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Drone de mutinerie

Il en va de la politique comme de la médecine : toute sortie de coma est un événement heureux, même si la traumatisante expérience qu’est, pour tout patient, un aller-retour aux limbes requiert souvent, au réveil, l’assistance de psychologues. Dans l’imbroglio politique, financier et socio-économique où se débat le Liban, c’est plutôt à des devins qu’il faut faire appel. Des devins pour déchiffrer, par exemple, les messages tous azimuts que recelait l’envoi samedi dernier, par le Hezbollah, de drones de reconnaissance non armés au-dessus du champ gazier israélien de Karish. Et à nouveau des devins pour expliquer la réaction étonnamment vigoureuse d’un Liban officiel soudain tiré de sa longue et profonde léthargie.


Nombreuses sont les motivations prêtées à la milice pro-iranienne. À quelques variantes près, elles peuvent se résumer à l’avertissement suivant lancé à Israël, mais aussi au médiateur américain qui œuvre à la délimitation de la frontière maritime : pas d’exploitation de la zone contestée aussi longtemps que n’est pas réglé le litige avec le Liban. La moins convaincante de toutes ces thèses est cependant celle avancée, bien qu’à titre officieux, par le Hezbollah lui-même : ainsi, ces nobles âmes de la milice auraient seulement cherché à bétonner la position de Beyrouth face aux faits accomplis, atermoiements et autres ruses multipliées par la paire israélo-américaine.


Or, en fait de bétonnage, c’est à un net durcissement que l’on a droit de la part d’un ennemi toujours à l’affût du moindre prétexte pour hausser les enchères. Le nouveau Premier ministre d’Israël voit désormais ainsi dans le Hezbollah un obstacle à tout accord sur les frontières ; il met en garde contre toute atteinte à la paix gazière en Méditerranée orientale et compte sur la France, où il séjourne depuis hier, pour intervenir, sans oublier de relayer son menaçant message aux Libanais.


En somme, Hassan Nasrallah ne croyait pas si bien dire en affirmant récemment qu’il suivrait toute direction dans laquelle s’engagerait l’État. Il omettait simplement de préciser qu’en réalité c’est lui qui, en dernier ressort, dicte son cap à la galère libanaise : et cela de manière aussi sûre, imparable et précise que sont téléguidés ses engins sans pilote. C’est là d’ailleurs que l’apparente mutinerie d’une partie de l’équipage ne pouvait que faire sensation.


Le Premier ministre désigné, qui demeure en charge des affaires courantes, ne saurait passer pour être hostile au Hezbollah ; et encore moins son ministre des Affaires étrangères qui relève en effet du camp présidentiel, organiquement allié à la milice. Voilà pourtant que les deux hommes, sans aller jusqu’à citer nommément le parti chiite, s’accordent à qualifier d’inacceptable, car chargée de risques inutiles, toute action interférant dans les négociations et menée hors du cadre de la responsabilité de l’État et du contexte diplomatique. Si l’on en tombe de surprise, c’est en raison de la fâcheuse propension de ce même État à faire le dos rond, à s’enfermer dans un peu digne mutisme, à chaque fois que la milice défraie la chronique.


Total silence radio des autorités, en effet, quand cette dernière viole ouvertement la règle officielle de distanciation des conflits régionaux et s’en va guerroyer en Syrie ; quand plusieurs de ses cadres sont condamnés et recherchés par le Tribunal spécial pour le Liban; ou encore quand au mépris des intérêts du pays elle abrite, dans son domaine réservé de la banlieue sud de la capitale, des congrès de révolutionnaires du Golfe. Contrastant avec le sursaut inattendu du Sérail, c’est ce même et lourd silence que s’obstine d’ailleurs à observer le président de la République. Et si son gendre et dauphin se décidait à commenter l’affaire hier, c’était pour s’employer à noyer le poisson, pour favoriser la voie diplomatique en s’appuyant toutefois sur les points forts du Liban.


Regagner la faveur des Américains qui l’ont frappé de sanctions, mais s’accrocher plus que jamais aux jupons du Hezbollah : c’est à ce véritable numéro de contorsionniste de cirque que se livrait hier le chef du CPL.


Issa GORAIEB

[email protected]


Il en va de la politique comme de la médecine : toute sortie de coma est un événement heureux, même si la traumatisante expérience qu’est, pour tout patient, un aller-retour aux limbes requiert souvent, au réveil, l’assistance de psychologues. Dans l’imbroglio politique, financier et socio-économique où se débat le Liban, c’est plutôt à des devins qu’il faut faire...