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Lifestyle - Archéologie

Dans le nord de la Syrie, la Pompéi chrétienne transformée en camps pour déplacés syriens

Des populations contraintes de fuir leur foyer se sont réfugiées dans un ensemble de ruines, appelées « villes mortes », formant une série de paysages culturels « uniques et exceptionnels », selon l’Unesco.

Dans le nord de la Syrie, la Pompéi chrétienne transformée en camps pour déplacés syriens

Serjilla, un des villages antiques du nord de la Syrie. Photo Creative Commons

Dans le massif calcaire du nord-ouest de la Syrie, sept cents sites d’époque romaine et byzantine sont devenus des camps de transit pour des milliers de Syriens qui ont fui les zones de conflit armé. Appelés villes mortes, ils constituent pourtant l’« un des ensembles archéologiques le plus exceptionnel au monde », selon l’étude de La Mission archéologique syro-française en Syrie du Nord, publiée par la Maison de l’Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux. Fondés entre le Ier et le VIIe siècle, ces villages, avec leurs habitations, leurs bains, leurs pressoirs, leurs temples, leurs tombes et leurs édifices religieux, possèdent encore « une grande partie de leurs constructions d’origine, dans un remarquable état de conservation », signale l’Unesco. « Ils offrent un aperçu cohérent et d’une amplitude exceptionnelle de l’architecture et des modes de vie ruraux qui se sont développés au Moyen-Orient, dans le cadre d’un climat méditerranéen de moyenne montagne calcaire. » De plus, en raison du grand nombre d’églises et de monastères recensés, les sites fournissent « une illustration exceptionnelle du développement du christianisme en Orient », ajoute l’institution onusienne.

Auteur d’un ouvrage sur l’histoire du christianisme primitif paru en 1903, le théologien américain Thomas Joseph Shanan qualifiait ces villages de « Pompéi chrétienne ». Dans un article intitulé Les villes mortes de Syrie, publié dans la revue mensuelle Histoire (numéro 21), Gilles Kepel, spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain et titulaire de la chaire Moyen-Orient Méditerranée à l’École normale supérieure, choisit l’expression analogue, pour souligner que « pendant treize siècles, les sables du désert ont conservé cent Pompéi aux murs de calcaire fin parmi lesquels se cachent peut-être les ancêtres de nos basiliques romanes (…) ».

Le monastère de Saint-Siméon. Photo Olaf Tausch/Creative Commons

La découverte des cités antiques

La solidité des édifices en pierre du massif calcaire, l’absence de réemploi des pierres et de campagnes de restaurations-reconstructions au XXe siècle, ont garanti la préservation de ces vestiges à « un haut degré d’authenticité ». Aussi, une quarantaine de ces « villes mortes » regroupées au sein de huit parcs protégés au titre de paysages culturels ont été inscrites au patrimoine mondial en 2011. Mais la destruction et le pillage, au cours de la guerre civile syrienne, ont entraîné leur classement en urgence sur la liste du patrimoine en péril. Ces localités ont été repérées au XIXe siècle par l’archéologue et diplomate français Charles-Jean Melchior de Vogüé qui a exploré la Syrie et la Palestine en 1853-1854. Puis à nouveau explorées par l’Américain Howard Crosby Butler, qui organise une expédition avec l’université de Princeton, et publie une riche documentation. Mais c’est à l’architecte et archéologue libano-russe Georges Tchalenko, dont les recherches dans la montagne syrienne se sont succédé presque sans interruption entre 1934 et 1975, qu’il revient d’avoir posé le plan historique de l’existence de ces ruines. En 1970, l’Institut français d’archéologie à Damas, sous la direction de l’historien et spécialiste du Haut Moyen Âge proche-oriental Georges Tate et de l’archéologue byzantiniste Jean-Pierre Sodini, lance des campagnes de fouilles dans une quarantaine de sites, notamment à Serguilla, Déhès, al-Bara et Ruweiha. Les fouilles sont accompagnées d’une étude sur les particularités locales de chaque village : évolution, climat, environnement géographique et ressources en eau.

