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Moyen-Orient - Éclairage

Candidats, électorat, scénarios : la Libye face à l’inconnu à un mois de la présidentielle

L’élection présidentielle libyenne prévue pour le 24 décembre sera la première dans l’histoire du pays. Même si les 98 candidatures ne seront pas toutes retenues, la course s’annonce serrée... et imprévisible.

Candidats, électorat, scénarios : la Libye face à l’inconnu à un mois de la présidentielle

Il y a ceux que l’on attendait, ceux que l’on n’attendait pas… et ceux que l’on n’attendait plus. En Libye, les noms des aspirants au siège de président sont désormais publics. Et ils sont nombreux: un peu moins d’une centaine de candidats – dont seulement deux femmes et des dizaines d’inconnus – ont postulé en vue du premier tour de l’élection présidentielle prévue le 24 décembre.

L’annonce, mardi, par la Haute Commission électorale (HNEC), de la clôture du dépôt des candidatures, a ouvert une nouvelle phase de sélection. Parmi les 98 postulants, une partie ne dépassera pas le stade du dépôt de dossier. 25 candidats, dont Saïf el-Islam Kadhafi (fils cadet de l’ancien dictateur) et le célèbre comédien Hatem el-Kur, ont déjà été disqualifié hier. D’autres peuvent encore les rejoindre, soit parce qu’ils ne remplissent pas les critères d’éligibilité, ne parviennent pas à rassembler les 5 000 parrainages nécessaires, ou bien faute d’avoir démissionné de leurs fonctions officielles dans le délai imparti, comme le requiert la loi.

Ce processus pré-électoral, sous la forme d’un mécanisme homogène chapeauté par la HNEC, ressemble, de loin, à un petit succès. D’autant qu’il intervient après une période de relative stabilité, marquée par la formation d’un gouvernement d’union nationale, une accalmie sécuritaire et une amélioration économique. Depuis le début de l’année 2021, les Libyens bénéficient d’un répit.

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Mais le calme est précaire. Les difficultés à s’entendre depuis plusieurs mois sur les règles du jeu électoral sont révélatrices de rivalités que ni l’ONU ni les déclarations de bonnes intentions n’ont suffi à masquer. Le scrutin législatif, initialement prévu le 24 décembre en même temps que le premier tour de la présidentielle, a déjà été reporté à janvier. Sans être garanti, puisque rien dans le décret adopté en septembre par le Parlement de l’Est, contre l’avis du Haut Conseil d’État libyen de Tripoli, n’assure que les scrutins législatif et présidentiel (second tour) aient lieu le même jour – or seule leur simultanéité permettrait d’empêcher certaines parties de saborder les législatives en cas d’échec à la présidentielle. Même le scrutin de décembre, dont la préparation est bancale et entachée de nombreuses polémiques, est jusqu’aujourd’hui loin d’être assuré. Les pierres d’achoppement susceptibles de faire trébucher le processus sont encore légion: contestations, violences, boycott du scrutin ou encore fermeture contrainte des bureaux de votes… Tous les scénarios peuvent encore être imaginés à ce stade. Tour d’horizon des grands enjeux à moins de 30 jours de l’échéance électorale qui marque la première élection présidentielle de l’histoire du pays et le premier rendez-vous démocratique des Libyens depuis 2014.

Les candidats

Les « poids lourds »...

Il y a d’abord les poids lourds du paysage politique national – Abdulhamid Dbeibah (Premier ministre du gouvernement d’union nationale depuis mars), Khalifa Haftar (homme fort de l’Est libyen), Aguila Saleh (porte-parole du Parlement de Tobrouk), Fathi Bachagha (ancien ministre de l’intérieur), ou encore, jusqu’à hier soir, Saïf el-Islam Kadhafi. Ces personnalités « connues mais aussi très clivantes », note Virginie Collombier, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, occupent une grande partie de l’espace médiatique, mais leurs candidatures n’ont été rendues officielles qu’au cours des dernières semaines.

Parmi eux, Khalifa Haftar et Saïf el-Islam sont des personnalités particulièrement contestées, disposant certes d’un certain ancrage populaire, mais polarisantes au niveau national. Le premier, chef de l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL), reste associé à l’offensive militaire lancée contre Tripoli en avril 2019. Figure martiale forte, il revendique sa méfiance à l’égard du processus politique, ayant notamment déclaré que le pays « n’était pas mûr pour la démocratie », ou encore que l’ANL ne « se soumettrait à aucune autorité civile ou autre ». Le second, qui avait promis « des rivières de sang dans toute la Libye » au lendemain du soulèvement populaire de 2011, fait l’objet d’un double mandat d’arrêt par une juridiction libyenne et la Cour pénale internationale. C’est d’ailleurs sur cette base que la HNEC rejette sa candidature, pour cause de « crime contre l’honneur et la confiance ». « L’ironie suprême était de le voir participer au même processus politique qu’il a tenté d’écraser par tous les moyens il y a une décennie », relève Anas el Gomati, directeur du Sadeq Institute, un centre de recherches basé à Tripoli. Dans l’imaginaire collectif, Kadhafi, mais aussi Haftar incarnent un retour à la guerre et aux violences.

