On se demande parfois d’où vient ce sentiment de sécurité ou d’amour, cette chose abstraite qui fait ressentir à son cœur quelques bonds abasourdis ou simplement une chaleur inouïe d’un berceau éloigné. Et l’on se demande encore plus loin, qu’est-ce qui fait que cette ardeur si enfantine nous quitte en avançant après l’âge et jamais avec lui, car on grandit très rarement avec le temps.
Le temps porte les cicatrices en son tourbillonnement, ses aiguilles sont des glaives assassinant, et c’est en se faisant mortellement blesser par ses heures que l’on apprend – à contrecœur et en grinçant – ce qu’est que d’être existant. Mais là, il n’est pas question de la vaste balade dans l’existence, ni ces cadavériques randonnées sur le port des hasards ni même d’une réflexion poético-romanesque. Aujourd’hui et maintenant, surtout maintenant, après avoir couru pendant une demi-heure sous la pluie, la tête nue comme mon esprit, maintenant après avoir puisé toutes ces émotions dans la mare aux regrets des pensées que l’on croyait être lointaines, et craché toute sa haine du silence (jugé comme intelligence !) infantile, le symbolisme me semble une arme fade, boueuse comme mes chaussures imbibées d’infortunes, qu’il me faut enfin écrire sans fard ni oscillations (si ma plume me le permet), ce qui grouille dans la cage thoracique de mes blêmes asphyxies.
J’appris, il y a peu de temps, qu’une femme de celles que le cours des années avait dès lors détruites osa claquer derrière elle les portes de l’avilissement. Une femme, dont l’histoire mérite d’être racontée avec le plus de larmes et de sang qui existe sur cette terre, et qu’il fut donné à un Dieu, ou diable de créer. Une femme dont l’amour poussé jusqu’aux confins du désamour, la fit s’oublier devant son miroir, que son image d’elle-même devint un fantôme dissipé, incompris, incolore, insolent. Qui pour raviver son corps, pour se sauver, pour retrouver le goût de soi enterré dans l’oubli, s’enfuit.
Or dans tous les enjeux politiques récents, où toutes les atrocités économiques dominent de partout, la scène qui écarte sciemment la santé psychique des individus et semble oublier qu’un être est doté d’une âme en plus d’un corps qui par la même occasion est aussi affamé de soins imminents, ces histoires de l’ordre du sentimental, du « privé », intéressent si peu. Mais « le privé est politique », comme l’on dit, et les femmes ne sont pas des annexes à l’humain, et leurs tourments sont tout aussi importants, même plus que tout ce que la politique recèle, ou défend.
Cette histoire est celle d’une femme battue… par le fruit de son utérus. On est tous conscients que la pandémie du Covid-19, avec son confinement imposé, donna à la maison un statut qui dépasse le simple abri protecteur. Elle devint comme un coquillage hors lequel la vie n’est pas impossible mais mortifère. Mais comme tout ce qu’il y a d’autres en ce pays, rien n’est suffisamment préparé à l’avance pour recevoir des changements soudains, et surtout pas une maison régie par des règles patriarcales.
En cette maison où trône un chef narcissique naquirent deux victimes : la première sa femme, la seconde son fils. Deux victimes ? Ou bien complices du nouveau crime ?
Parlons de la première, qui vit l’essor de son existence dans un nid traditionnel qui laisse si peu de place pour la réception de l’amour, où un certain âge est vécu comme une nécessité de fuite, d’esquive ou bien d’un éternel enterrement. L’âge arrive, pour fuir l’on se marie, après deux ou trois mots d’affection. Puis, encore une fois, c’est l’âge, il arrive celui d’enfanter, on enfante, prendre de l’âge (sans agir), on fait grandir la progéniture dans les lois fondamentales du silence devant une gifle paternelle, car « c’est le père », donc « c’est normal ». L’habitude de se taire devient une drogue, une science qu’au jour le jour l’on maîtrise sans beaucoup d’efforts, mais la progéniture se refuse à l’écartèlement de son pouvoir, voit son semblable comme un monstre et « l’autre » (beauvoirien) en son servant, apprend son rôle, le mémorise, s’entraîne à devenir le « torturant ».
Le modèle ayant servi à la naissance de la nouvelle monstruosité, étant devenu désormais morcelé de rides, cède le trône au nouvel arrivant. « Tel père, tel fils », dit-on, eh bien, on ne pouvait être plus éloquent ! L’enfant fier massacre son origine, de victime tremblante sous son chapeau, il lève lui-même les mains menaçant de gifles, se fait initier, applaudir et même encourager par le maître déchu et impuissant… La maison est bafouée… Mais ces scènes désuètes de phallocratie mal jouées sont bien anciennes.
Dans la Rome antique, le « paterfamilias » avait le droit de vie et de mort sur sa femme, ses enfants et ses esclaves. Au Moyen Âge, le « droit de correction » faisait partie des coutumes. Au XVe siècle, en Occident, l’Église précisait quand et comment un homme pouvait battre sa femme. Au XIXe siècle, en France, le code Napoléon a renforcé l’autorité maritale. La femme devait obéissance à son mari.
La brutalité et les violences qui se déroulaient « en privé » n’étaient pas sanctionnées par les pouvoirs publics, car la plupart des sociétés se sont structurées sur des rapports inégalitaires entre les hommes et les femmes. Mais aujourd’hui de plus en plus la violence conjugale est jugée comme un comportement inacceptable, pourquoi ce phénomène persiste-t-il alors ? Et pour la majorité des cas avec des auteurs de violence mâles, fidèles tous à la tradition freudienne de « l’homme sadique et la femme masochiste » ?
Il est vrai, semble-t-il ce que Anasua Sengupta avait dit : « Bien trop de femmes, dans bien trop de pays, parlent la même langue : le silence. » Et que cette langue presque anthropologiquement liée à la femme soit la source de son tourment… Une langue à abattre, à brûler, nue !
« Et ton histoire de départ ? » eh bien, elle s’est tue !
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