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Moyen-Orient - Éclairage

Contestation étudiante dans le Kurdistan irakien, symptôme d’un modèle en déroute

En pause pour le moment, les manifestations qui ont agité les universités en novembre illustrent la gravité de la crise budgétaire.

Contestation étudiante dans le Kurdistan irakien, symptôme d’un modèle en déroute

La police tente de disperser une manifestation d’étudiants exigeant le paiement par le gouvernement d’allocations mensuelles – suspendues depuis 2014 – près de l’Université de Souleymanieh dans la zone autonome du Kurdistan irakien. Schwan Mohammad/AFP

En apparence, il ne s’agit « que » d’une revendication exigeant le rétablissement par le gouvernement d’une allocation d’études mise à l’arrêt en 2014 en raison de la crise financière. Il y a plusieurs semaines, les étudiants de l’Université de Souleymanieh ont manifesté, appelant le gouvernement régional du Kurdistan irakien à prendre des mesures allant dans ce sens. À restituer en somme, la bourse mensuelle allant de 40 000 à 100 000 dinars – soit de 27 à 67 dollars – qu’il versait auparavant. Rapidement, cette contestation s’est étendue à d’autres localités, jusqu’à atteindre Erbil, la capitale régionale, même si elles y ont été fortement contrôlées par les forces de sécurité. Sur les images, le campus de l’université médicale Hawler est apparu cerné de toutes parts et les médias ont été empêchés d’accomplir leur travail et de couvrir les événements de l’intérieur.

« Nous demandons simplement nos droits, tels que la restauration de la bourse mensuelle et l’amélioration des conditions générales, notamment dans les dortoirs des universités publiques », explique Delin*, 20 ans, étudiante en anglais à l’Université de Souleymanieh. « Mais plus encore, nous voulons rendre à nos universités publiques la dignité qui leur a été dérobée. Le pouvoir les a ignorées depuis trop longtemps. Pour eux, tout est un business et les étudiants manquent de tout », poursuit la jeune femme qui a fait ses premières armes dans la rue dans le cadre de cette dernière séquence sociale. « Une première pour nous tous. Ils volent tout ici. On se noie dans la corruption », s’insurge-t-elle.

Survie

Principal responsable, le gouvernement de la région autonome qui, en presque vingt ans, n’est pas parvenu à bâtir un secteur privé digne de ce nom. « Sur six millions de personnes, près de 1,2 million travaillent dans le public », souligne Mera Jasm Bakr, chercheur non résident au sein de la Konrad Adenauer Foundation, qui insiste sur l’accumulation des griefs au cours des dernières années des étudiants mais aussi des citoyens ordinaires. « L’allocation, c’est l’outil qui permet de faire sortir ces griefs. Certains sont allés jusqu’à appeler au renversement de tout le système politique », dit-il. Tous les ans, des milliers d’étudiants quittent l’université sans perspective d’avenir, conscients qu’ils ne trouveront jamais d’emploi. « Avec l’inflation dans la région et le prix du loyer, beaucoup d’entre eux sont en mode survie. Ils ne peuvent épargner et les parents sont contraints de se serrer très fort la ceinture pour leurs enfants, d’autant qu’au cours de ces sept dernières années, le gouvernement n’a pas donné les salaires à temps », décrit Mera Jasm Bakr. Déjà, fin 2020, des manifestations inédites avaient eu lieu dans la région, dénonçant la pauvreté, la corruption et la crise budgétaire. Dans certains cas, des bureaux des deux principales formations politiques – l’Union patriotique du Kurdistan (PUK) et le Parti démocratique du Kurdistan (KDP) – avaient même été incendiés et la répression avait conduit à la mort d’au moins huit manifestants. L’an passé, de nombreux fonctionnaires s’étaient plaints de n’avoir reçu que 20 % de leur salaire.

