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Culture - Événement

Beyrouth à l’heure de la note bleue

Clôture ce soir, à Aaliya’s Books, de la Semaine internationale du jazz après un coup d’envoi sans fausse note par le groupe Cooldrive à Now Beirut.

Beyrouth à l’heure de la note bleue

Les saxophonistes de Cooldrive ont enchanté le public de la Semaine du jazz de Beyrouth. Photo Joao Sousa/L’Orient Today

Le groupe Cooldrive a donné le coup d’envoi de la Semaine internationale du jazz de Beyrouth mardi soir avec une performance sans fausse note. Les yeux clos, les trois saxophonistes alignés sur scène ont interprété leurs partitions de mémoire et ont enchanté un public attentif qui manifestait son enthousiasme par des salves d’applaudissements à la fin de chaque morceau.

Les musiciens envoûtés, le public chaleureux et la salle comble du Now Beirut, à Achrafieh, lors de la première des cinq soirées de spectacles de jazz en live qui composent le festival, ont donné l’impression – le temps de la soirée – que les épreuves et les crises de ces derniers temps appartenaient à un autre monde. Mais en réalité, depuis près de trois ans, la vie au Liban ressemble plus à un morceau de blues qu’à du smooth jazz.

Youssef Naiim, organisateur du festival, a déclaré à L’Orient Today que l’événement a été programmé pour s’aligner sur la Journée internationale du jazz, le 30 avril, qui célèbre le genre dans le monde entier.

Naiim est actif dans le secteur de la musique depuis plus de dix ans et a fondé des projets comme Onomatopoeia, qui offre une plateforme de diffusion et une scène aux musiciens, et la Beirut Music Initiative, qui a assuré des fonds à 250 musiciens et ingénieurs du son, entre avril 2021 et mars 2022, alors qu’ils ont tous été profondément touchés par la crise du Covid-19 et la conjoncture économique au Liban. Il a organisé des événements pour d’autres genres de musique, mais c’est la première fois qu’il se lance dans une manifestation de ce type. « Le festival de jazz est une initiative personnelle visant à relancer ce genre et à le célébrer », précise-t-il.

« L’industrie de la musique au Liban, à l’instar des autres industries artistiques, souffre de la crise socio-économique », souligne pour sa part Jack Estephan, bassiste et fondateur du quartette de jazz StandArt, qui se produit ce soir dans le cadre du festival, chez Aaliya’s Books, à Gemmayzé.

Les conditions de travail des musiciens de jazz qui se produisent au Liban se sont détériorées depuis le début de la crise économique en 2019. Les cachets ont rapidement perdu de leur valeur et les salles de spectacle se sont vues contraintes de réduire leurs programmes de musique live. L’impact de la crise économique a ensuite été aggravé par les fermetures successives dues au Covid-19, qui ont complètement suspendu les spectacles vivants. En plus de cela, la double explosion au port de Beyrouth le 4 août 2020 a ravagé de larges pans de la ville, causant des dégâts importants dans des lieux de musique live, comme Now Beirut et Aaliya’s Books.

Abboud Saadi, fondateur de Cooldrive et du groupe de jazz 3 a.m., confie : « Chaque membre du groupe est confronté aux difficultés que tout citoyen rencontre, économiquement, socialement, politiquement, la tension, le stress, etc., ajouter à cela le problème de (ne pas) être en mesure de se produire depuis que beaucoup de salles ont fermé et les cachets (que les groupes perçoivent) sont en baisse en raison de la crise économique. »

Une salle comble au Now Beirut assiste au premier spectacle de la Semaine internationale du jazz à Beyrouth, le 26 avril 2022. Photo Joao Sousa/L’Orient Today

Avec des clopinettes

Si de nombreux artistes de jazz ont profité de ce temps libre, entre les confinements successifs dus à la pandémie, pour répéter et enregistrer des chansons, gagner de l’argent est devenu de plus en plus difficile. Au cours des dernières années, le nombre des occasions permettant aux musiciens de jouer en public a fortement diminué. De nombreux clubs et lieux de musique ont fermé à cause de la crise économique, affirme Arthur Satyan, un Arménien installé au Liban depuis les années 1990. « Les musiciens n’ont donc pas beaucoup de lieux où se produire », ajoute ce pianiste au sein du groupe Arthur Group, précisant qu’« en plus de cela, le mode de paiement a changé, la plupart des musiciens sont à présent rémunérés sur un droit d’entrée ». « Si vous êtes un groupe de cinq musiciens et que vous jouez dans un petit endroit qui peut accueillir 30 à 40 personnes, vous vous retrouvez avec des clopinettes », déplore-t-il. Avant la crise économique, les groupes étaient payés directement par les salles et les paiements étaient nettement plus élevés, selon Arthur Satyan. Aujourd’hui, même dans les grandes salles, il peut être difficile de s’assurer un public assez important, dans le climat actuel, car les revenus disponibles ont chuté et sortir pour assister à des événements est devenu un luxe rare et non plus une activité régulière.