Barisha, village antique au centre de la Syrie. Photo Creative Commons

La mission syro-française

Pour donner un bref aperçu d’une infime partie des centaines de cités mortes disséminées dans le sable et les cailloux, vestiges épars d’une féconde civilisation rurale que connut la Syrie du IIe au VIIe siècle de notre ère, nous citerons les fouilles entreprises de 2006 à 2008 et publiées par la Mission archéologique, dans le village d’el-Bara. Celui-ci a connu la prospérité à la fin du VIe siècle, dès la conquête arabe-islamique, comme en témoigne une mosquée dont les dimensions attestent de la richesse de la communauté. Et d’après les données archéologiques, le village, contrairement aux autres sites, n’a pas périclité aux VIIIe et IXe siècles.

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La localité de Ruweiha, perchée sur un promontoire au nord-est de Jebel Zawiya en est un autre exemple. Les études développées en 2009 sur la grande église de Bizzos et sur la chronologie du village, son organisation, ses activités économiques et son évolution sociale, ont démontré que le site est « un des plus importants du patrimoine archéologique syrien ». Les ruines comptent « parmi les plus belles du massif calcaire ». À la fin du Ve et au VIe siècle, Ruweiha aurait été occupé par une classe de grands propriétaires terriens qui avaient bâti de grandes et belles maisons entourées de hauts murs.

Le village antique d’Apamée. Photo Creative Commons

Des tours de plus de dix mètres

Contrairement aux villes romaines organisées en rues rectilignes, les villages sont implantés sans aucun plan ordonné. Il s’agit essentiellement d’habitations de paysans construites en calcaire, et couvertes pour la plupart d’un toit à deux pans de bois. Faisant partie d’un domaine agricole, elles se dressent au milieu d’une cour entourée d’un haut mur, à deux niveaux, exceptionnellement à trois, et comportent deux à six pièces. Leur entrée est précédée par un portique soutenu par des colonnes, ou par une combinaison de piliers au rez-de-chaussée et de colonnes à l’étage. Les embrasures de portes sont richement ornées de reliefs. Au sein de ces localités, les archéologues ont identifié des logements pour voyageurs, des auberges, et des thermes, ainsi que des andron, des bâtiments carrés servant de lieu de réunion pour les hommes. Des centaines de pressoirs datant de la période byzantine témoignent de l’importance de l’huile d’olive dans l’économie de ces villages, qui ont également connu une production vinicole. D’autre part, des hautes tours, dont certaines s’élancent sur plus de dix mètres, dominent nombre de villages. Selon Frank Rainer Scheck et Johannes Odenthal, auteurs de Syrie, Cultures avancées entre la mer Méditerranée et le désert d’Arabie, ces tours servaient peut-être de retraite à des ermites ou de lieux de logement pour les pèlerins de passage dans les nombreuses églises et monastères qui se développent à partir du Ve siècle. Ce qui nous ramène à saint Siméon, dont l’influence considérable a entraîné la floraison d’un grand nombre d’églises et de couvents dans les villes, comme à el-Bara, Deir Semaan, et Kirk Bizé. Loin de l’orthodoxie officielle, la province syrienne avait embrassé avec ferveur la cause monophysite. « La forme la plus spectaculaire de cette ferveur, écrit Gilles Kepel, a été sans doute la prolifération d’étranges moines, les stylites, qui passaient leurs temps au sommet d’une colonne, stulos en grec, d’où leur nom. » Le plus célèbre de ces ermites équilibristes est saint Siméon qui passa 42 années sur sa colonne de 18 mètres. Et ce jusqu’à sa mort en 459. Dans les années qui suivirent, l’empereur Zénon a fait édifier en hommage au saint une gigantesque basilique à quatre nefs cruciformes au centre de laquelle se dressait, sous une coupole bleue, la colonne vénérée. Pour les flots des pèlerins qui convergeaient de partout sur les lieux, Zénon fit construire dans les environs une grande cité-dortoir que « le temps a laissé presque intacte », note encore Kepel, alors que la basilique, bien que restaurée sous le Mandat français, a souffert davantage.