Ce qui n’est pas le cas de Abdulhamid Dbeibah, à la tête de l’exécutif actuel. Ce dernier bénéficie d’un certain crédit au sein de la population dans la mesure où il incarne une figure de paix et une ère de relative stabilité portée par son gouvernement depuis mars. Mais il n’échappe pas à la controverse et au discrédit, puisqu’il s’était engagé à ne pas se présenter aux élections lors de sa prise de fonctions en mars. S’il a été épargné par la première vague de sélection annoncée hier par la HNEC, il risque encore la disqualification faute d’avoir quitté son poste 90 jours avant le scrutin. Il en va de même pour la candidature de Khalifa Haftar qui peut être écarté dans les semaines à venir. Le procureur militaire semble le vouloir, puisqu’il a déposé lundi une plainte en ce sens. Une telle décision, si elle était prise, pourrait être lourde de conséquences pour les puissances étrangères présentes dans le pays, qui n’auront plus aucune raison d’encourager un scrutin excluant leurs protégés. C’est le cas de la Russie engagé derrière l’homme fort de l’Est, mais aussi de la Turquie, qui a laissé entendre son refus d’une élection « erronée » et qui pourrait appeler au boycott si Dbeibah était disqualifié.

...et les autres

Viennent ensuite un certain nombre de profils « intermédiaires » qui occupaient des postes à responsabilité au sein de l’ancien régime – l’ancien ministre de l’Industrie, Fathi bin Shatwan, ou l’ex-ambassadeur de Libye à l’ONU, Ibrahim al-Dabbachi – ainsi que des « hommes d’affaires, juristes et technocrates », note Virginie Collombier. « Mais même s’ils essaient de se positionner comme des personnalités capables et compétentes portant une vision pour le futur de la Libye, ces derniers rencontreront des difficultés pour construire un socle électoral important, puisqu’il s’agit de personnalités très peu connues bénéficiant d’un soutien essentiellement local au sein de groupes particuliers », poursuit la chercheuse. Une seule candidature sortait du lot, jusqu’à sa mise à l’écart hier par la HNEC qui cite des « conditions de santé insuffisantes » : celle du comédien et humoriste Hatem el-Kur, dont on ignore si elle était « soutenue par une vision et un programme, ou bien s’il s’agissait d’un geste à portée satirique visant à souligner l’absurdité du scrutin, notamment le ridicule de candidatures comme celles de Haftar ou de Saif al-Islam », poursuit Anas el-Gomati.

Reste que le processus qui était censé ouvrir la voie à une nouvelle ère n’est jamais parvenu à faire émerger ces visages du changement au niveau national. « Les candidats inconnus auraient pu représenter quelque chose à l’avenir… Mais comment convaincre des millions de Libyens en moins de 30 jours ? » fait remarquer ce dernier. Les discordes, lenteurs administratives et retards logistiques ont en effet bloqué la conduite de campagnes électorales qui auraient pu fournir une plateforme d’expression et un tremplin.

Le corps électoral

Aperçu général

Depuis l’indépendance en 1951, les Libyens n’ont connu qu’une royauté, suivie par quatre décennies de dictature sous Kadhafi, à partir du coup d’État de 1969 et jusqu’à 2011. La décennie sanglante et chaotique qui a suivi le soulèvement populaire implique qu’une grande partie des Libyens perçoivent aujourd’hui ce rendez-vous électoral comme une aubaine.

À ce jour, 1,7 million de cartes électorales ont été distribuées à travers les bureaux de vote du pays – soit 60 % des 2,8 millions de Libyens éligibles inscrits sur la plateforme en ligne de la HNEC. Parmi eux, 50 % ont moins de 30 ans. En investissant les plateformes Instagram et TikTok, Saïf el-Islam Kadhafi l’a bien compris : un des grands enjeux sera le vote de cette nouvelle génération de Libyens qui a été marquée par le soulèvement de 2011 et, peut-être plus encore, par les dix années de guerre qui ont suivi. Une minorité sera probablement séduite par l’image d’ « homme fort » auquel aspire le fils du « guide » autoproclamé. Mais « une majorité aspire surtout à tourner la page du conflit en inaugurant un nouveau chapitre », estime Anas el-Gomati. « Les jeunes sont beaucoup plus intéressés par les questions de fond – celle de la Constitution, de la nature du régime politique, ou encore le rapport entre le pouvoir central et les gouvernements locaux », souligne Virginie Collombier.

