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Moyen-Orient - Éclairage

Fin de la détente entre Riyad et Téhéran

Sur la voie ardue d’une normalisation il y a peu, les deux puissances régionales font de nouveau monter la pression dans leurs zones d’influence.

Fin de la détente entre Riyad et Téhéran

Le drapeau saoudien flottant sur le consulat du royaume wahhabite à Bagdad (à gauche) et le drapeau iranien devant l’ambassade de la République islamique à Londres. Photos archives AFP

La période d’accalmie aura été brève. Il y a quelques semaines, l’Arabie saoudite et l’Iran semblaient encore sur la bonne voie pour rétablir leurs relations diplomatiques rompues il y a cinq ans. Mi-octobre, un responsable saoudien déclarait sous couvert d’anonymat au Financial Times que « Riyad envisageait d’autoriser la réouverture du consulat iranien dans la ville portuaire de Djeddah ». L’espoir nourri alors faisait écho aux réunions secrètes entre responsables de la sécurité et du renseignement iraniens et saoudiens organisées depuis avril dernier par l’intermédiaire du Premier ministre irakien Mostapha al-Kazimi. L’arrivée au pouvoir de Joe Biden aux États-Unis, la crise économique et sanitaire, et l’essoufflement général après des années de bras de fer régionaux avaient convaincu les deux puissances de donner une chance à la diplomatie. « Nous sommes sérieux à propos de ces discussions », avait encore affirmé à la mi-octobre le ministre saoudien des Affaires étrangères, Fayçal ben Farhane.

Mais les mois ont passé et les négociations ont fait du surplace. Pire, les tensions se sont intensifiées au cours de ces dernières semaines sur plusieurs théâtres régionaux, laissant penser que la détente est déjà terminée. Symbole de ce point de rupture, Mostapha al-Kazimi, qui avait joué un rôle essentiel dans la reprise du contact direct entre les deux puissances, a été la cible dimanche dernier d’une tentative d’assassinat dans sa résidence à Bagdad, attribuée à des milices pro-iraniennes. Ces groupes armés contestent les mauvais résultats électoraux enregistrés par les partis qui leur sont affiliés lors des législatives qui se sont tenues le 10 octobre dernier. Des résultats qui mettent en péril leur domination de la scène politique irakienne. Si le doute plane quant à savoir si les groupes derrière l’attaque ont obtenu le feu vert de Téhéran, il semble néanmoins que l’Iran cherche à défendre ses acquis sur la scène irakienne, comme dans d’autres pays de la région.

Pour mémoire

Entre Riyad et Téhéran, le rapprochement s’accélère

Par exemple au Yémen, où les combats font rage autour de la ville de Ma’rib, capitale de la province éponyme qui constitue le dernier bastion du Nord toujours aux mains des forces loyalistes, lesquelles contrôlent par ailleurs de larges pans du sud du pays. L’Arabie saoudite y mène depuis 2015 une coalition militaire pour soutenir les forces gouvernementales du président Abd Rabbo Mansour Hadi contre les rebelles houthis soutenus par Téhéran. Ces dernières semaines, malgré les frappes intensives de la coalition qui ont déjà fait des milliers de morts, les groupes houthis ont enregistré des avancées dans la prise de la ville. Pourtant, le Yémen était au cœur des discussions bilatérales entre les deux rivaux, les Saoudiens considérant ce dossier comme une priorité pour obtenir des garanties sécuritaires afin de sortir de cette guerre coûteuse et pouvoir attirer des investissements.

« L’Iran veut modifier les calculs américains »

Les deux puissances régionales ne semblent pas avoir entamé les négociations dans le même état d’esprit, Téhéran se montrant pressé de rétablir des relations diplomatiques, sachant pourtant que « pour Riyad, cela requiert au préalable de nombreuses autres étapes, bien que peu de choses aient avancé », résume Firas Maksad, directeur stratégique des partenariats au Middle East Institute. L’Arabie saoudite a joué l’escalade sur un autre front : le Liban. Les propos récents du ministre libanais de l’Information, Georges Cordahi, critiquant l’intervention saoudienne au Yémen, ont fourni un prétexte à une crise diplomatique entre Beyrouth et les pays du Golfe, Riyad en tête, menant notamment au rappel de son ambassadeur au Liban et à l’expulsion de l’émissaire libanais du royaume. Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Fayçal ben Farhane, l’a clairement dit : « Le problème est plus large », « ce qui nous préoccupe, c’est la domination des supplétifs iraniens sur la scène libanaise ». Toutes les importations du Liban vers l’Arabie saoudite ont également été suspendues jusqu’à nouvel ordre.