L’émigration du Xe siècle

Murées aujourd’hui dans leur millénaire silence, les villes mortes dont 35 inscriptions ont été rédigées en grec, quelques-unes en syriaque, et datées entre le Ier et le IIIe siècle, ont connu leur apogée vers le IVe siècle grâce au commerce du vin, de l’olive et des céréales. Quelle est la raison de leur dépeuplement ? Charles-Jean Melchior de Vogüé a avancé l’idée d’une société qui a fui à l’arrivée des invasions musulmanes au VIIe siècle, mais les preuves recueillies vers 1900 démontrent que de nombreux villages étaient encore occupés au siècle suivant. S’opposant à cette théorie, George Tate voit dans l’abandon des villages une crise de type malthusien : « La population continue d’augmenter tandis que les ressources disponibles plafonnent, accentuant alors les effets des mauvaises récoltes. La dégradation du commerce par les conflits aggrave la crise traversée par les villages ; leurs habitants commencent à quitter dès le VIIIe siècle pour s’installer dans les plaines plus fertiles de l’est. » Howard Crosby Butler penche, lui, sur l’hypothèse de changements environnementaux, notamment par la dégradation des sols. Alors que pour Georges Tchalenko, le déclin économique débute dès le VIIe siècle, quand le commerce vers l’ouest est interrompu par l’occupation perse. Il n’était donc plus possible de transporter l’huile d’olive à Antioche, d’où elle était exportée dans tout le bassin méditerranéen. La population s’est alors déplacée dans les plaines arables plus à l’est, offrant de meilleures conditions de vie.

Aperçu géographique

Les 700 sites d’époque romaine et byzantine se trouvent dans une vaste région comprise entre la frontière turque au nord et Apamée au sud, les vallées de l’Afrin et de l’Oronte à l’ouest et la plaine d’Alep à l’est. Ils occupent un ensemble de plateaux calcaires connus sous le nom de « massif calcaire ». Avec une superficie d’environ 2 000 km2, celui-ci se divise en trois groupes de chaînons : Gebels Simaan et Halaqa au Nord ; Baricha et el-A’la au centre et Zawiye au sud.

Le Liban avait ses stylites

Dans la chronique À travers les villes mortes, parue dans la revue annuelle Mélanges de l’Université Saint-Joseph, le moine Anastase raconte qu’« à l’est de Gebaïl, sur une hauteur, l’on voit encore une vieille petite chapelle dédiée à saint Siméon. Au centre de cette chapelle se dresse un énorme tronc de colonne en marbre, de 5 mètres de haut et de 4 mètres 50 de circonférence. C’est évidemment la colonne d’un stylite; le nom du titulaire de la chapelle, saint Siméon, est déjà un indice ». Toujours selon cette chronique, il y avait un stylite à peu de distance de Beyrouth. « Les historiens du Ve siècle n’indiquent pas la localité où il s’était établi. Mais il y a tout lieu de croire que ce fut à Deir el-Qalaa, où les grosses colonnes du temple de Jupiter Bacalmarqod, alors encore debout, semblaient inviter quelques ermites à s’installer. Les étudiants de l’École de droit de Béryte y allaient écouter les conseils et les reproches assez mérités, paraît-il, du stylite. »


Dans le massif calcaire du nord-ouest de la Syrie, sept cents sites d’époque romaine et byzantine sont devenus des camps de transit pour des milliers de Syriens qui ont fui les zones de conflit armé. Appelés villes mortes, ils constituent pourtant l’« un des ensembles archéologiques le plus exceptionnel au monde », selon l’étude de La Mission archéologique syro-française...

commentaires (6)

Bonsoir, Claire synthèse remarquablement référencée. Un régal pour les yeux sans oublier les méninges. Merci

Joseph Lawand

18 h 41, le 07 février 2022

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Commentaires (6)

  • Bonsoir, Claire synthèse remarquablement référencée. Un régal pour les yeux sans oublier les méninges. Merci

    Joseph Lawand

    18 h 41, le 07 février 2022

  • Bonjour! Apamée est une ville antique et non un village antique… et puis le monastère de St Siméon n’a rien à voir avec la photo représentée.

    Agenor

    11 h 42, le 04 février 2022

  • Je lis et je m'instruis grâce aux articles de May MAKAREM . MERCI .

    Hamed Adel

    10 h 57, le 04 février 2022

  • Encore un excellent article de l'OLJ, mais le titre suggère que l'installation d'un camp de refugiés pourrait dégrader le site. Mais peut être ai-je mal compris ?

    F. Oscar

    09 h 46, le 04 février 2022

  • Extraordinaire !

    Jacques Dupé

    09 h 19, le 04 février 2022

  • Très bel article

    Elie Chammas

    00 h 24, le 04 février 2022

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