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Lifestyle - Photo-Roman

« On vole un droit que l’on n’aura jamais »

Le Bardo, l’un des seuls établissements gay de la capitale, vient de fermer ses portes. Et c’est comme si, tout d’un coup, la ville perdait (encore) un de ses rares lieux de liberté...

« On vole un droit que l’on n’aura jamais »

« Les films ont beaucoup inspiré les gens. Ils venaient s’embrasser devant une caméra. Dans une société conservatrice comme Saïda, les gens étaient prêts à jouer le jeu du baiser entre deux personnes du même sexe, mais très rarement entre un homme et une femme. Je me souviens d’un seul couple qui est venu au studio et s’est embrassé devant la caméra, et ils n’étaient pas mariés. Les autres étaient des personnes du même sexe. L’un d’eux jouait la femme, tandis que l’autre jouait l’homme (Hashem el-Madani, basé sur des conversations avec Akram Zaatari). Extrait de « Hashem el-Madani : Studio Practices » 2006 d’Akram Zaatari. Photo Tarha et el-Masri, 1958. Avec l’autorisation de l’artiste et de la galerie Sfeir Semler

Tout le monde autour de lui, tous ses amis qui ont émigré comme lui s’accordaient à dire que « c’est le plus beau moment de l’année ». Le plus beau sentiment, lorsqu’on est loin de la maison et que l’on se met à décompter les jours de décembre puis que, soudain, le cœur à mille à l’heure, l’on se retrouve à bord d’un avion qui nous jette dans le ciel doré de Beyrouth. Pour tout le monde, ce moment-là, c’est la définition même du bonheur, toujours accompagné d’un long akh d’extase. Pour tout le monde, sauf pour lui. Rien qu’à l’idée de son retour au Liban pour les fêtes, R. avait à chaque fois l’impression de se recevoir une rafale de tirs de mitraillette dans l’estomac. Ça lui semblait insurmontable, en tout cas physiquement, impossible de dormir la semaine précédant son arrivée. Contrairement à tout le monde autour de lui, pour R., rentrer au Liban signifiait aller en territoire adverse, en terrain miné, retourner dans la douleur et le mensonge ; dans un environnement où il a compris très tôt qu’il ne serait jamais accepté, seulement et simplement parce que c’est un garçon qui aime les garçons. Un louté, une tapette, comme on n’a jamais arrêté de le lui rappeler, de la cour de récré à la rue où, un soir, à dix-huit ans à peine, il avait été agressé par deux mecs bourrés au motif d’un pantalon trop moulant. C’est pour ça qu’il était parti.

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Le calvaire qui l’attend

Certes, dans le fond, R. aimait le Liban, il en conservait quelques bribes de souvenirs heureux, mais la souffrance est comme ça, elle est tyrannique, elle annule tout ce qui essaye de la contredire. Il en était parfaitement conscient. Contrairement à ses amis qui entretenaient le fantasme de l’expat’ qui rentre au bercail, quand R. pensait à ses vacances de Noël au Liban, il ne savait que trop bien le calvaire qui l’attendait. Il sentait déjà le poids du regard de son père, quelque part entre déception et dégoût ou les deux à la fois, « Tiens-toi droit, arrête de chantonner en parlant, tu ne fais pas assez de sport, tu es trop maigre. » Il imaginait déjà sa mère l’embusquer, le mettre au pied du mur avec les mêmes commentaires qui reviennent obsessionnellement, comme un mauvais refrain, d’année en année : « J’ai hâte que tu nous fasses des petits-enfants. » Et ses questions, tendues comme des pièges, qui restent sans réponse : « Tu ne comptes pas te marier ? Tu as bientôt vingt-cinq ans, trente-ans. C’est quoi cette vie ? » Il connaissait d’avance les blagues homophobes de son oncle ; ses petits-cousins qui le scrutent déjà avec une pointe de mépris, comme s’ils avaient compris, sans un mot, que ce n’est pas un vrai homme, que c’est un sous-mec. Le pire, c’est qu’il devait à chaque fois passer trois semaines, enfermé dans ce traquenard, reclus dans son silence, claquemuré derrière un masque de fer, à surveiller avec prudence l’intonation de sa voix, à contrôler le moindre mouvement de son corps, de ses mains, de ses hanches, le moindre signe qui risquerait de le trahir. Voilà ce que les vacances de Noël au Liban, « le plus beau moment de l’année », représentaient pour R. Un soir de décembre 2009, il avait dix-neuf ans, R. s’était enfermé dans sa chambre et s’était connecté à un site de rencontres gay où, au bout de quelques échanges, un certain DiscreetBoy84 l’avait invité à le rejoindre dans un bar de Beyrouth dont il n’avait jamais entendu parler, le Bardo, rue du Mexique, dans le quartier de Clemenceau. Jusqu’à ce jour, R. ignore quel pouvoir, quelle force l’avaient poussé à franchir le pas, se doucher, se raser, s’habiller, monter en voiture, traverser l’autoroute qui lie Batroun à Beyrouth et aller retrouver DiscreetBoy84 dont il ne connaissait même pas le prénom. C’était la première fois qu’il allait voir un garçon. Il n’en avait pas le mode d’emploi. Tout le trajet, la voix de ses parents le suivait, le jugement et la honte dans chacun de leurs mots, mille fois il avait failli faire demi-tour. Ça lui faisait peur, mais il avait fini par y aller.

