La Banque du Liban n’a jamais été à court d’idées pour essayer, en théorie, de mitiger les conséquences de cette crise sur les déposants libanais, dépossédés par les banques de leurs droits d’accéder librement à leurs fonds en devises comme en livres. Photo João Sousa
Du rafistolage. C’est ainsi que l’on pourrait qualifier les dizaines de circulaires – près de 80, entre principales et intermédiaires – de la Banque du Liban (BDL) publiées depuis le début de la crise qui a éclaté en 2019 et porté l’estocade aux banques du pays, sous le regard d’autorités dont la crédibilité s’est effondrée au même rythme que la livre libanaise – près de 27 500 livres pour un dollar hier, pour une parité officielle de 1 507,5 livres sous respiration artificielle –.
Rendant page blanche en ce qui concerne les réformes essentielles à mettre en œuvre dans le secteur, la BDL n’a par contre jamais été à court d’idées pour tenter, en théorie, de mitiger les conséquences de cette crise sur les déposants libanais, dépossédés par les banques de leurs droits d’accéder librement à leurs fonds en devises comme en livres. Avant la crise, les conversions au taux officiel stabilisé par la BDL depuis 1997, dont bénéficiaient les clients des banques libanaises, étaient quasiment automatiques, tandis que les limites des opérations de conversion, de retrait et de transfert vers l’étranger étaient très souples. Aujourd’hui, les Libanais ont, pour ainsi dire, le « choix » entre trois dispositifs pour récupérer au compte-gouttes une partie de ces fonds bloqués en mitigeant quelque peu la décote sur leur valeur, initialement calculée sur la base du taux officiel.
Circulaire n° 151 : la conversion des lollars à 8 000 livres
Le premier de ces dispositifs à avoir été mis en place est celui de la circulaire n° 151 adoptée le 21 avril 2020. Il autorise les déposants à convertir chaque mois des montants en livres libanaises de leurs comptes en dollars bloqués par les restrictions bancaires, à un taux supérieur à la parité officielle, mais toujours inférieur au taux dollar/livre sur le marché parallèle des changes.
Concrètement, l’opération consiste à convertir en livres un montant prélevé sur le compte en « dollars bancaires » ou « lollars » – deux expressions désignant les fonds de ces comptes soumis à restrictions – et à le transférer vers un compte en livres. Des livres que le client peut, ensuite, retirer en espèces dans les limites fixées pour ce même compte en livres.
Initialement programmé pour six mois, le dispositif sera prolongé à quatre reprises : une fois en 2020 (octobre via la circulaire n° 572), et trois fois en 2021, via les circulaires n° 581 d’avril, n° 596 de septembre et n° 601 de décembre. La dernière prolongation a été actée pour une période s’étendant jusqu’à fin juin 2022.
Le taux applicable a évolué avec le temps. Il était à 3 000 livres pour un dollar fin avril 2020, avant de passer à 3 900 livres au cours de l’été suivant. Malgré les dévissages successifs de la livre, il aura fallu attendre décembre 2021 pour que la BDL décide de relever le taux à 8 000 livres par dollar.
Les plafonds de conversion ont longtemps été librement fixés par les banques, jusqu’à la circulaire de décembre, qui a mis en place un plafond général de 3 000 dollars pouvant être convertis. Depuis l’été dernier, certaines banques ont cependant établi des plafonds de retrait de livres largement inférieurs au total qu’une personne disposant de lollars pourrait convertir en livres via le mécanisme de la circulaire n° 151. Ce qui ne laisse au déposant concerné d’autre moyen que d’avoir recours à sa carte pour pouvoir utiliser les livres qu’il ne peut retirer en liquide. La décision de descendre les plafonds de retrait dans la monnaie nationale a été prise après que la BDL a resserré les modalités d’approvisionnement en liquidités en livres des banques.
La circulaire n° 151 est largement inspirée de la n° 148 adoptée le 4 avril 2020 qui prévoyait un mécanisme similaire limité aux déposants dont les montants des comptes ne dépassaient pas 5 millions de livres ou 3 000 dollars. Un dispositif qui a expiré depuis. Le même mois, la BDL avait en outre reconnu la distinction entre les dollars bloqués et les dollars frais (dont la disponibilité est protégée par la circulaire n° 150 du 9 avril 2020).
