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Trois poètes pour un pays grabataire

Dans un pays totalement en déliquescence comment se fait-il que la poésie soit encore si vivante ? Les mots sont-ils ici des armes, des exutoires ou des cosmétiques réparateurs ? Trois poètes se portent garants de cette situation paradoxale où le verbe veut triompher d’une réalité sombre et branlante.

Trois poètes pour un pays grabataire

© Iéva Saudargaité Douaihi in Beyrouth ville nue, éd. Medawar

Les mots du Parnasse, par-delà lyrisme, surréalisme, nostalgie ou ironie, pour se sauver, contester, se révolter, détourner l’attention, témoigner et consoler. Tel est le message de Chawki Abi Chakra, Ghassan Salibi et Akl Awit (tous édités chez Dar Nelson), le triumvirat de la raison et de la sensibilité contre la déraison et la muflerie.

Hommes de lettres, plumes lyriques ou corrosives, maîtres en la manipulation de la langue arabe, les trois poètes en lice sur la scène locale et du monde arabe, de Chawki Abi Chakra à Akl Awit, en passant par Ghassan Salibi, sont loin d’être des novices au royaume des muses. Différentes inspirations pour un même combat, une même cause et un même espace : la poésie, terrain de confidence, de transparence et de dénonciation.

Chawki Abi Chakra : le lyrisme au cœur de l’absurde…

Né à Beyrouth en 1935, doyen des voyants qui détient les plus petits secrets de la grammaire de la langue arabe, Chawki Abi Chakra, ami d’Adonis, d’Ounsi el-Hage et de Youssef el-Khal, à part sa grande incursion et aventure dans Chiir, a impunément commis plus de 15 recueils de poésie ! Avec un chapelet d’éloges aussi bien de la part de la critique la plus vipérine que des lecteurs les plus avisés. À son âge vénérable, après un volumineux ouvrage paru en 2017 (800 pages !), tissé de ses souvenirs, c’était le silence. Un faux silence puisqu’entre un pays mis à genoux et une féroce pandémie, le journaliste-poète grattait du papier et ciselait ses images insolites, ses associations verbales, ses rimes libres, leurs cadences, leur musicalité…

Et le voilà, une fois de plus, au-devant des devantures des librairies et des feux de ses détracteurs avec 3endana al-ahat wal oughniya wa jarouna al-moutrib al-sada. Un titre improbable et ionescien de par son absurde et qui se traduirait par « Nous avons le ‘ah’ et la chanson et notre voisin est le chanteur écho »… Pas si étrange ce titre, d’une connotation amère, quand on pense à un pays, un peuple, une population, un gouvernement et un système qui chantent sans broncher dans le vide au lieu d’œuvrer plus sérieusement et de prendre leur destin croulant en main…

La première banderille contre le taureau noir de l’actualité est lancée par un homme de 86 ans qui préfère non la confrontation mais fuir dans les jeux, la tendresse, la pureté, l’innocence et l’émerveillement de l’enfance. Pour mieux faire ressurgir la tristesse et la laideur de la réalité. Et le lecteur s’engouffre avec délectation dans cette brèche tracée par sa plume inspirée. Délectation surtout de retrouver une langue arabe incomparable, d’une beauté de diamant. Un livre qui sort du rang, proche de l’euphorie du tarab et qui serait, en parlant de l’enfance perdue, une brillante et touchante métaphore pour un pays perdu…

La quête de l’espoir quand tout est détruit…

Poète ou prosateur, Ghassan Salibi ? Sans doute la première dénomination lui sied mieux. Son dernier opus, avec son titre et son écriture, en témoigne. Zahra fi Haett (« Une fleur dans un mur »). Des pages contemplatives où la vie et son cours, jamais tranquilles, restent des interrogations sans réponses.

Le bonheur, l’amitié avec les arbres, le chant d’un oiseau, la réconciliation tardive avec un père qui disparaît brusquement… Le tourbillon de la vie, même s’il est fait de petits riens, demeure une préoccupation majeure. Et c’est là l’essence de ce recueil qui embrasse de multiples et épars sujets du quotidien. Et pas forcément dont on en parle le moins. Pas de recette toute faite pour réussir une traversée humaine…

Et les mots, même sagement ou fiévreusement alignés dans une colonne à la verticalité raide (c’est le style du poète) ou couchés docilement à l’horizontale en une prose fleurie, n’en dégagent pas moins émotion, sensibilité, espoir, angoisse, inquiétude ou lueur de paix et d’amour… Une longue pérégrination, de l’aveu même de l’auteur, pour se retrouver. Et surtout trouver la place qui lui appartient dans cette instabilité et mouvance terrestre. De réflexion en méditation, le poète concède au lecteur que dans sa fiévreuse quête c’est l’espoir qu’il cherche. Il est en droit de se poser des questions et d’interroger tout ce qui l’entoure, surtout lorsqu’il voit tout autour de lui en ruine et destruction…

Et cette explosion du port qui n’en finit plus avec ses ondes létales…

Le plus frontal et le plus direct avec l’amère et indécente réalité libanaise, véritable ciguë, est Akl Awit. Non content de fustiger système et responsables devant l’horreur de l’explosion du port le 4 août, sa poésie aujourd’hui, c’est-à-dire un an après l’innommable cataclysme, est un prolongement du choc subi.

Pour dire sa révolte et son désarroi d’une tragédie qui le hante et le tourmente, il couche en une virulente récidive de son inspiration, sa nausée en une mince plaquette, avec illustrations de Hassan Jouni : « Ab aksa al-chouhour, yoush‘el al-leilak fi ard al-kharab » (« Août est le plus dur des mois, il brûle les violettes dans la terre de la destruction »).

Un vibrant salut aux victimes, aux héros disparus, connus et inconnus, et à la ville de Beyrouth, sultane martyre, que le poète considère immortelle. Un texte fort pour tous ceux qui se battent pour la vie, la paix et la liberté.

Les trois recueils cités ci-haut, de Chawki Abi Chakra, Ghassan Salibi et Akl Awit, sont édités chez Dar Nelson.


Les mots du Parnasse, par-delà lyrisme, surréalisme, nostalgie ou ironie, pour se sauver, contester, se révolter, détourner l’attention, témoigner et consoler. Tel est le message de Chawki Abi Chakra, Ghassan Salibi et Akl Awit (tous édités chez Dar Nelson), le triumvirat de la raison et de la sensibilité contre la déraison et la muflerie. Hommes de lettres, plumes lyriques ou...

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