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Pour répondre à la toute dernière crise, le gouvernement a stratégiquement décidé de jouer la carte de l’apaisement et d’annoncer, après plusieurs journées sous haute tension, un soutien financier aux étudiants dont les contours restent pour l’heure flous. En conséquence, les balbutiements d’un mouvement qui promettait d’être plus large sont mis entre parenthèses jusqu’à 2022. « Les étudiants prennent une pause jusqu’à l’an prochain. L’une des raisons, c’est que le gouvernement a dit allouer un certain budget et les étudiants attendent à présent de voir comment il sera distribué. Les manifestants se sont également longuement entretenus avec le coprésident du PUK (NDLR : qui domine à Souleymanieh). Il leur aurait assuré une prise en compte de leurs revendications », analyse Mera Jasm Bakr. « L’autre raison, c’est que les manifestants ont été très sévèrement réprimés, ce qui a largement nourri la peur parmi eux », ajoute le chercheur.

Selon des témoins interrogés par l’organisation Euro-Med Monitor à la fin du mois dernier, les forces de sécurité auraient « en coopération avec des individus en civil agressé des manifestants avec des coups de poing et de matraque », « en les traînant dans les rues ». Les forces auraient également tiré en l’air à balles réelles et déployé des tireurs d’élite sur le toit du siège du gouvernorat de Souleymanieh pour intimider les contestataires et lancé des grenades lacrymogènes sur les manifestants. D’après l’ONG, les forces de sécurité ont également enfermé vingt jeunes femmes dans l’un des dortoirs universitaires et tiré des gaz lacrymogènes à l’intérieur du corridor, provoquant ainsi la suffocation d’une grande partie d’entre elles avant qu’elles ne puissent s’échapper. Sans compter les dizaines de manifestants arrêtés.

Kleptocracie

Momentanément suspendues, ces dernières manifestations étudiantes ne sont toutefois que le symptôme d’une crise autrement plus large, celle d’un budget à la dérive et à travers lui, celui d’un modèle érigé depuis 2003 et l’invasion américaine de l’Irak comme l’une des rares réussites du Moyen-Orient. Symbole criant de cette faillite, le drame survenu dans la Manche le 24 novembre, marquant le naufrage le plus meurtrier depuis 2018. Au moins 27 migrants – dont de nombreux kurdes irakiens – avaient alors perdu la vie au large de Calais en tentant de rejoindre les côtes britanniques.

« Après l’invasion de l’Irak en 2003, les États-Unis et leurs alliés avaient besoin d’un récit pour justifier leur présence continue là-bas. Ils ont eu l’idée de “l’autre Irak”, c’est-à-dire la partie kurde, plus stable et moins sectaire [...] qui deviendrait un modèle pour le Moyen-Orient. Les dirigeants kurdes l’ont adopté et ont utilisé le soutien international pour consolider leur pouvoir et construire leurs empires économiques grâce aux revenus pétroliers, écrit dans un article pour New Lines l’analyste kurde irakien Kamal Chomani. Cela a apporté une sorte de stabilité et un boom économique, grâce à la hausse du prix du pétrole à l’époque. Cependant, un système kleptocratique, autoritaire et patriarcal s’est installé, que l’Occident a ignoré et que le peuple n’a pas pu combattre. »

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Codirigé d’une main de fer par un duo rival – la famille Barzani (KDP) à Erbil et à Dohouk et la famille Talabani (PUK) à Souleymanieh –, le Kurdistan irakien a pu effectivement depuis 2003 bénéficier d’une situation sécuritaire et économique relativement stable comparée à celle qui a prévalu dans le reste du pays pendant des années. Le tout au prix d’un népotisme croissant et d’une répression féroce. Selon le recensement annuel du Comité pour la protection des journalistes, quatre journalistes sont aujourd’hui derrière les barreaux en Irak – Guhdar Zebari, Omed Haje Baroshky, Qaraman Shukri et Sherwan Amin Sherwani – tous dans des geôles kurdes.

* Les prénoms ont été modifiés.

En apparence, il ne s’agit « que » d’une revendication exigeant le rétablissement par le gouvernement d’une allocation d’études mise à l’arrêt en 2014 en raison de la crise financière. Il y a plusieurs semaines, les étudiants de l’Université de Souleymanieh ont manifesté, appelant le gouvernement régional du Kurdistan irakien à prendre des mesures allant dans ce...
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