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Économie - Interview

Pour Philippe Jabre, Almaza garde un fort potentiel de développement

Le célèbre gestionnaire d’actifs Philippe Jabre a récemment annoncé avoir pris le contrôle de l’emblématique brasserie libanaise cofondée par sa famille et dont la majorité du capital était détenue par le géant Heineken depuis 20 ans. Il revient pour « L’Orient-Le Jour » sur les circonstances de cette opération et sur ses projets concernant cette entreprise.

Pour Philippe Jabre, Almaza garde un fort potentiel de développement

Philippe Jabre. Photo DR

Vous avez récemment annoncé dans les médias que l’emblématique brasserie Almaza, fondée dans les années 1930, était revenue dans le giron de votre famille, 20 ans après sa prise de contrôle par le géant hollandais Heineken. Pouvez-vous revenir sur le déroulement de cette opération ?

Pour tout vous dire, il ne m’était jamais venu en tête de reprendre le contrôle de la brasserie Almaza fondée par les familles Jabre, Comaty et Angelopoulu en 1933, mais dont Heineken avait acquis la majorité du capital en 2002. D’autant plus qu’à cette époque, le géant hollandais avait beaucoup insisté pour réaliser cette opération et avait finalement présenté une offre très intéressante à la famille Jabre. La transaction avait permis à Heineken de récupérer 68 % des parts, contre 12,5 % pour la famille Jabre, le reste du capital étant réparti entre la famille Bocti (qui représentait le groupe hollandais au Liban avant ce rachat et qui a donc récupéré des actions en échange) et d’autres actionnaires.

Sauf qu’il y a un an, j’ai appris que Heineken souhaitait se désengager du contrôle d’Almaza. La raison était essentiellement liée au fait que la crise avait fait perdre pas mal d’argent au groupe hollandais entre octobre 2019 et décembre 2020. Pas à cause de la gestion, mais plutôt du fait qu’il ne pouvait pas librement convertir en dollars une portion de ses revenus en livres pour régler ses factures à l’étranger. Les multinationales ont en effet l’obligation de passer par des institutions agréées par la Banque du Liban, ce qui explique que certaines d’entre elles préfèrent abandonner le contrôle des sociétés établies au Liban dans lesquelles elles ont investi.

Quand êtes-vous passé à l’action ?

En mai, en route pour les États-unis depuis la Suisse, j’ai fait une halte à Beyrouth. C’est à cette occasion que la direction d’Almaza m’a fait savoir que l’affaire était sérieuse et qu’il y avait même un risque que la brasserie ferme. J’ai alors engagé une équipe pour étudier le dossier. Deux mois plus tard, j’ai formulé une offre que Heineken a acceptée – mais que nous avons choisi de ne pas communiquer. La transaction a été finalisée le 22 décembre dernier et nous avons décidé d’attendre la fin de la période des fêtes de fin d’année pour communiquer sur le sujet.

Si la famille Jabre a de fait repris le contrôle d’Almaza, Heineken y possède toujours des parts (sur ce point non plus nous ne souhaitons pas donner de détails). Ce que je peux vous dire, c’est qu’il existe une grande relation de confiance entre la famille Jabre et le groupe hollandais avec qui nous sommes en affaires depuis 1958. Malgré tout, le Liban reste une tête de pont pour le Levant, ce qui explique sans doute leur volonté de rester présents.

Qu’est-ce qui vous a personnellement décidé à reprendre le contrôle de la brasserie dans le contexte de crise actuel ?

Je me suis retiré en 2018 du marché des hedge funds, soit 12 ans après m’être installé à Genève où j’ai domicilié trois fonds sous l’enseigne Jabre Capital Partners SA. Depuis 2019, j’ai toujours une licence de gestionnaire d’actifs. Nous avons un portefeuille diversifié dans différentes stratégies. Tout cela me permet d’avoir des moyens pour financer divers projets au Liban. Je me voyais mal, dans ces circonstances, laisser une institution comme Almaza, qui a survécu à la guerre civile, fermer ses portes à cause de la crise.

Mais mes motivations premières ne sont pas sentimentales. J’ai étudié le dossier en me posant une question centrale : est-ce qu’une fois rachetée, cette affaire peut marcher ? Après étude, nous avons estimé que l’affaire tenait suffisamment la route pour me permettre d’attendre des jours meilleurs et de réaliser quelques investissements entre-temps. La marque reste leader au Liban (parts de marché non communiquées, NDLR) et se vend bien à l’étranger, l’entreprise est opérationnelle et n’a pas besoin d’être restructurée. Autant de points d’appuis pour permettre à l’enseigne de tenir le temps que la crise se tasse, même si cela prend cinq ans.

