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Idées - Reconstruction

Il est temps d’agir pour sauver le patrimoine culturel de Beyrouth

Il est temps d’agir pour sauver le patrimoine culturel de Beyrouth

Un immeuble patrimonial en cours de réhabilitation à Beyrouth. Photo DR

Six cent quarante bâtiments du patrimoine culturel ont été endommagés par la double explosion du 4 août 2020, notamment dans les secteurs de Gemmayzé, Rmeil et Mar Mikhaël. Ce n’est plus un secret pour personne : leurs propriétaires se sont vu offrir des sommes considérables pour la vente de leurs biens quelques jours seulement après le drame. Ce qui dénaturerait à coup sûr le caractère traditionnel de ces quartiers.

La loi 194 d’octobre 2020 a bien gelé les transactions immobilières pour deux ans, dans l’attente de la mise en place d’un plan spécifique par le ministère de la Culture pour la reconstruction et la protection durable des bâtiments et quartiers historiques. Ce délai accorde néanmoins à la Direction générale des antiquités (DGA) une marge de manœuvre des plus limitées un an plus tard, où nous pouvons nous attendre à un regain d’intérêt pour ces zones historiques de la part des promoteurs. Nous le savons tous, ce patrimoine est menacé, et il est de notre responsabilité collective de préserver cette richesse. Cela implique une évaluation préalable considérable des dommages puis la reconstruction des logements privés et des bâtiments publics. Mais, s’il est important de permettre aux habitants de revenir chez eux par la reconstruction des habitations, dont le nombre a seulement été stabilisé pour survivre temporairement à l’hiver, il est plus qu’impératif de mettre en place un contexte légal pour assurer la pérennité de ce patrimoine urbain.

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L’architecture, ancienne ou contemporaine, est au cœur des projets de l’Unesco. Et c’est précisément pour cette raison que l’Unesco a lancé, le 27 août 2020, son initiative phare Li Beirut. Dans ce cadre, l’Unesco a plaidé et continue de le faire pour une reprise urbaine centrée sur l’être humain à travers la culture, le patrimoine et l’éducation. Aujourd’hui, il est essentiel de mettre en œuvre une approche intégrée et globale de la conservation et de la gestion du patrimoine urbain en utilisant l’expertise de l’Unesco dans ce domaine. La « Recommandation sur le paysage urbain historique », adoptée par la Conférence générale de l’Unesco en 2011, note que ce patrimoine urbain, par ses composantes matérielles et immatérielles, est essentiel pour améliorer l’habitabilité des villes, et favorise le développement économique et la cohésion sociale. Cette approche holistique centrée autour de l’Homme prend en compte les relations entre les formes physiques de l’environnement urbain, l’organisation spatiale, les caractéristiques et les paramètres naturels, ainsi que leurs valeurs sociale, culturelle et économique.

C’est cette approche-là qui devrait jeter les bases du « masterplan » qui doit être conçu pour Beyrouth. En protégeant le tissu urbain, il n’est pas possible de dénigrer les autres éléments du patrimoine, ceux immatériels, mais aussi les endroits qui font partie de la mémoire collective, les commerces, les industries créatives et les repères historiques, des escaliers de Gemmayzé jusqu’aux collections d’art du palais Sursock. En ce moment, des chercheurs de l’AUB sont à l’œuvre, avec l’Unesco, pour identifier et cartographier tous les attributs du patrimoine culturel dans les zones endommagées par la double explosion. Une étude à prendre en compte impérativement afin de permettre réhabilitation et gestion durable selon des normes internationales. L’Unesco accompagne également la DGA dans le travail assidu qu’elle mène pour élaborer un plan pour la protection du patrimoine bâti dans les quartiers détruits, tout en restant sensible au soutien des industries créatives. Pour mémoire, 800 entreprises culturelles et artistiques étaient principalement concentrées dans les quartiers frappés par les explosions. Le drame du port et les multiples crises ont forcé 50 % d’entre elles à fermer leurs portes. Sans aide pour réhabiliter leurs lieux de travail et améliorer leur situation, beaucoup n’envisagent pas de reprendre leurs activités, et l’identité de ces quartiers comme pôle créatif pourrait malheureusement être perdue à jamais.

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Notre patrimoine, c’est notre identité, et il est essentiel que chacun puisse se l’approprier, se reconnaître dans une histoire, des lieux, des arts, des traditions. Connaître son histoire, c’est pouvoir aller à la rencontre de celle de l’autre. Être privé de son histoire, c’est être vulnérable aux récits fantasmés de communautés basées essentiellement sur l’immobilisme, le repli sur soi.

