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Culture - Théâtre

La thaoura n’a engendré que des justes

Metteuse en scène, comédienne et danseuse, Caroline Hatem présente au Théâtre Monnot une adaptation de l’œuvre d’Albert Camus.

La thaoura n’a engendré que des justes

Caroline Hatem s’attaque à une œuvre majeure de Camus, « Les Justes », dans une scénographie très épurée. Photo Étienne Seukunian

Pour sa troisième pièce, après al-Beyt (2018) et al-Zifaf (2019), Caroline Hatem s’attaque à une œuvre majeure de Camus, Les Justes, dans une scénographie très épurée avec en fond la musique du rappeur Bou Nasser el-Touffar.

À l’encontre de toutes les prophéties qui avaient prédit et programmé la disparition de l’œuvre de Camus Les Justes (1949), le propos du grand écrivain, philosophe, essayiste, dramaturge et nouvelliste français, moral et politique, n’a rien perdu de sa pertinence soixante-quatorze ans plus tard. Tout au contraire, l’injustice et la souffrance demeurent aussi inégales soient-elles. « L’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme », disait Camus. Et si cette voix semble d’une étrange présence à nos oreilles, c’est parce qu’elle est nourrie de prophéties sur son époque et sur la nôtre. La voix des justes est encore vivante et continue de résonner.

Nasri et Sara, un amour aux relents de mort. Photo Étienne Seukunian

Une révolution de la jeunesse

En 2019, Caroline Hatem travaille sur Bertolt Brecht lorsque la révolution libanaise d’octobre éclate. « Je décide, dit-elle, de replonger dans la lecture de Camus et d’adapter sa pièce de théâtre Les Justes. Sauf, que contrairement aux personnages de Camus qui approchaient la quarantaine, il fallait absolument que les miens soient jeunes. La révolution libanaise était par essence celle de la jeunesse, une jeunesse éprise de liberté, un peu folle, idéaliste et puriste », indique Caroline Hatem. Professeure de théâtre à l’Université libanaise, elle avait repéré de jeunes acteurs talentueux provenant de régions et d’origines différentes et décide alors de mettre en place un projet pédagogique dans le cadre de Yazan, une association culturelle qu’elle a fondée avec Kinda Hassan et Walid Abdelnour rassemblant des artistes, des techniciens et des professionnels de la culture au sein d’une plateforme artistique multidisciplinaire. Formée de 20 membres, l’association travaille sur la production de films, de documentaires, et table sur la pédagogie dans l’art de la performance. Avec le soutien de l’Institut français, du Goethe Institut et du Fonds arabe pour l’art et la culture (AFAC), elle organise des ateliers de scénographie intensifs pour le développement des compétences, avec en filigrane la pièce Les Justes. Un projet qui ne se base pas uniquement sur de la théorie. Dans le cadre de ces ateliers de travail, une longue recherche sur la dramaturgie de la pièce est mise en place. Caroline Hatem avoue que la double explosion du 4 août a failli lui faire abandonner le projet : « Autant le Covid et le confinement nous avaient paralysés, confie-t-elle, la crise économique nous a laissés dans un réel découragement et désespoir, sauf que si le Liban devait renaître un jour, il fallait absolument que j’en fasse partie, alors j’ai continué. »

Caroline Hatem s’attaque à une œuvre majeure de Camus, « Les justes », dans une scénographie très épurée. Photo Étienne Seukunian