Cette acquisition ne représente-t-elle pas plus qu’un investissement potentiellement intéressant pour le gestionnaire d’actifs que vous êtes ?

D’un point de vue très personnel, le fait de récupérer une brasserie aussi prestigieuse qu’Almaza à un moment aussi critique de l’histoire du pays représente en effet un défi extraordinaire pour le gestionnaire d’actifs que je suis.

Il y a aussi un message important que je souhaite véhiculer à travers cette action. Le Liban n’en est pas à sa première crise, et si celle qu’il traverse actuellement est très grave, ce n’est pas la pire qu’il ait connue, même dans son histoire récente. Par exemple, pendant la guerre civile de 1975-1990, l’usine d’Almaza a eu le malheur de se retrouver un temps sur une des lignes de démarcation qui s’étaient tracées entre les différentes parties en conflit. Malgré la violence des combats et les autres difficultés d’ordre sécuritaire et économique, la marque existe toujours, elle a de la valeur et elle en aura plus tard, quand la crise actuelle sera passée, si ses actifs sont bien entretenus et exploités d’ici là.

Que pèse Almaza aujourd’hui ?

La brasserie fait vivre 172 emplois directs et qualifiés, sans évoquer les dizaines qui gravitent autour. Il n’y a pas de restructuration en vue dans la mesure où Heineken a bien rationalisé la gestion de l’enseigne et ses effectifs. Les équipes ont, de plus, très bien été formées par Heineken. L’essentiel des activités de l’entreprise est centralisée sur le site de Dora. Almaza produit actuellement entre 150 000 et 160 000 hectolitres de bière par an (toutes marques confondues), un niveau assez éloigné de son pic à 250 000 hectolitres en 2016. Mais à titre de comparaison, il faut savoir que la Tunisie produit 220 000 litres de bière par an.

L’année 2020 a été particulièrement mauvaise dans la mesure où le tourisme, l’hôtellerie et la restauration – qui permettent à la brasserie d’écouler une bonne partie de sa production, surtout en été – ont été réduits à néant par la combinaison crise et Covid-19.

Quels sont les premiers chantiers que vous comptez lancer ?

Pour le moment, Almaza exporte 20 % de sa production, une part que nous souhaitons – et pouvons – pousser à 40 % dans un laps de temps qui peut être assez court, étant donné le nombre de pays où nous sommes déjà présents (outre plusieurs pays arabes, d’Europe et d’Afrique, la marque se vend même dans les Amériques et en Australie). Il faut simplement mettre plus de moyens pour doper nos carnets de commande dans ces pays.

Parmi les autres projets prévus, nous souhaitons réintroduire la bière pression et continuer de miser sur la version « Light » de la bière Almaza qui a pu prendre 7 % de parts de marché au Liban. Un autre axe de travail consistera à augmenter la productivité et à introduire d’autres produits autour de la marque. Le fait d’avoir convaincu Nagi Nacouzi de revenir dans le giron d’Almaza, qui l’a employé de 2004 à 2010, est un bon point de départ. Sa candidature a été chaudement recommandée par Heineken, pour le compte de qui il a occupé des postes de direction entre 2010 et 2017 en Algérie et en Tunisie. C’est l’homme de la situation.

Philippe Jabre, un gestionnaire hyperactif

S’il n’a pas souhaité faire déborder l’entretien accordé sur son parcours personnel pour se concentrer sur celui de l’acquisition du contrôle d’Almaza, il est toutefois difficile de parler de Philippe Jabre sans revenir sur le gestionnaire d’actifs spécialiste des hedge funds (des fonds d’investissement spéculatif très rentables et peu réglementés) qu’il a été pendant l’essentiel de sa vie professionnelle.

Né en 1960 au Liban et ancien élève de Jamhour, il se lance dans des études de finance qui le feront passer par Paris, Montréal puis New York. Il démarre en 1983 une carrière dans la finance londonienne qui le mènera, en 1997, à rejoindre les rangs du hedge fund GLG Partners, où il se distingue par ses performances. Cela lui vaudra notamment une reconnaissance internationale dans la presse qui le surnomme la « légende de la finance » ou encore le « roi de la City ». En 2006, il défraie la chronique lorsque l’autorité des marchés financiers britanniques lui inflige, en même temps qu’à GLG Partners, une amende record pour l’époque (750 000 livres sterling) pour abus de marché. Cette sanction fait grand bruit mais n’entame cependant pas la confiance des investisseurs à son égard, puisque la même année, il crée un hedge fund à Genève, Jabre Capital Partners, qui gérera jusqu’à 5 milliards de dollars, avant que son fondateur ne décide de prendre ses distances avec ce domaine d’activité en 2018 pour se focaliser sur de la gestion d’actifs plus traditionnelle.

