, dessinées et écrites, je m’y sens chez moi. J’y reconnais mes chagrins, ma douleur, mes nombreux rires, et je n’ai pas peur. Je sens que j’appartiens à ces maisons qu’elle a construites, j’appartiens à sa sensibilité et à son langage ; Etel est peut-être comme une douce forêt dans mon sommeil ombragé. Il y a un monde enfantin dans lequel je trouve la sécurité créée par Etel à travers sa longue expérience entre sagesse et innocence », évoque poétiquement l’écrivain qui se réjouit de la soirée de la villa Empain. « C’est une redécouverte des multiples voix, âmes et tissus invisibles d’Etel dans ses textes poétiques, à travers les voix des femmes qui participent à la lecture de ses textes. J’ai la chance d’être entouré de femmes lisant une autre femme exceptionnelle. J’ai choisi des poèmes dont certains traduits de l’anglais vers le français et d’autres vers l’arabe, une langue qu’Etel ne maîtrisait pas par écrit. Néanmoins, elle appartenait à son peuple, sa carte, aux souffrances de cette terre orientale, à ses légendes, à son effusion de sang et de guerres », souligne le romancier.

Son féminisme transversal

L’actrice et écrivaine Dima Matta relate avec une certaine émotion ses premières rencontres artistiques avec Etel Adnan au musée Sursock. « Je m’y rends très régulièrement depuis longtemps pour admirer ses peintures, mais aussi pour écouter les entretiens télévisés où l’artiste évoque son travail, ses thèmes, les interactions entre l’écriture et la peinture. Mon lien avec la peintre a grandi lorsque j’ai découvert ses textes, j’ai été tout de suite très sensible à son féminisme transversal, incluant aussi ses combats contre le racisme, pour la Palestine, tout en assumant son identité queer. Elle était en avance sur son temps. Quand j’avais vingt ans, elle représentait un modèle pour moi, je ne connaissais pas d’autre artiste aussi connue, à la fois queer et libanaise… J’admire le courage qu’elle a eu de transgresser beaucoup de normes sociales », indique la scénariste qui souligne la beauté, mais aussi l’alacrité des textes d’Etel Adnan qui affronte le réel dans les yeux. « Mes textes sont portés par la même ferveur engagée autour de l’identité queer, de la révolution ou du patriarcat. Après le meurtre récent de la journaliste palestinienne (Shirine Abou Akleh), j’ai choisi de lire deux poèmes de L’Apocalypse arabe écrits en 1981. Ils parlent de la guerre, de l’injustice, de la haine, et, des années plus tard, ces mots sont toujours d’actualité. When They Eat the Palestinian’s Liver Before He Is Even Dead (Lorsqu’ils mangent le foie du Palestinien avant même qu’il ne soit mort) », récite sobrement l’auteure qui rejoindra ensuite Marseille où elle participera à une résidence d’écriture pour deux mois.

Dans la villa de style Art déco, résonnent toujours les mots d’Etel Adnan, ses silences et la gratitude de son public.


Le Kunstenfestivaldesarts est une célébration de la création artistique qui a lieu pendant trois semaines au mois de mai dans différents lieux culturels et dans l’espace public de Bruxelles. Chaque année, le festival invite des artistes du monde entier pour redéfinir les limites du théâtre, de la danse, de la performance, tout en dialoguant avec des initiatives locales. Lorsque Daniel...

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