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Société - Fêtes / crise

Entre joie et larmes, les associations incarnent l’esprit de Noël

Les organisations de la société civile mettent tout en œuvre pour répandre la magie de la fête, alors que le pays n’en finit plus de s’effondrer, ce qui impacte les donations.

Entre joie et larmes, les associations incarnent l’esprit de Noël

L’association Anta Akhi célébrera Noël dans son « Foyer de la tendresse ». Photo fournie par Anta Akhi

Jason, pas plus haut que trois pommes, est émerveillé. L’esprit de Noël l’attend dans une des salles du quatrième étage du club Les Créneaux, à Achrafieh, grâce à l’opération « La magie de Noël » de l’initiative Tartine du matin. Sur les tables, des jouets répertoriés par âge, des bûches, des bouteilles de vin, des produits du terroir, des chaussons de Noël, des couvertures, des habits et des accessoires pour les parents.

L’association MMKN aide les élèves des établissements publics. Photo fournie par MMKN

« Je veux une voiture de police ! » s’exclame Jason. « J’ai celle des pompiers », répond une des membres de l’organisation. Le petit fait le tour pour choisir son cadeau. À côté de lui, son père Charbel. S’il a préféré emmener son fils plutôt que de lui choisir lui-même un cadeau qu’il découvrirait le 24 décembre sous le sapin, c’est « parce que nous n’avons plus les moyens de sortir, je voulais qu’il ressente la joie des fêtes ». Le quadragénaire, qui réside à Jbeil, a perdu son emploi en 2019. « C’est la première fois que j’ai besoin d’aide. Inchallah kheir », dit-il la gorge nouée. Ce grand monsieur fixe du regard son fils, dont les yeux pétillent en serrant son nouveau cadeau. Sa voix se brise et il tente de retenir ses larmes. « Il n’y a plus rien qui donne le sourire. Je n’aurais pas pu lui offrir de présent cette année… » lâche Charbel. Ils repartent chez eux, les bras chargés de sacs, sûrs de pouvoir profiter des fêtes malgré tout.

Offre Joie organisera un dîner de Noël à la Quarantaine. Photo fournie par Offre Joie

Dans cette salle, la joie de Noël se mêle à la triste réalité de la crise économique. Les larmes de Youmna en disent long sur cette dualité.

Youmna est femme de ménage, son mari chauffeur de taxi. Ils n’auraient pas pu offrir un goût de fête à leurs enfants, comme 78 % de la population qui a plongé sous le seuil de pauvreté, selon le dernier rapport de l’Escwa publié en septembre 2021. « Mes trois enfants vont être tellement heureux », dit-elle la voix tremblante.

C’est cette notion de plaisir que les six femmes à la tête de Tartine du matin, un groupe créé en 2020, ont voulu transmettre pour les fêtes. « Le principe de notre action est de donner aux parents le plaisir de choisir leurs propres cadeaux et ceux de leurs enfants, de profiter d’un repas de Noël avec du vin et une bûche, des produits du terroir… Le tout dans la dignité », explique Lamia Darouni, qui a lancé l’opération Tartine du matin. Avec l’opération nommée « Magie de Noël », l’initiative a aidé 400 familles. « On voulait offrir à ces personnes quelque chose qu’elles ne peuvent plus se permettre. La plus grande satisfaction est de voir leur regard et leur sourire, c’est notre cadeau de Noël. » Ce n’est pas la première fois que Tartine du matin vient en aide aux plus démunis.

Offre Joie organisera un dîner de Noël à la Quarantaine. Photo fournie par Offre Joie

L’ombre du 4-Août

Répertorier toutes les initiatives civiles en cette période de fêtes serait impossible, tant elles sont nombreuses. Chaque organisation s’active pour combler le vide laissé par l’État. Et certaines, après deux ans et quatre mois, sont toujours présentes dans les quartiers ravagés par la double explosion du 4 août 2020, essayant tant bien que mal de panser les blessures.

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Dans le quartier de la Quarantaine, qui jouxte le port de Beyrouth, l’association Offre Joie est toujours là, comme au premier jour. Ce Noël, elle prévoit un dîner pour les habitants du quartier. « On l’avait déjà fait l’année dernière. C’est l’occasion de se retrouver dans la joie », raconte Nady Nassar, responsable du recrutement et des volontaires au sein de l’association. Ses membres distribueront également 1 200 colis alimentaires à Tripoli et Beyrouth.