Un village auquel il appartient

DiscreetBoy84 l’attendait à la porte du Bardo, ils s’étaient échangé des regards et des sourires, et pour la première fois sans doute, R. avait réalisé qu’il n’était pas seul. Pour la première fois, il y avait du désir qui se posait sur son corps longtemps décrié, rejeté, disqualifié. À l’intérieur, R. avait longtemps regardé les garçons danser sur du Britney Spears, du Cher, du Dalida, du Haïfa Wehbé, des morceaux qu’il ne s’autorisait même pas à jouer à la maison de peur d’être dénoncé. Ils les avaient regardés et il se voyait en chacun d’eux, leurs corps qui tout d’un coup se délestaient d’un fardeau, se libéraient de quelque chose. Comme lui, tous les hommes qui l’entouraient avaient été harcelés en cours de récré, ils avaient pris des coups, chialé dans les toilettes à force de moqueries, reçu des injures en plein visage, avaient parfois des parents qui les toisaient avec dégoût. Certains avaient connu l’humiliation dans les commissariats de police, les flics qui les déshabillent et les fouillent de partout, les gaillards à mobylette qui les insultent dans la rue. Pour la première fois, ce soir de décembre 2009, R. avait eu l’impression d’avoir trouvé, au milieu de l’intolérance de ce pays, un village auquel il appartient, et ce sentiment d’appartenance lui paraissait comme la chose la plus précieuse qui soit. Mais R. s’était surtout demandé comment tous ces garçons font pour être à ce point légers, souriants et un rien téméraires dans chacun de leur mouvement, chacune de leurs danses. Au bout de quelques verres, dans l’obscurité, DiscreetBoy84 avait posé ses lèvres sur le cou de R, et personne, autour, n’avait détourné le regard face à cette chose dont on avait pourtant expliqué à R., depuis l’enfance, qu’elle est « sale et contre nature. » « Qu’est-ce que tu fais ? » R. avait naïvement demandé. « On vole un droit que l’on n’aura jamais », lui avait dit DiscreetBoy84 en souriant. Cette phrase résumait en quelques mots le pouvoir du Bardo, celui de creuser une parenthèse de liberté au milieu d’une société machiste et homophobe au possible et en même temps d’offrir un souffle, un refuge, à la communauté queer libanaise.

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En novembre, R., depuis son exil, a appris la fermeture du Bardo. Ce soir-là, son cœur s’était serré. Il avait repensé à DiscreetBoy84, la voix de Cher et Britney Spears, à tous les souvenirs qu’il avait accumulés dans ce lieu magique, de Noël jusqu’à l’été. Il avait surtout repensé à Beyrouth, lorsque cette ville était encore une promesse, une possibilité, pour tous les garçons, comme lui, à qui l’on dit sous leur masque de fer : « Tu ne comptes pas te marier ? Tu as bientôt vingt-cinq ans, trente-ans. C’est quoi, cette vie ? »

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...

Tout le monde autour de lui, tous ses amis qui ont émigré comme lui s’accordaient à dire que « c’est le plus beau moment de l’année ». Le plus beau sentiment, lorsqu’on est loin de la maison et que l’on se met à décompter les jours de décembre puis que, soudain, le cœur à mille à l’heure, l’on se retrouve à bord d’un avion qui nous jette dans le ciel doré de Beyrouth. Pour tout le monde, ce moment-là, c’est la définition même du bonheur, toujours accompagné d’un long akh d’extase. Pour tout le monde, sauf pour lui. Rien qu’à l’idée de son retour au Liban pour les fêtes, R. avait à chaque fois l’impression de se recevoir une rafale de tirs de mitraillette dans l’estomac. Ça lui semblait insurmontable, en tout cas physiquement, impossible de dormir la semaine précédant son...
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