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Lifestyle - Photo-roman

« C’est (plus que jamais) dur d’être une femme du Liban »

C’est l’histoire d’une femme, de chaque femme, chaque mère qui survit au Liban, de plus en plus absente du discours collectif.

« C’est (plus que jamais) dur d’être une femme du Liban »

Photo G.K.

Elle est seule dans le vent. Toute seule, elle avance à petits pas au bord de cette route de montagne, que presque plus aucune voiture n’emprunte depuis que l’essence est devenue si chère. Elle claudique en écrasant les feuilles mortes comme l’on marche sur le temps, puis elle s’arrête et s’assied au pied d’un arbre, à bout de souffle. La nuit tombe lentement sur ses épaules, alors elle se force à se lever, elle doit être rentrée avant le noir. Je l’approche en lui proposant un coup de main, en me demandant pourquoi une femme de son âge, tout en noir, se trouve là, à cette heure de la journée, comme une apparition, seule au bord de cette route oubliée où personne ne passe. Elle m’explique alors qu’elle a dû se rendre à pied jusqu’à Bickfaya, le village le plus proche, pour trouver une planche à découper. La sienne est trop usée, « et comme mon fils rentre ce soir de voyage, il faut que je lui fasse à manger. Du taboulé, il adore ça. Yo2borné ». Avec sa voix qui semble à tout moment sur le point de se fêler, la vieille dame me fascine parce qu’elle raconte quelque chose de tellement personnel et d’à la fois si universel. Elle contient en elle toute une génération de femmes libanaises.

Les femmes de ma famille

Bien sûr, il y a cette chevelure boursouflée comme un nuage qui vire au bleu, l’œuvre d’un coiffeur libanais de village. Il y a cette « petite laine » des automnes dans la brume, cette jupe qui dépasse le genou et ce sac en cuir qui pend sur le bras. Il y a cette odeur indissociable des vieilles dames libanaises, quelque chose de poudré et de sucré. Il y a ce « To2borné  » qui ne quitte pas ses phrases, une icône autour du cou à laquelle elle confie le passé et ce qui vient, « Inchallah », « Grâce à Dieu ». Mais ce n’est pas cela. Il y avait chez cette dame une tristesse rentrée, retranchée, poussée au plus profond. Une tristesse enrubannée dans de la coquetterie et de l’humour, mais en même temps tellement là, tellement visible.

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Elles sont comme ça, les femmes du Liban, tristes même lorsqu’elles sourient. Et elles conservent une gaieté, une force ineffable, même quand elles sont tristes. En regardant la dame avec sa planche à découper et sa voix sur le point de se casser lorsqu’elle évoque son fils, j’ai vu en elle les femmes de ma famille. Ma grand-mère qui me raconte en rigolant comme elle a dû fuir son appartement en 1975 sous les bombes, avec des oreillers sur les têtes de ses deux filles, pensant que ça les protégerait d’une balle de sniper. Ma mère qui me parle de l’enfer des tribunaux ecclésiastiques au Liban en réussissant, à chaque fois, à me faire me tordre de rire. Quel est le mystère de leur force ? « Vous n’avez pas peur de rentrer seule, à une heure pareille? Il faut faire gaffe », ai-je demandé à la dame, après m’être assuré qu’elle était bien arrivée sous son immeuble. « Compte sur Dieu. Et puis, si ça tenait à ça. Eh oui, c’est dur d’être une femme libanaise. Et maintenant plus que jamais. » Le même soir, en rentrant chez moi, je tombe par hasard sur une série de statistiques menées par le centre Abaad, qui révèlent que 94,7 % des Libanaises considèrent qu’elles ont besoin de protection en dehors de chez elles. Et aussi que les Forces de sécurité intérieure ont reçu en moins de 11 mois 1 184 appels téléphoniques de femmes victimes de violences conjugales.

C’est dur

Comme toutes les crises, le grand déluge libanais a englouti les franges sociales les plus marginalisées, les femmes en premier. Tout est devenu si dur au Liban qu’on oublie à quel point le quotidien est devenu d’autant plus difficile pour les femmes. Une fois de plus, on pense si peu à elles. Elles disparaissent du discours collectif. Pourtant oui, c’est dur, tellement dur d’être une femme au Liban en temps de crise. C’est dur de sortir le soir, quand plus un lampion n’éclaire les rues, sans cette peur au ventre que ne connaissent que les femmes. Cette peur qui court en silence et électrise le corps, cette boule étrange qui t’étrangle le ventre, la gorge, et qui se transmet sans un mot de génération en génération. C’est dur de rentrer d’une soirée en tremblant et te mordant la lèvre, en regardant par-dessus l’épaule, en réagissant au moindre miaulement de chat, parce que tu ne te fais pas d’illusion et que tu as compris que si quelque chose venait à t’arriver, aucune loi n’est là pour te protéger. Que ta parole sera systématiquement sacrifiée sur l’autel d’une pseudo « folie furieuse ». C’est dur d’avoir les poches et l’avenir crevés, et d’entendre encore et encore « tu n’as qu’à te marier, c’est ta seule façon de t’en sortir. Surtout en ces temps difficiles ». C’est dur de continuer à sentir que tu es à l’ombre d’un grand frère, d’un père qui te possède, la chose d’un mari qui te malmène en t’expliquant que dans ce pays, quoi que tu fasses, quoi que tu dises, la vérité, elle est de son côté.

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C’est dur de parcourir les rayons de supermarché et devoir regarder ton enfant dans les yeux et lui dire « non, on ne pourra pas se permettre cela », seulement parce que tu es fauchée, que tu n’as aucune issue, aucune arme contre cela, puisque tu as toujours été considérée comme un ventre, un outil à procréer, langer, nourrir et faire le ménage. Et c’est toujours aussi dur de choisir un chemin de traverse, une cavale en solitaire, sans être traitée de pute ou de détraquée. C’est dur d’être seule, dur de mettre des enfants au monde, de ce côté du monde, en sachant que ce pays, un jour, t’en privera, d’une manière ou d’une autre. Il est dur, oui, ce trajet vers l’aéroport que tu as fait mille fois et dont tu connais si bien la douleur, comme une femme ou une mère de marin, mille fois arrachée à ceux que tu aimes. Oui, c’est dur d’être une femme libanaise aujourd’hui et de regarder son pays disparaître aux mains de petits, si petits hommes.

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


Elle est seule dans le vent. Toute seule, elle avance à petits pas au bord de cette route de montagne, que presque plus aucune voiture n’emprunte depuis que l’essence est devenue si chère. Elle claudique en écrasant les feuilles mortes comme l’on marche sur le temps, puis elle s’arrête et s’assied au pied d’un arbre, à bout de souffle. La nuit tombe lentement sur ses épaules,...

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Magnifique

Zampano

17 h 33, le 29 novembre 2021

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Commentaires (1)

  • Magnifique

    Zampano

    17 h 33, le 29 novembre 2021

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