Les peintures du destin se dessèchent l’une après l’autre sur le pinceau d’un hasard mal compris. Ces bouts de couleurs oubliés ou contraints d’être réalisés pour une sculpture d’un péché très érotisé. (Et ce sont ses mains à lui qui me veulent être artiste ?... Les mains de la sculpture ou de la tête penchée ? Existe-t-il d’autres péchés que de l’avoir oubliée ? La sculpture je veux dire, ou la peinture arborisée de la sainte et intouchable discipline en « ure » ? Ayant souffert aimablement mes petites parenthèses incomprises, c’est là que j’enterre mes enterrements !).
L’esprit plus consistant devant ces mesquines de la souillure, ivre dans ces tunnels féminins, regarde soudain les perles qu’émeuvent des vagues ensanglantées des écumes de la brume acariâtre. Il chavire dans son navire sans fin et sirote sa cigarette dans un acte de coquetterie à la vue de ces hivers sans Dieu que caresse Lilith dans l’abîme féconde de la tristesse… Lilith sourit comme l’innocence des souvenirs, puis prend le large, en tendant son doigt d’honneur à ce pays, ayant depuis longtemps volé tous les navires de tous les dieux.
Une vingtaine de graines de cendre dépoussièrent les coins de l’oubli… Vingt taches noires qui s’entre-mangent – en dansant – sous le signe de l’assomption tournée en cathédrale gothique, sous les pieds de laquelle il faut grandiose blasphémer ses renaissances égarées, aux toiles du destin.
Tout redresse désormais le portrait d’un rêve… ou qu’est-ce que rêver pour la dépouille mortelle violée d’une Lorelei, dont le droit au malheur est mystifié de révolte perpétuelle !
Le rêve commence de préférence à la montée des nuits tenaces, quand les étoiles s’enterrent à l’horizon de l’éphémère. Une bougie est déposée au milieu de la chambre humide ; suffisamment éloignée de tous les objets, centrée au-dessus d’un miroir brisé à défaut d’un bon porte-bougie luxueux. La flamme faisait déjà l’amour à la bruine qui grondait son plaisir d’être une tempête, d’effrayer toutes les entités vivantes dans leurs sommeils de verglas moites, car le bonheur réside dans ce je ne sais quoi de pouvoir éprouvé lors des tremblements, au profond d’une querelle contre ses démons, ses ombrées et ses « soi » dupliqués et interminables. La vie elle-même est un long cri orchestré sur les guerres à genoux épinglées aux murs abstraits du silence. Le rêve tout de même se faisait, tandis qu’une présence humaine, allongée sur son édredon observait d’un mouvement hâtif de prunelles les allures de ses hallucinations.
Quelques odeurs légères persistèrent de ce bon vieux poème baudelairien, sauf que leurs sources ne puisaient point dans le plaisir, mais dans le désamour enivrant d’un quartier bruyant. Elle soupira un instant avant de repenser à l’acte de son existence…
« Et si demain n’existerait plus… » lui marmonna une voix aigre et douce de la douceur des corbeaux.
Si toutes les heures se mettent à se briser une à une silencieusement comme le fantôme en génuflexion devant la flamme dansante, la lutte serait-elle autant héroïque, ou bien un acte d’imbécilité devant ce puits qui réclame l’infini ?
La nuit est sombre et tout le monde le sait, et quand tout est sombre tout devient boussole, toute quête une assomption de l’existence, toute silhouette rencontrée ou imaginée une vision prophétique de salvation ! Cependant, dans le noir, il ne peut y avoir de gloire… Dans le noir, la seule victoire s’achève dans la fumée de l’esprit.
La jeune humaine pensait longuement à cette idée, terrifiée de la morbidité d’un tel spectacle dans sa solitude récente. Elle s’alluma une « allure », alors qu’elle enlaçait la sienne de petites consolations… Ah ! Ce demain qu’on promet aux vermisseaux qui mâchent nos cadavres impuissants… Mais oui, ce demain qui guide Lilith vers le paradis ? Eh bien ce demain-ci n’existe même pas !
Il n’a été qu’un infâme mensonge d’un lien mal noué dans la pénombre d’une espérance et d’un amour imposé par les transes.
À qui enfin mentait-elle dans ce lieu désertique aux cinq recoins ? Elle n’aimait rien, ne voulait absolument rien ; sauf l’idée et le décor et cette voix prudente du parquet claquant. Or, lorsque tout se confina dans ce romantisme abstrait, elle dut inventer des sanglots pour ne pas s’envahir du vide. Mais aimait-elle ses propres sanglots ? Elle ne faisait qu’écrire leurs flots et parfaire leur jaillissement abondant, froide, comme le cœur d’un serpent affamé, et la fougue d’un anathème dont elle fut la dictate, cet art des larmes tombées à l’envi, sur la vie, dans l’ennui de l’absence d’émoi…, dans le froid du délectable effroi !
« Tout monte au clair » ; le violon meurt ironiquement, les cordes qui se perdent sur le pont et les rêves noirs qui s’en vont…
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