Conséquence, comme le fait remarquer Jack Estephan, les Libanais « perdent la culture de sortir pour écouter de la musique ». Même lorsqu’une salle ne fait pas payer de droit d’entrée, le coût de la consommation peut constituer un facteur dissuasif pour les spectateurs. L’inflation des produits alimentaires a atteint 390 % en mars 2022. Le manque de professionnalisation du secteur et l’absence d’organisation de spectacles à plus grande échelle ont également été une source de préoccupation pour les musiciens. Arthur Satyan commente : « Il est important d’avoir une gestion professionnelle pour les artistes au Liban. Surtout pour la musique classique et le jazz. Malheureusement, nous sommes confrontés à un énorme manque de concerts en direct, de grands concerts pour les deux types de musique. » Ce pianiste joue chaque mois dans un certain nombre de bars de la ville, notamment à Salon Beyrouth à Hamra, à Now Beirut, à Qortoba Baabdate et au 16MM à Gemmayzé. Il observe que les musiciens classiques se produisent surtout dans les églises, les petites salles d’école, tandis que les musiciens de jazz jouent surtout dans les clubs. « Tout cela est bien, mais jouer dans une grande salle est une expérience complètement différente. Pour organiser un grand concert, vous devez vous occuper de tout vous-même : de la location d’une salle à l’impression d’une affiche. Cela ne peut se faire sans sponsors. » Le festival de jazz de Beyrouth donne un exemple de ce qui peut être accompli avec un peu de parrainage et de soutien pour un spectacle de musique en live. Toutefois, ce n’est pas la première fois que l’ambassade des États-Unis parraine un événement de jazz au Liban. En 1956, les tout premiers concerts de jazz organisés à Beyrouth, qui ont vu le groupe de Dizzy Gillespie se produire pendant trois jours au théâtre Duniya, ont été parrainés par le département d’État américain, qui était désireux d’étendre la portée culturelle de la musique américaine, avait rapporté le New York Times à l’époque. Trois concerts qui avaient affiché complets.

Tous les frais des groupes pendant le festival de jazz de cette semaine ont été couverts par l’ambassade des États-Unis au Liban. L’entrée de tous les événements du festival est gratuite, ce qui a fait de cette manifestation « une chance pour les gens de profiter du festival gratuitement dans le contexte de la crise économique, tandis que les musiciens s’amuseront tout en gagnant un peu d’argent », insiste M. Naiim.

Joao Sousa/L’Orient Today

Ne pas laisser tomber la musique

« Il est très important qu’au milieu de la crise économique, nous soyons en mesure de soutenir l’art et la culture, et ce genre de festivals donne de la vie à la ville, » commente Corinne Bou Aoun, 28 ans, qui a assisté au spectacle mardi soir.

Concernant le parrainage du festival par l’ambassade américaine, M. Naiim a déclaré que « l’ambassade considère le jazz comme sa culture et elle a parrainé le festival alors que personne d’autre ne le faisait ». À la question de savoir si certaines personnes mettraient en doute l’intention de l’ambassade d’imposer la culture occidentale au Liban par le biais du festival, Naiim a répondu : « Au Liban, nous n’avons pas besoin de faire cela, nous écoutons de la pop, du rock et du jazz peut-être même plus qu’eux, donc une telle affirmation serait absurde. » En visite à Beyrouth pour deux semaines, Rawad Elzen, une ressortissante libanaise de 40 ans établie au Soudan, ne cachait pas sa joie d’assister à un tel événement. « Nous ne pouvons pas laisser tomber la musique, même si nous sommes en pleine crise économique. C’est le cœur de la ville et nous ne pouvons pas nous permettre de le perdre, la musique est une forme de révolution contre la crise », déclare-t-elle.Youssef Naiim, quant à lui, souhaite voir le festival figurer dans le calendrier culturel annuel de la ville. « J’essaierai faire de cette manifestation un rendez-vous annuel en espérant avoir une équipe qui travaille avec moi dans les années à venir. Je souhaite également pouvoir programmer des groupes internationaux dans un futur proche, mais la priorité est que la scène de jazz locale se tienne sur ses deux pieds », a-t-il déclaré.

Le concert de clôture de la Semaine internationale du jazz de Beyrouth aura lieu le samedi 30 avril à Salon Beyrouth (Hamra). Au programme : le Donna Khalife Trio, Ginga, le Arthur Satyan Group et une séance d’improvisation (jam session) pour célébrer la Journée internationale du jazz.

Cet article a été originellement publié dans « L’Orient Today », le 28 avril 2022.


Le groupe Cooldrive a donné le coup d’envoi de la Semaine internationale du jazz de Beyrouth mardi soir avec une performance sans fausse note. Les yeux clos, les trois saxophonistes alignés sur scène ont interprété leurs partitions de mémoire et ont enchanté un public attentif qui manifestait son enthousiasme par des salves d’applaudissements à la fin de chaque morceau.Les musiciens...

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