Dès lors, le Parlement libanais doit adopter d’urgence une nouvelle loi sur la protection du patrimoine et des sites archéologiques. Il devient aussi urgent de concilier les points de vue entre habitants, promoteurs et militants pour la protection du patrimoine culturel. En effet, la législation qui date de 1933 ne protège que les constructions antérieures au XVIIe siècle, et Beyrouth est – évidemment – bien plus que cela. Située au carrefour des civilisations, la ville est un symbole de diversité d’influences. Depuis des millénaires, dans ce pays, les cultures, les cuisines et les langues se croisent. De leur rencontre est né un patrimoine varié, culturel et naturel, matériel et immatériel. Sur la Méditerranée, berceau des mythes, des idées et des esthétiques, cet héritage envoie un message très fort au monde. Il est aussi une force de résilience de la ville.

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Le patrimoine évolue, s’adapte, se réinvente. Il doit être investi par toutes les générations. C’est une richesse issue du passé mais qui est aussi une source de création, d’innovation, d’emplois pour le présent et pour l’avenir. À l’heure où le Liban s’engouffre dans une crise aux facettes multiples, il n’est pas sage d’oublier que les pays qui ont su protéger et valoriser leurs patrimoines authentiques disposent d’atouts formidables pour leur développement économique.. L’expérience de l’Unesco aux quatre coins du monde révèle que c’est par le patrimoine que nous pouvons donner à voir l’humanité dans toute sa diversité, sa singularité, mais aussi son universalité. C’est par lui aussi que nous pouvons redonner des horizons à la jeunesse et rapprocher tant les peuples que les générations en leur permettant de faire société.

Aujourd’hui, le relèvement physique de Beyrouth, la reconstruction des infrastructures et des services publics sont des urgences absolues. Guérir les blessures, c’est reconstruire la ville et son tissu historique. Mais cela ne suffira pas, à long terme, à construire la paix ; à restaurer la confiance des habitants ; à renouer les liens dans une société fracturée ; à permettre aux habitants de retrouver un sentiment de dignité au sein de leur ville si elle ne rassemble pas par ses valeurs. À vivre ensemble aujourd’hui et demain, car, sans valeurs communes, nos avenirs seront fragmentés et divisés.

Najat ROCHDI, Coordonnatrice résidente et humanitaire des Nations unies pour le Liban.

Costanza FARINA, Directrice du Bureau régional de l’Unesco à Beyrouth.


Six cent quarante bâtiments du patrimoine culturel ont été endommagés par la double explosion du 4 août 2020, notamment dans les secteurs de Gemmayzé, Rmeil et Mar Mikhaël. Ce n’est plus un secret pour personne : leurs propriétaires se sont vu offrir des sommes considérables pour la vente de leurs biens quelques jours seulement après le drame. Ce qui dénaturerait à coup sûr...

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La plus grande catastrophe ayant porté atteinte au patrimoine mondial de l’UNESCO au Liban est la destruction de la partie arrière de la villa de M. H.G. Tufendjian, exécutée par un ministre inculte de la culture dans les années 60. Cette villa est la sœur jumelle du ministère des affaires étrangères, toutes deux construites dans les années 1860 par les frères Bustros. Tout cela en dépit des indignations de l’avocat Anis Saleh et du député Khalil Hibri. Le ministre de la culture n’avait pas jugé utile d’arrêter la charcuterie du palais Tufendjian.

Honneur et Patrie

19 h 10, le 16 janvier 2022

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Commentaires (2)

  • La plus grande catastrophe ayant porté atteinte au patrimoine mondial de l’UNESCO au Liban est la destruction de la partie arrière de la villa de M. H.G. Tufendjian, exécutée par un ministre inculte de la culture dans les années 60. Cette villa est la sœur jumelle du ministère des affaires étrangères, toutes deux construites dans les années 1860 par les frères Bustros. Tout cela en dépit des indignations de l’avocat Anis Saleh et du député Khalil Hibri. Le ministre de la culture n’avait pas jugé utile d’arrêter la charcuterie du palais Tufendjian.

    Honneur et Patrie

    19 h 10, le 16 janvier 2022

  • Article de peu d’intérêt, il appelle « au-secours » mais pour le conducteur tué sur le coup, il est déjà trop tard. 

    Emile Antonios

    08 h 45, le 16 janvier 2022

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