L’association Anta Akhi répand l’esprit de Noël. Photo fournie par Anta Akhi

Les parents de la petite Alexandra, l’une des plus jeunes victimes du port, ont lancé leur propre opération de Noël pour la seconde année consécutive. Déjà en décembre dernier, ils avaient bravé la douleur pour distribuer 6 000 plats aux familles nécessiteuses. Cette année, ils ont doublé leur objectif : ce sera 12.000 plats cette fois, préparés grâce à des associations comme Love in the Kitchen, Akleh ou Basecamp, ou concoctés par des citoyens ou encore par des chefs. « Nous avons toujours du mal à vivre la période de Noël depuis le drame, mais nous voulons au moins aider ceux qui le veulent », explique Tracy Naggear. « Paul et Tracy sont une boussole pour moi. L’amour qu’ils veulent répandre en cette période de Noël est incroyable », commente Khodr Eido, un habitué du soulèvement du 17-Octobre, qui offrira ses talents de cuisinier pour l’occasion.

Le groupe Saint-Antoine de Padoue au cours de son opération de banque alimentaire. Photo fournie par Yasmina Hitti

L’esprit de Noël est celui de la solidarité

Comme pour Khodr, la période de Noël est propice au volontariat, malgré la morosité ambiante. « C’est un moment de solidarité. Je sens davantage l’esprit de Noël lorsque je fais du volontariat. C’est le moment de donner », explique Alaa, 19 ans, étudiante à la Lebanese American University (LAU). Durant les vacances, elle donnera des cours de remise à niveau aux élèves de quatrième et troisième issus d’établissements publics avec l’association MMKN (qui se prononce « moumken », c’est-à-dire « possible » en français). Cette ONG offre à 1 500 élèves « des livres de chimie, biologie et mathématiques pour les aider à réussir les examens », ainsi qu’un bouquet internet pour qu’ils suivent des cours de matières scientifiques en ligne durant les vacances de fin d’année. Tout au long de l’année, MMKN intervient pour aider ces élèves qui ont accumulé de nombreuses lacunes depuis la crise sanitaire. « L’éducation est le plus beau cadeau, surtout maintenant, quand on sait que plus de 750 000 élèves sont déscolarisés », déplore Ghada Feghali, la présidente de l’association.

La dernière opération de Noël de Gestures from the Heart. Photo fournie par l’association

Sans le volontariat, les associations auraient en effet eu beaucoup plus de mal à mettre leurs projets en œuvre. « On attend cette période avec impatience pour ressentir le sens du partage, de la solidarité et du service », raconte Yasmina, cheftaine de groupe au sein de l’Association des guides du Liban, en charge du groupe Saint-Antoine-de-Padoue, Horch Tabet.

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Cette année, cette association organise sa 24e banque alimentaire. Aux portes des supermarchés d’Adma, de Bickfaya, Rayfoun, Beyrouth et Sin el-Fil, entre autres, les scouts et les guides du Liban sont postés et reçoivent les dons d’aliments non périssables de clients pour les distribuer à près de 600 familles défavorisées. « On veut aider davantage pour redonner espoir, surtout durant cette période de crise économique. C’est une manière de remercier Dieu et de célébrer sa naissance. » Parmi les bénéficiaires du groupe, Latifa, 70 ans, qui s’occupe de son mari de 84 ans, paralysé du côté droit. À cause de la crise économique, Latifa vit avec la boule au ventre. « Je ne sais pas comment on va pouvoir continuer », dit-elle en éclatant en sanglots. Mais elle se sent moins seule dans cette bataille. « Ils agissent avec amour, comme si l’on faisait partie de leur famille », dit-elle d’une voix douce, en référence aux aides alimentaires qu’elle reçoit.

L’initiative de Tartine du matin a distribué des couvertures lors de la dernière opération de Noël. Photo fournie par Lamia Darouni

Ne pas oublier les marginalisés

Grâce aux associations, ce regain d’espoir qui anime les fêtes n’oublie personne, même ceux qui se retrouvent malgré eux en marge de la société. Comme chaque année, Anta Akhi (rattachée à Sesobel), fondée en 1992 et qui aide des adultes handicapés, organisera une soirée de Noël avec une messe de minuit et des festivités dans son « foyer de tendresse » pour les handicapés qui ne peuvent pas rentrer chez eux. « On se doit de répandre de la joie et de la tendresse. C’est la base pour pouvoir continuer », témoigne Roula Najm, présidente et directrice générale de l’association. Elle ajoute qu’Anta Akhi a été gravement impactée par les crises économique et sanitaire, qui l’ont empêchée d’organiser des activités de collecte de fonds.

