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Moyen-Orient - ÉCLAIRAGE

En Libye, la saga électorale se poursuit devant les tribunaux

La cour d’appel de Sabha a réhabilité hier la candidature de Saïf el-Islam el-Kadhafi, disqualifié sept jours plus tôt par la Haute Commission électorale (HNEC), en vue de l’élection présidentielle prévue le 24 décembre.

En Libye, la saga électorale se poursuit devant les tribunaux

Une Libyenne vérifie les noms inscrits sur la liste électorale afin de récupérer sa carte d’électrice, le 8 novembre 2021, à Tripoli, en Libye. Photo AFP

Des pressions exercées contre les juges libyens et les chars de Khalifa Haftar, le général de l’Est à la tête de l’Armée nationale libyenne (ANL), déployés autour de la cour d’appel de Sabha. Des manifestations de soutien au candidat Saïf el-Islam el-Kadhafi, fils cadet de l’ancien « guide » autoproclamé, et des rumeurs de tirs à balles réelles.

Depuis dimanche dernier, les informations en provenance de la ville de Sabha, capitale du Fezzan, inquiètent. Elles font craindre ce que les observateurs redoutaient depuis plusieurs mois : une dégradation de la situation sécuritaire à l’approche de la présidentielle prévue le 24 décembre courant. D’autant que les incidents n’étaient pas circonscrits à Sabha. Dans le Nord, à el-Azizia et à Tripoli, un groupe armé a attaqué cinq centres électoraux, jeudi, volant du matériel et kidnappant un employé, selon le site en ligne al-Wasat. À Houn, dans le centre du pays, différentes milices, pourtant toutes pro-Haftar, se seraient affrontées, forçant des familles à fuir leurs maisons, selon Libya Observer.

Certes, la décision de la cour d’appel rendue hier soir a stoppé l’engrenage, au moins à Sabha, en réhabilitant la candidature de Saïf el-Islam el-Kadhafi, disqualifié sept jours plus tôt par la Haute Commission électorale (HNEC). Cette dernière avait alors écarté, pour des motifs divers, 25 des 98 postulants à la présidence, dont celle du chef du gouvernement d’union nationale Abdulhamid Dbeibah. Les disqualifiés ont alors pris le chemin des tribunaux afin de tenter d’inverser la décision de la HNEC qui aurait pu, en l’état, fournir un avantage décisif au troisième « poids lourd » de l’élection, le candidat Haftar.

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Mais l’apaisement des esprits après une semaine électrique n’est que très relatif et vraisemblablement passager. Car la hausse des tensions reflète des lignes de fracture profondes, à l’œuvre pour le moment de manière contenue, mais qui menacent à tout moment d’exploser. C’est en ce sens qu’il faut comprendre les nombreux avertissements des chancelleries occidentales ces derniers jours, tout comme la déclaration, mercredi, du ministre de l’Intérieur libyen selon laquelle l’environnement sécuritaire ne permettrait plus la tenue du scrutin le 24 décembre et celle, hier, du président du Conseil de sécurité de l’ONU affirmant que les conditions pour une élection « libre, démocratique et crédible » n’étaient pas réunies.

Joueur d’échecs

Quelle que soit la suite, une conclusion s’impose d’emblée : les différentes forces en présence manipulent avec brio le pouvoir dissuasif des armes, mais aussi les vulnérabilités du système judiciaire et les clivages tribaux afin de parvenir à leurs fins. Sabha, cette ville du Sud-Ouest libyen d’où Saïf el-Islam avait proclamé sa candidature le 14 novembre, en est un cas d’école. Depuis au moins dimanche dernier, Khalifa Haftar y fait pression afin de dissuader les juges de statuer sur le recours émis par Saïf el-Islam, provoquant la colère des « Kadhadhfa », tribu dont est issue la famille Kadhafi. Mais la stratégie des pro-Haftar a aussi été d’exploiter certaines divisions tribales préexistantes afin de déplacer le centre d’attention et de brouiller les lignes. « L’argument des pro-Haftar a alors été de dire que les troubles n’ont rien à voir avec eux, mais viennent d’Awlad Seulaiman (…), eux-mêmes partagés entre les pro-Haftar et le gouvernement de Tripoli… » explique Claudia Gazzini, analyste sur la Libye au sein du Crisis Group.

