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Usés jusqu’à la corde... à linge

Quand votre activité favorite devient la lessive,
vous êtes dans de beaux draps. (
Victor Hugo, Les Misérables)


Il lâche son pétard, quelqu’un lui répond vertement, puis les autres entrent dans la danse, si bien qu’on s’interpelle à qui mieux mieux dans une assourdissante cacophonie. Et hop! Voilà que se trouve soudain meublée une actualité politique qui était en état de mort clinique, à l’image d’un gouvernement incapable même de se réunir autrement qu’en pièces détachées.


On peut certes regretter que la triste vedette de tout ce remue-ménage ne soit autre qu’un des personnages publics les plus démonétisés du pays (au sens le plus strictement figuré, s’entend). Oui, qu’un Gebran Bassil trouve encore moyen de faire l’événement n’est franchement pas fait pour stimuler les aspirations populaires au changement. Mais en se forçant à voir les choses du bon côté, on reconnaîtra qu’il a tout de même fait œuvre utile en deux domaines précis.


- Le chef du Courant patriotique libre a d’abord asséné le coup de grâce à cette utopie voulant que l’ami de mon ami soit nécessairement mon ami. En réalité, c’est un impraticable ménage à trois que s’était offert le Hezbollah, organiquement lié à son partenaire chiite, le mouvement Amal, en concluant une entente stratégique avec le CPL. Ce qui reste objectivement, indéniablement, un parti islamiste à l’iranienne se dotait alors d’une impensable, d’une inespérée couverture chrétienne ; pour sa part, Michel Aoun s’assurait la présidence de la République, en sus d’un imposant bloc parlementaire. De toute évidence, c’est du même contrat qu’entend bénéficier le gendre et dauphin du chef de l’État. Mais à celui qui porte la culotte, la mariée de la seconde génération n’apporte cette fois qu’une dot largement défraîchie ; de surcroît, elle a le front de sommer la milice de faire son choix, un choix qui est tout fait pourtant.


- On remerciera de même Gebran Bassil pour avoir mis un peu de piquant dans le morne quotidien des Libanais en leur offrant un déballage de linge sale de la plus belle facture, même s’il n’en sort pas lui-même grandi. Surréel échange d’accusations, en effet, que celui intervenu entre le chef du CPL et le numéro deux d’Amal, l’ancien ministre des Finances Ali Hassan Khalil. À plus d’un titre, ce duel était engagé à armes (et qualifications !) égales, au point que l’opinion publique aura volontiers donné raison à l’un et l’autre des protagonistes, qu’il s’agisse indifféremment d’irrégularités financières ou de blocage délibéré des institutions. Les deux hommes ont en commun, surtout, la même et infamante distinction que leur a décernée le Trésor américain sous forme de sanctions, édictées notamment pour cause de corruption. L’un d’eux peut même se vanter d’être l’objet d’un mandat d’arrêt, dans le cadre de l’enquête judiciaire sur la terrible explosion de 2020 dans le port de Beyrouth.


On peut sérieusement se demander quels trésors d’habileté devra déployer Hassan Nasrallah pour tenter de forger un nouveau modus vivendi au sein de l’impossible, de l’invivable trinôme. Lundi soir, il n’a que sommairement évoqué l’esclandre, se disant prêt à une remise à niveau de la fameuse entente. Faisant fi des intérêts bien compris du pays, le chef de la milice s’est en revanche déchaîné contre l’Arabie saoudite, à l’heure où le Liban officiel fait assaut d’apaisement et de séduction auprès de ce royaume.


Contrastant avec le timide rappel à l’ordre dont s’est fendu le palais présidentiel, c’est bel et bien un franc désaveu de cette diatribe qu’a prononcé le Premier ministre. Ces propos ne représentent pas les vues du gouvernement ni d’ailleurs celles de la majorité des Libanais, a ainsi souligné Nagib Mikati, personnellement désigné par la France et l’Arabie pour promouvoir un processus de normalisation des rapports avec la Couronne wahhabite.


Mais encore ? Pour inhabituel de clarté qu’il soit, ce verdict ne change en rien l’atterrante réalité de cette république de l’absurde dont souffre le Liban. Entre autres prodiges, on peut y voir une fraction du gouvernement saper ouvertement les efforts du gouvernement. Et rester néanmoins, au prix d’un simple blâme, partie intégrante de ce même et fantomatique gouvernement.

Issa GORAIEB

[email protected]


Quand votre activité favorite devient la lessive, vous êtes dans de beaux draps. (Victor Hugo, Les Misérables)Il lâche son pétard, quelqu’un lui répond vertement, puis les autres entrent dans la danse, si bien qu’on s’interpelle à qui mieux mieux dans une assourdissante cacophonie. Et hop! Voilà que se trouve soudain meublée une actualité politique qui était en état de mort...