L’opération de Noël l’année dernière de Paul et Tracy Naggear. Photo fournie par Tracy Naggear

Les initiatives face à la crise

Car la crise multidimensionnelle affecte profondément les organisations civiles, entraînant une baisse des revenus couplée à une augmentation des demandes d’aide. Malgré tout, elles persévèrent, contre vents et marées. « Avec la crise économique, le nombre de demandeurs d’aide a explosé, alors qu’il y a épuisement des donateurs », constate Maya Chams Ibrahimchah, fondatrice et présidente de Beit el-Baraka. Cette ONG distribuera un repas de Noël le 23 décembre.

L’initiative Tartine du matin a distribué ce Noël des jouets pour les plus démunis. Photo fourni par Lamia Darouni

« Tout devient tellement difficile, voire impossible… Ça ne ressemble plus à Noël », s’exclame Paola Accari, directrice de « Gestures from the Heart », fondée en 2011, qui a vu son opération de Noël sévèrement impactée. D’habitude, l’association, qui œuvre essentiellement à Zghorta, avait les moyens de mettre les bouchées doubles pour la période des fêtes, collectant des fonds qui couvraient jusqu’à 6 mois de besoin : 700 rations et 700 kits hygiéniques. Bien qu’elle semble loin du compte cette année, l’association sera tout de même présente en préparant et distribuant des repas chauds aux plus âgés qui vivent seuls, le 24 décembre. Malgré toutes les difficultés, Paola ne compte pas baisser les bras. « Il y a de petits miracles tous les jours qui nous aident à tenir », poursuit-elle.

La solidarité libanaise ne se limite pas à cette période, l’aide s’organise toute l’année. Et pour « L’Écoute », qui dit fin d’année dit bilan, « car Noël, c’est tous les jours », explique le père Jean-Marie Chami, fondateur de cette association qui œuvre pour intégrer socialement et professionnellement les personnes malentendantes ou les jeunes en difficulté. « Les bonnes actions, c’est toute l’année. » Et c’est exactement ce que font toutes ces associations.

Jason, pas plus haut que trois pommes, est émerveillé. L’esprit de Noël l’attend dans une des salles du quatrième étage du club Les Créneaux, à Achrafieh, grâce à l’opération « La magie de Noël » de l’initiative Tartine du matin. Sur les tables, des jouets répertoriés par âge, des bûches, des bouteilles de vin, des produits du terroir, des chaussons de Noël,...
commentaires (4)

Je demeure émerveillé devant l'esprit de solidarité dont font preuve les libanais, et particulièrement les jeunes. Le contraste avec la totale inaction de ceux qui sont censés diriger le pays, n'en est que plus frappante. Là réside le vrai Liban. Pas dans ces lieux o se réunissent les députés ou les ministres (pour ces derniers , il faudrait employer le passé). ou à Baabda. Y faire flotter le drapeau libanais est une insulte à ce même drapeau, bien plus grave qu l'insulte au passeport dont a été accusé récemment un certain humoriste!

Yves Prevost

07 h 58, le 21 décembre 2021

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Commentaires (4)

  • Je demeure émerveillé devant l'esprit de solidarité dont font preuve les libanais, et particulièrement les jeunes. Le contraste avec la totale inaction de ceux qui sont censés diriger le pays, n'en est que plus frappante. Là réside le vrai Liban. Pas dans ces lieux o se réunissent les députés ou les ministres (pour ces derniers , il faudrait employer le passé). ou à Baabda. Y faire flotter le drapeau libanais est une insulte à ce même drapeau, bien plus grave qu l'insulte au passeport dont a été accusé récemment un certain humoriste!

    Yves Prevost

    07 h 58, le 21 décembre 2021

  • Merci á tous que serais le pays sans vous.

    Staub Grace

    23 h 01, le 20 décembre 2021

  • TRES BONNE INITIATIVE. A ENCOURAGER FINANCIEREMENT CHACUN AVEC UN FUT-CE UNE TRES PETITE CONTRIBUTION.

    JE NE COMMENTE PAS. JE PARLE AU PEUPLE.

    06 h 39, le 20 décembre 2021

  • Bravo à Tartine du Matin et à toutes les organisations qui savent faire oublier les graves soucis pendant quelques heures ou quelques jours.

    Hughes Leroy

    01 h 08, le 20 décembre 2021

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