Circulaire n° 158 : 400 « vrais » dollars et 400 « dollars libanais »
Printemps 2021. Face à un nouveau décollage du taux dollar/livre sur le marché rendant dérisoire le bénéfice relatif accordé par la circulaire n° 151, la BDL tente de reprendre les choses en main en relançant Sayrafa, une application diffusée un an plutôt mais qui a jusqu’ici échoué à s’imposer comme le vecteur de diffusion du taux dollar/livre et la plateforme d’enregistrement des transactions sur le marché des changes.
C’est dans ce contexte que la BDL lance, le 8 juin, la circulaire n° 158 qui permet aux déposants de retirer chaque mois de leurs comptes en devises bloqués des espèces en dollars mais aussi en livres à un taux bien supérieur à 3 900 livres (le taux alors en vigueur pour les retraits via la n° 151). D’une durée de validité d’un an, le nouveau dispositif s’adresse spécifiquement aux déposants possédant moins de 50 000 dollars dans leurs comptes au moment de la publication du texte. Il leur permet de retirer au maximum 400 « vrais » dollars et de convertir en même temps l’équivalent de ce même montant au taux de 12 000 livres pour un dollar. Seule la moitié du montant converti en livres peut être retiré, le reste devant servir à provisionner des paiements par carte.
La BDL a fixé la quasi-totalité des modalités de fonctionnement de ce dispositif. En terme de modalités, les banques ont seulement décidé d’exclure des montants pouvant être retirés via la circulaire n° 158 les fonds déposés par chèques bancaires après le 17 octobre 2019, date du début de la contestation populaire et des restrictions bancaires. Le dispositif a été amendé via la circulaire n° 592 du 5 août dernier, qui a intégré toute une série d’éclaircissements fournis par la BDL à la demande des banques. Un client ne peut demander à bénéficier à la fois de la 158 et de la 151 pour ses comptes au sein d’une même banque. Sauf si l’un des comptes est un compte de salaire domicilié. Rien n’interdit en revanche à un client de faire jouer le mécanisme de la circulaire n° 151 sur le ou les comptes qu’il possède dans un établissement et celui de la n° 158 pour celui ou ceux qu’il détient dans un autre. Enfin, un client peut décider de faire jouer la circulaire n° 158 sur un montant inférieur (plafonné à 10 000 dollars par an) à celui qu’il possède dans ses comptes, l’intérêt étant pour lui de ne pas liquider la totalité de la créance en devises que son dépôt lui attribue vis-à-vis de sa banque.
Circulaire n° 161 : des livres converties en dollars au taux de Sayrafa
Le dernier-né des mécanismes initiés par la BDL a été lancé le 16 décembre dernier via la circulaire n° 161. Présenté par la BDL comme un moyen de réduire la pression sur la demande de dollars sur le marché des changes, le texte autorise les déposants à convertir des livres déposées sur leurs comptes en « vrais dollars » pouvant être retirés en liquide, le tout au taux fixé par Sayrafa à la veille de la demande de l’opération.
Le taux Sayrafa, mis à jour quotidiennement par la BDL, est inférieur à celui en vigueur sur le marché parallèle, mais supérieur aux taux applicables via les circulaires n° 151 et n° 158.
La BDL a accordé une certaine latitude aux banques pour mettre en œuvre le nouveau dispositif. Ces dernières peuvent ainsi décider quelles catégories de déposants pourront en bénéficier et dans quelles proportions. Ainsi, certains établissements l’ont réservé aux fonctionnaires et une majorité d’enseignes semblent avoir exclu les entreprises.
Initialement programmé pour durer deux semaines, le mécanisme a finalement été prolongé jusqu’au 31 janvier prochain, via la circulaire n° 607. Ses bénéficiaires peuvent en même temps continuer d’activer les autres mécanismes de retrait dérogatoires dans les limites initialement prévues. À noter que c’est la BDL qui vend aux banques et au taux de Sayrafa les dollars utilisés pour honorer ces transactions, en les puisant dans ses réserves chancelantes de devises (qui ont diminué de moitié depuis le début de la crise, selon de récentes déclarations du gouverneur de la BDL, Riad Salamé).



Comment la diaspora peut elle avoir accès à ses dépôts ? Pouvez-vous rédiger un article là dessus ?
21 h 21, le 31 décembre 2021