Le gouverneur de la Banque du Liban Riad Salamé est considéré comme l'un des responsables de la crise que traverse le pays depuis plus de deux ans. Photo d’archives AFP
Mais où est donc passé Riad Salamé ? Telle est la question que la Sécurité de l’Etat semble se poser ce mardi matin, intervenant suite à une assignation à comparaître émise par la procureure générale près la cour d’appel du Mont-Liban, Ghada Aoun, à l’encontre du gouverneur de la Banque du Liban (BDL). Selon des informations de divers médias locaux, M. Salamé reste introuvable à ses domiciles de Safra (Kesrouane) et Rabieh (Metn), ainsi qu'au siège de la BDL à Hamra (Beyrouth).
Réagissant à ces scènes de cache-cache judiciaire dans un entretien télévisé sur une chaîne locale, la juge a déclaré qu’elle poursuivrait son travail jusqu’à "amener Riad Salamé devant la justice".
Par ailleurs, interrogé après une réunion au grand Sérail, le ministre de l'Intérieur, Bassam Maoulaoui, a affirmé que "les informations selon lesquelles un différend a eu lieu entre les services de sécurité au sujet de Riad Salamé sont fausses". "Les forces de sécurité font leur devoir. Il n'y a pas eu de confrontation entre elles et la Sécurité de l'État, qui s'acquitte également de ses fonctions conformément à la loi", a-t-il assuré.
L'assignation à comparaître a été émise le 1er février après que le gouverneur ne se s'est pas présenté devant Mme Aoun, et ce pour la troisième fois, dans le cadre d’une enquête sur des accusations de détournement de fonds et de blanchiment d’argent. En sus de ces sommations, la magistrate avait interdit début janvier à Riad Salamé de voyager et, à la fin du même mois, de disposer de ses biens immobiliers et de ses voitures, après une plainte déposée contre lui par le collectif Mouttahidoun, un groupe d’avocats.
Implication de Aoun, selon le Futur
Réagissant à la perquisition des domiciles de M. Salamé, le courant du Futur a accusé le chef de l'Etat, Michel Aoun, d'avoir ordonné l'arrestation du gouverneur à des fins électorales. Dans un communiqué publié mardi après-midi, la formation de l'ex-Premier ministre Saad Hariri a estimé que "la campagne contre le secteur bancaire a donné un coup à l'économie et contribué à l'effondrement de la livre libanaise". Selon le texte, "poursuivre le gouverneur et perquisitionner son domicile et son bureau à la BDL sont des pas sur la voie de l'effondrement et non vers une solution ou la lutte contre la corruption".
Le courant du Futur a souligné, dans ce cadre, que "la perquisition de M. Salamé et la décision de l'arrêter ont été prises au palais présidentiel suite à une demande directe formulée par le président Aoun au directeur général de la Sécurité de l'État, Tony Saliba". "L'insistance du président vise à réaliser un objectif économique au profit du Courant patriotique libre (CPL) en amont des législatives", poursuit le document.
"Le chef de l'Etat a personnellement demandé l'exécution de la décision d'arrêter le gouverneur de la BDL, et lorsqu'il a été averti de la possibilité qu'il y ait un heurt entre les membres de la Sécurité de l'Etat et les gardes personnels du gouverneur qui font partie des Forces de sécurité intérieure (FSI), il a répondu : +Amenez-le même si cela nécessite qu'il y ait des accrochages avec les FSI+", indique le communiqué. "Ce qui importe de cette mesure pour le président, ce ne sont pas les dépôts bancaires des gens ni de donner une bonne image à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international. C'est une mesure qui pousse à des accrochages entre les organes de l'Etat", déplore le courant du Futur.
Le bureau de presse de la présidence de la République a démenti, en début de soirée, les informations figurant dans le communiqué, estimant que "les propos qui lui ont été attribués font partie des calomnies que le courant du Futur répand".
Pendant que le pays s’effondre économiquement et financièrement depuis plus de deux ans, le gouverneur de la BDL est considéré comme l'un des responsables de cette situation par certains groupes politiques et, surtout, par une large frange de la population, dont près de 82 % sont passés sous le seuil d’une pauvreté "multidimensionnelle", selon l’agence de l'ONU Escwa. Il est néanmoins soutenu par plusieurs leaders politiques, dont le Premier ministre Nagib Mikati, qui avait cependant récemment démenti toute ingérence de son gouvernement dans le travail de la justice.
M. Salamé fait également l’objet d’une série d’enquêtes judiciaires à l’étranger, dont la Suisse, la France, le Luxembourg et le Liechtenstein, autour de soupçons de fraude, de blanchiment d’argent et d’enrichissement illicite. Selon des sources judiciaires, d’autres pays, comme la Grande-Bretagne et l’Allemagne, considèrent l’ouverture de procédures sans toutefois avoir jusqu’à présent fait d’annonce officielle.
Si la juge Ghada Aoun, réputée proche du camp politique du chef de l’État Michel Aoun, essaie par monts et par vaux de faire comparaître Riad Salamé devant sa cour, celui-ci a prouvé avoir plus d’un tour dans son sac pour ne pas obtempérer, sans toujours justifier publiquement cette décision. Mi-janvier, lors d’un échange de communiqués entre les deux protagonistes, le gouverneur avait toutefois expliqué son absence en demandant la suspension de l’enquête, le temps que les autorités judiciaires compétentes statuent sur le maintien ou non dans ses fonctions de la juge, qu’il accuse de prendre ses décisions en fonction de ses affiliations politiques.



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08 h 34, le 16 février 2022