Ce qui les sépare, ce qui les rapproche

Une scénographie faite surtout d’ombres et de lumières, qui renvoie d’une part à la condition de ces jeunes, enfermés depuis trois ans dans l’attente de voir leur engagement récompensé, des hommes et une femme seuls, morts à l’amour et la lumière qui traverse une fenêtre comme pour leur apporter le seul espoir qui leur reste de construire une société idéale pour le futur de leurs semblables. Tout comme Ivan, Stepan, Boris, Dora et les autres, Nasri (Josef Akiki), Sara (Sara Abdo), Abyad (Hamzeh Abyad Yazbeck), Rayan (Rayan Nihawi) et Rabih (Rabih Abdo) sont asservis et se battent pour une cause. Sincèrement habités de leur conception du monde et d’une vision plus juste, ils veulent le bonheur du genre humain en général et du peuple libanais en particulier et ne reculent pas devant le meurtre pour atteindre leur but. Un combat éternellement humain, qui oppose idéal et réel dans l’irréparable déchirure entre le geste de tuer au nom de la justice et l’idée de sauver la vie pour la liberté. Les dialogues traduits en arabe par Caroline Hatem et Josef Akiki sont adaptés à la lettre. « Mais, indique Caroline Hatem, la pièce de Camus a deux tendances que je n’ai pas voulu suivre : l’idée de chrétienté et de religion et le marxisme omniprésent dans la pièce de Camus que j’ai éliminés. » Elle s’explique : « S’il fallait évoquer l’idéologie marxiste ce serait celle d’une génération avancée en âge incapable de planifier une telle opération et qui ne correspondrait pas à ce groupe épris de justice et de liberté, un groupe issu d’un milieu éduqué et qui tue pour que d’autres vivent, pour que naissent des temps meilleurs qu’ils ne verront jamais, en justifiant leurs meurtres par leur propre mort inéluctable. » La metteuse en scène imagine le lieu où se construit l’opération dans un quartier de Mar Mikhaël (tellement représentatif de la thaoura) dans un appartement au-dessus d’un bar où, dit-elle, « les jeunes aimaient à se retrouver une fois les banderoles et les drapeaux rangés ». Magnifiquement servis par des acteurs prometteurs et principalement par Sara Abdo qui dans l’acte cinq, troublante de véracité et de naturel, laisse le public désarçonné tant l’émotion est à son paroxysme ; et par Joseph Akiki bluffant dans son rôle de révolutionnaire avide de meurtre, mais néanmoins fidèle à ses convictions et à ses croyances et épris d’absolu et d’humanité. Nous entendons par contre la voix de Camus pour ce que nous lui connaissons de sincérité, d’engagement et de clairvoyance, son écriture stylée, limpide et profonde, immédiatement théâtrale et qui impose, au détour de chaque phrase, la noirceur et la violence... Mais si Camus s’était penché sur un fait historique (à Moscou, un groupe de terroristes qui organise un attentat à la bombe contre le grand-duc), loin des frontières de son pays, Caroline Hatem et ses acteurs ont été partie prenante de la révolution d’octobre, « quand bien même, avoue-t-elle, qu’à l’heure où il aura fallu mettre notre peau et risquer nos vies, chacun ne pouvait s’empêcher de se poser la question : est-ce que cela va vraiment servir à quelque chose ? ».

Tout comme ses justes à elle qui feront face à tant d’interrogations et seront souvent habités par le doute et la remise en question, le « pourquoi ? » de Camus continuera de retentir.

Fiche technique

Les Justes (al-Aadiloun)

Au Théâtre Monnot, ce soir et demain dimanche 29 mai et les 3,4 et 5 juin, à 20h30.En libanais dialectal, avec sous-titres en français, les 28 et 29 mai.

Direction et adaptation : Caroline Hatem

Scénographie : Layla Haoui

Lumière : Rayan Nihawi

Costumes : Nour Domloje

Maquillage et assistant costume : Roy Ayoub

Sous-titrage : Nay Abou Fayad

Avec : Josef Akiki (Nasri), Sara Abdo (Sara), Hamzeh Abyad Yazbeck (Abyad), Rayan Nihawi (Rayan), Rabih Abdo (Rabih) et Maria Douaihy (Sitt Wafaa). Avec le soutien d’Arab Fund for Arts and Culture (AFAC), de l'Institut français, du Goethe Institut Liban, de Bankers Assurances et de Massar Foundation.

Billets en vente à la librairie Antoine et par téléphone au 70/789906.


Pour sa troisième pièce, après al-Beyt (2018) et al-Zifaf (2019), Caroline Hatem s’attaque à une œuvre majeure de Camus, Les Justes, dans une scénographie très épurée avec en fond la musique du rappeur Bou Nasser el-Touffar. À l’encontre de toutes les prophéties qui avaient prédit et programmé la disparition de l’œuvre de Camus Les Justes (1949), le propos du grand écrivain,...

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