Mais l’homme fort de l’Est est loin d’être le seul à exploiter à son avantage les failles du pays. À Sabha, comme à Tripoli et à Zawiya, les leaders politiques jouent avec le judiciaire comme un joueur d’échecs avec ses pions. « Il suffit de menacer un juge (…) jusqu’à ce que qu’un autre, susceptible de se positionner favorablement, soit nommé », regrette Claudia Gazzini. Mercredi, la cour d’appel de Tripoli a ainsi réhabilité la candidature du Premier ministre Dbeibah après sa disqualification par la HNEC le 25 novembre. Le même jour, la cour d’appel de Zawiya a accepté une série de recours déposés contre Khalifa Haftar, disqualifiant sa candidature – mais la décision n’aura aucune portée puisque seuls sont recevables les appels déposés devant une juridiction locale où la personne visée réside.

Pente glissante

Le scrutin du 24 décembre, qui a lieu dans le cadre d’un processus de transition politique parrainé par la communauté internationale, devrait (aurait dû ?) être le premier scrutin présidentiel de l’histoire du pays et le premier rendez-vous démocratique des Libyens depuis 2014. Au lieu de cela, il s’est transformé en une bataille où tous les coups sont permis, les candidats investissant le terrain juridico-politique sans pour autant renoncer aux armes. Retour à la case départ, donc, une dizaine de jours après l’annonce par la HNEC de la clôture du dépôt des candidatures, c’est-à-dire à un scrutin extrêmement polarisé se jouant entre ces « poids lourds » du paysage politique national qui disposent, chacun, d’un ancrage local (limité) et de puissants parrains étrangers (russes, turcs, émiratis…). « Cette séquence, qui a été ponctuée d’évènements imprévisibles – à coups de recours, de verdicts et d’appels –, est finalement susceptible de se solder par un feu vert à l’égard de tous les candidats (rejetés par la commission, NDLR) », estime Claudia Gazzini.

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Ailleurs, ces développements auraient pu garantir que le processus électoral soit remis sur les rails, permettant au jeu démocratique de faire son travail de « sélection naturelle ». Mais en Libye, où les forces en présence disposent de toutes les armes (physiques, juridiques) pour contester les résultats d’une élection, on ne peut pas espérer d’un vote qu’il dénoue ce qui était déjà insoluble sur le terrain militaire.

Depuis le mois de septembre, les forces rivales de l’Est et de l’Ouest libyens, en rupture depuis 2014, s’opposent quant aux règles du jeu électoral. Le scrutin législatif, initialement prévu pour le 24 décembre, a déjà été différé à janvier. C’est désormais la tenue du premier tour de la présidentielle qui est menacé, pas seulement par la dégradation de la situation sécuritaire, mais aussi en raison des menaces de boycott et de fermeture contrainte des bureaux de vote. « Nous ne nous attendons pas à un report à part entière, mais plutôt à un retard technique, c’est-à-dire une période supplémentaire permettant de régler les problèmes et de faire appel », poursuit Claudia Gazzini. Quelques jours donc, peut-être quelques semaines, pour arriver à bout des différends et permettre de valider une liste finale de candidats admis à concourir.

L’environnement international, lui aussi, est sur une pente glissante. L’ONU, qui chapeaute le processus de transition dans le cadre du Forum du dialogue politique libyen (FDPL) depuis novembre 2020, se trouve dans une position délicate : son émissaire en place depuis janvier, Jan Kubis, a annoncé sa démission le 23 novembre. Et la Russie, engagée officieusement en Libye à travers les mercenaires du groupe Wagner, vient de bloquer la nomination de son remplaçant, le Britannique Nicolas Kayas. Un vide institutionnel qui ne devrait rien arranger aux affaires des Libyens.


Des pressions exercées contre les juges libyens et les chars de Khalifa Haftar, le général de l’Est à la tête de l’Armée nationale libyenne (ANL), déployés autour de la cour d’appel de Sabha. Des manifestations de soutien au candidat Saïf el-Islam el-Kadhafi, fils cadet de l’ancien « guide » autoproclamé, et des rumeurs de tirs à balles réelles. Depuis dimanche...

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