« Aujourd’hui, j’ai tiré un trait sur le hedge funding, une filière où les algorithmes ont pris le pas sur l’homme et où les revenus sont moins intéressants par rapport aux risques encourus. Via la Jabre Capital Partners SA, je me suis depuis focalisé sur de la gestion d’actifs plus classique avec un portefeuille diversifié dont Almaza fait désormais partie », comment M. Jabre.

Amateur d’art et philanthrope, Philippe Jabre a enfin lancé en 2001 une association portant son nom et connue sous l’acronyme APJ, qui s’est fixé pour mission de faciliter l’accès à l’éducation et à la santé à des Libanais en situation de précarité.



Vous avez récemment annoncé dans les médias que l’emblématique brasserie Almaza, fondée dans les années 1930, était revenue dans le giron de votre famille, 20 ans après sa prise de contrôle par le géant hollandais Heineken. Pouvez-vous revenir sur le déroulement de cette opération ? Pour tout vous dire, il ne m’était jamais venu en tête de reprendre le contrôle de la brasserie...

commentaires (7)

Ph Jabre a soufffert en 2017 -2018 des pertes de 10 a 35% des fonds qu'il dirigeait, alors que la moyenne de pertes de fonds semblables était de 3% ce qui l'a conduit a liquider 3 de ses fonds. La bière étant essentiellement de l'eau avec un peu de houblon, son transport pour exportation est plutôt onéreux et la plupart des pays qui nous entourent ont leurs propres brasseries; si elles se sentent menaces dans leur part de marche, elles pourront survivre beaucoup plus facilement que Almaza une guerre des prix; Chapeau a l'acquisition, et mes meilleurs vœux de succès a l'entreprise qui fut un fleuron de l’industrie alimentaire au Liban

Kettaneh Tarek

16 h 28, le 18 janvier 2022

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Commentaires (7)

  • Ph Jabre a soufffert en 2017 -2018 des pertes de 10 a 35% des fonds qu'il dirigeait, alors que la moyenne de pertes de fonds semblables était de 3% ce qui l'a conduit a liquider 3 de ses fonds. La bière étant essentiellement de l'eau avec un peu de houblon, son transport pour exportation est plutôt onéreux et la plupart des pays qui nous entourent ont leurs propres brasseries; si elles se sentent menaces dans leur part de marche, elles pourront survivre beaucoup plus facilement que Almaza une guerre des prix; Chapeau a l'acquisition, et mes meilleurs vœux de succès a l'entreprise qui fut un fleuron de l’industrie alimentaire au Liban

    Kettaneh Tarek

    16 h 28, le 18 janvier 2022

  • Bravo et félicitations. Merci pour avoir sauvé l'entreprise et avoir sauvé les emplois. Du moins j'espère qu'ils garderont leurs emplois toutes / tous, malgré la crise.

    radiosatellite.online

    20 h 19, le 17 janvier 2022

  • Excellente nouvelle. Trinquons Almaza avec le double plaisir d’encourager les emplois locaux.

    Nadim Audi

    17 h 23, le 17 janvier 2022

  • Felicitations mon Cher philippe d ‘avoir ramene. ‘. Almaza vers les patrimoines. Familial et libanais. On peut toujours compter sur les jamhouriens Pour bien faire ,surtout l'unique Millesime Jamhour 1977 qui a engendre ‘ des libanais hors pairs .” Ut vitam habeant, abundantus habeant” StPaul. Ad Majorem Dei Gloriam Robert A. Moumdjian BSc,MD,MSc,FRCSc,FACS, DABN Professor of Neurological surgery University Of Montreal CHUM,

    Robert Moumdjian

    13 h 07, le 17 janvier 2022

  • Et on leur souhaite plein de générations à succès encore! Vive Almaza! merci pour l'article

    Maroun Pierre-Georges

    11 h 22, le 17 janvier 2022

  • Toutes les informations donned par Mr. Jabre sont du marketing pour lui et Almaza. Il n'a pas accepté de divulguer aucune info interessant tel que le prix d'achat de Almaza. L'orient le jour aurait du insiste a avoir des informations pointues, et pas seulement lui ouvrir une opportunité de marketing.

    Le Liban d'abord

    10 h 31, le 17 janvier 2022

  • A mon avis l’Almaza est une des meilleures bières du monde. Pourvu que la qualité se maintienne

    Liberté de penser et d’écrire

    10 h 29, le 17 janvier 2022

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