Dans Rafic Ali Ahmad, al-rawi al-moumassel, aala khachabat al-hayat (Rafic Ali Ahmad, le hakawati comédien sur les planches de la vie – 270 pages, éd. Arab Theatre Institute), le comédien, metteur en scène et dramaturge libanais septuagénaire dresse l’histoire du théâtre libanais et de ses coulisses telles qu’il les a vécues. Mais il raconte aussi, dans ce livre hybride et attachant qui est tout à la fois manifeste, (auto)biographie, confession, confidence, historique d’un parcours artistique mouvementé, réflexion où le théâtre, la télévision et le cinéma se sont intimement imbriqués, son rapport avec ses amis de la scène, sans oublier les plateaux de tournage de films et de feuilletons télévisés.
L’écriture en langue arabe, sa langue de cœur, simple, élégante, saupoudrée d’une certaine poésie et néanmoins réservant des surprises de taille avec des pointes sociétales acerbes, a toujours été son alliée. Son alliée pour s’exprimer, défendre ses idées, concrétiser ses idéaux, gagner l’attention des autres. Une langue pour questionner et rêver d’une cité épanouie, paisible, harmonieuse, reflet de toute justice et épanouissement.
Rafic Ali Ahmad, qui a toujours clamé être étranger à cette république et à son système politique, ardent défenseur de la justice et de l’équité, est celui qui reprend en toute conviction et sincérité la formule de Gandhi : « J’ouvre mes fenêtres à toutes les cultures du monde à condition qu’elles ne m’arrachent pas à mes racines. »
Rafic Ali Ahmad ouvre en réalité une fenêtre sur sa profession plus que sur son intimité. Photo DR
Le théâtre avant tout
Le théâtre est encore debout et attire, constate Ali Ahmad dans son ouvrage. Malgré la situation défaillante et catastrophique d’un pays en débandade, qui sombre dans le plus atterrant des effondrements, Beyrouth capitale rebelle à la mort et réfractaire à tout désespoir continue de produire annuellement entre trente et quarante pièces de théâtre, avec des salles souvent combles jouant à guichets fermés le temps de quelques jours… Parfait paradoxe d’une terre non sans surprises, des meilleures comme des pires. « La survie du théâtre, c’est sa liberté sans une censure coercitive et draconienne, affirme aussi l’acteur. Il s’agit de témoigner, sans contrainte ni épée de Damoclès, de notre identité culturelle dont l’appartenance est indissociable du monde. » Par-delà ces propos où l’espoir n’est jamais absent, se déploie une carrière riche et polymorphe. L’acteur qui a triomphé dans al-Jarass sur les planches du Gulbenkian à la LAU et la Cité à Jounieh, quand Beyrouth était encore scindée en deux, dévoile ses rencontres, son travail, sa collaboration avec non seulement Masrah al-Hakawati mais aussi avec Roger Assaf, Yaacoub Chedraoui, Mamdouh Adwan, Mansour Rahbani, Hanane Hajj Ali, Nidal Achkar…
Avec cet ouvrage, qui ouvre en réalité une fenêtre sur sa profession plus que sur son intimité, il met la lumière sur les coulisses des œuvres qui ont diversement marqué le public libanais, car certaines ont parfois été vilipendées, contestées ou mollement applaudies. Mais en général, ce hakawati hors pair et réformateur a brillé dans ses monologues en tirant à boulets rouges sur une société libanaise engoncée dans ses dérives à l’ombre de l’incurie de ses irresponsables gouvernants. Et on cite al-Halaba, al-Mouftah, Zawarib, Gebran wel Nabi, Hikm el-Re3yan, Jerssa, Wehcha… Celui qui, sur scène, campait des personnages de berger, de Don Quichotte du monde arabe, de philosophe, d’éboueur, de haut gradé militaire, a radioscopé avec virulence une société libanaise déjà malade de ses travers. Ces personnages se transforment ici en avocats expliquant les causes de leurs doléances, voire leur amertume et acrimonie absolument justifiées vu le résultat sociétal libanais. Par ailleurs, le temps a suffisamment prouvé que ces cris d’alerte étaient certes prémonitoires, mais ayant malheureusement l’effet d’une voix dans le désert.
Ce fils du théâtre, comme il le dit lui-même, n’a pas boudé l’art de la caméra et de la pellicule. À la télévision, il a participé à des feuilletons à succès (al-Zeer Salem, al-Shahroura, al-Hayba al-Aouda pour ne citer que cela), et au cinéma il a joué sous la direction de feu Maroun Baghdadi (Hors la vie), Michel Kammoun (Falafel), Heini Srour (Leila et les loups), Mathieu Haag (A Scent of Lebanon).
Dans un style fluide et une narration agréable et non sans malice, ce livre est un excellent témoignage, une source de références non seulement sur l’aventure d’un comédien tout à son art, mais sur les aspects les moins connus du théâtre libanais. Un théâtre qui se bat pour sa continuité et sa pérennité. Rafic Ali Ahmad est l’une de ses voix les plus véhémentes, les plus éloquentes. Et ces pages en sont sa plus criante, sa plus vibrante illustration.