« Émiettement des voix »

Au-delà de cette catégorie, le reste de l’électorat est avant tout fragmenté et dispersé sur le plan régional et politique – à l’image du pays. Même si les candidatures « poids lourds » étaient finalement validées, l’extrême polarisation du pays et le nombre de candidatures laissent à penser qu’aucune figure ne dispose d’un ancrage populaire suffisant pour rassembler. Cet « émiettement considérable des voix », remarque Virginie Collombier, serait alors le principal paradoxe de ce scrutin qui ambitionne par ailleurs de faire émerger une figure forte capable de fédérer la nation.

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À l’Est et dans certaines zones du Fezzan, au Sud, une problématique supplémentaire s’invitera dans les urnes: les observateurs s’attendent à ce que les forces de l’ANL, soutenues par les mercenaires russes, tiennent le scrutin d’une main de fer et empêchent la tenue d’élections libres. Ce qui pourrait avoir deux conséquences: décrédibiliser le résultat final et dissuader certains citoyens d’aller voter.

Les différents scénarios possibles

Report, annulation

Le respect du calendrier électoral est le principal sujet de préoccupation à ce stade. Depuis plusieurs mois, les rumeurs vont bon train quant à un ajournement ou une annulation de la présidentielle… Sans qu’aucune des forces en présence ne soit véritablement à même de saboter le scrutin. Mais personne ne semble non plus aux commandes. « Ce n’est pas clair qui décide: d’un côté, la HNEC ne se présente pas comme un organe décisionnel mais comme un agent chargé de la mise en œuvre. Elle affirme qu’elle aura recours à l’intervention de la Cour suprême. Mais cette dernière ne siège pas actuellement… », observe Anas el-Gomati. La démission, mardi, de l’émissaire de l’ONU Jan Kubis, risque d’accentuer ces incertitudes. En l’absence d’une autorité capable de trancher, le scrutin du 24 décembre pourrait être reporté… Tout comme il pourrait avoir lieu bon gré mal gré, presque par défaut.

Contestations

Dans tous les cas, les différends et bisbilles en tous genres occuperont le premier plan. En amont, durant et après le scrutin. Ils ont commencé à travers le bras de fer auquel se livrent, depuis septembre, la Chambre des représentants de Tobrouk et le Haut Conseil d’État libyen (l’équivalent du Sénat) basé à Tripoli. Ils se poursuivent avec les appels au boycott du scrutin ou la fermeture, déjà effective, de certains centres électoraux. Or si 5 %, ou plus, des bureaux de vote à travers le pays sont fermés le jour J, les résultats de l’élection seraient d’emblée invalidés.

Même dans le meilleur des cas, c’est-à-dire si le scrutin se déroule comme prévu le 24 en l’absence de grandes surprises, tout est déjà en place pour permettre aux perdants de contester les résultats en discréditant le processus (candidatures, modalités de vote). « Si un personnage émerge comme vainqueur dans une partie du pays, par exemple Haftar à l’Est, la possibilité d’un refus par une partie de la population et des factions adverses de l’Ouest pourrait mener à un retour à une division de facto du pays entre au minimum deux camps concurrents et deux blocs institutionnels rivaux », commente Virginie Collombier. Le travail d’unification mené depuis novembre 2020 dans le cadre du Forum du dialogue politique libyen (FDPL) se verrait alors réduit à néant.

Violences

L’élection, en quelque sorte, est mise en question avant même d’avoir eu lieu. Mais l’enjeu dépasse largement la crédibilité du scrutin, dans la mesure où la période menant aux élections a réveillé des lignes de fractures désormais susceptibles de basculer en affrontements armés à n’importe quel moment. Le rejet de certaines candidatures peut notamment mettre le feu aux poudres. « Les risques de violences sont grands, pas seulement à l’issue du scrutin mais également avant même sa tenue, compte tenu de la hausse des tensions ces dernières semaines », avertit Virginie Collombier.

De chaque côté, à l’Est comme à l’Ouest, les factions armées occupent le terrain avec l’appui de leurs parrains étrangers. La Turquie, implantée à l’Ouest à travers un accord de coopération militaire depuis fin 2019, et la Russie, engagée officieusement à travers les mercenaires du groupe Wagner, ne sont peut-être pas particulièrement enclines à bousculer le statu quo. Mais le recours aux armes et l’émergence de poches de violences localisées représentent à ce stade une possibilité sérieuse. Nous sommes loin de l’objectif affiché par la communauté internationale, qui ambitionnait d’unifier le pays par la voix des urnes.


Il y a ceux que l’on attendait, ceux que l’on n’attendait pas… et ceux que l’on n’attendait plus. En Libye, les noms des aspirants au siège de président sont désormais publics. Et ils sont nombreux: un peu moins d’une centaine de candidats – dont seulement deux femmes et des dizaines d’inconnus – ont postulé en vue du premier tour de l’élection présidentielle...

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