Ce regain de tensions est à placer dans le contexte de la reprise des pourparlers sur le nucléaire iranien, prévue le 29 novembre à Vienne, qui vise à revenir à l’accord de 2015 dont Donald Trump était sorti unilatéralement en 2018 pour poursuivre, à la place, une politique de « pression maximale » à base de sanctions économiques contre Téhéran. « L’Iran veut modifier les calculs américains en ce qui concerne les discussions sur le nucléaire et estime que l’administration Biden est vulnérable ou moins disposée à s’engager au Moyen-Orient comparée à Trump », explique Joe Macaron. Selon le site d’information al-Monitor, le ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian, a déclaré mardi à son homologue français lors d’une conversation téléphonique que l’Iran « continuera vigoureusement à booster sa puissance défensive », ajoutant que ce droit souverain sera exercé « sans prendre en compte le comportement peu constructif des États-Unis ». Riyad, qui n’est pas partie aux négociations, cherche quant à lui à s’assurer que sa position sera défendue sur les dossiers annexes à l’accord nucléaire, notamment en ce qui concerne les activités régionales de la République islamique. Dans cette optique, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a réaffirmé mi-octobre « l’engagement des États-Unis à défendre le royaume ».

Malgré cette affirmation, l’administration américaine affiche la volonté de continuer son désengagement de la région. « L’Iran et l’Arabie testent tous les deux l’administration Biden et font pression pour que Washington s’implique de manière à servir leurs intérêts », souligne Joe Macaron, chercheur au Arab Center Washington DC.

Une rivalité qui coûte très cher

Dans une communication étudiée, la République islamique s’est vantée au début du mois d’avoir saisi quelques semaines auparavant un pétrolier qui aurait été confisqué par les Américains un an plus tôt alors qu’il était en route vers le Venezuela. Ces derniers ont démenti l’information, affirmant que le bateau battait pavillon vietnamien et qu’ils n’étaient pas intervenus. Le calendrier de cette annonce, diffusée un jour avant l’anniversaire de la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran en 1979, en fait un message adressé à Washington, qui se montre récemment plus conciliant face à Riyad. À rebours de la politique voulue par Joe Biden de « recalibrer » sa relation avec le royaume au regard de ses violations des droits humains, le gouvernement américain a approuvé la semaine dernière un contrat d’armement de 650 millions de dollars avec le royaume. Le 30 octobre, une mission de patrouille américaine avait contourné la péninsule Arabique accompagnée successivement par des avions israélien et saoudien dans l’objectif d’envoyer un message de dissuasion à l’Iran.

Pour mémoire

Quels réalignements en vue au Moyen-Orient ?

Si Washington est au centre de leurs préoccupations, les deux États ont néanmoins chacun « d’importants problèmes économiques entre autres, qu’ils doivent résoudre alors que leur rivalité leur coûte très cher », insiste Barbara Salvin, directrice de l’initiative Future of Iran à l’Atlantic Council. « Les Iraniens ne veulent pas que leur gouvernement s’implique autant en politique dans d’autres pays, ils veulent qu’il règle les problèmes domestiques et ça doit être l’objectif principal du président Raïssi s’il espère gagner en popularité », ajoute-t-elle. À Riyad, assurer la sécurité du royaume est une condition sine qua non au développement du plan Vision 2030 qui prévoit la diversification de l’économie en mettant notamment l’accent sur les investissements étrangers. Le royaume wahhabite s’est engagé « dans un processus de restructuration économique historique et de diversification, concentrant ainsi son attention sur ses alentours plutôt que de projeter son pouvoir dans des contrées lointaines », explique Firas Maksad.

La période d’accalmie aura été brève. Il y a quelques semaines, l’Arabie saoudite et l’Iran semblaient encore sur la bonne voie pour rétablir leurs relations diplomatiques rompues il y a cinq ans. Mi-octobre, un responsable saoudien déclarait sous couvert d’anonymat au Financial Times que « Riyad envisageait d’autoriser la réouverture du consulat iranien dans la ville...
commentaires (2)

Ils se font la guerre par agents interposés. Les 2 sont en train de perdre cette guerre d'usure, militairement d'un côté, et politiquement de l'autre. Ils profitent de la hausse du prix du pétrole pour chauffer davantage sur tous les fronts. Une éventuelle chute du pétrole pourrait calmer leurs jeux.

Esber

06 h 55, le 11 novembre 2021

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Commentaires (2)

  • Ils se font la guerre par agents interposés. Les 2 sont en train de perdre cette guerre d'usure, militairement d'un côté, et politiquement de l'autre. Ils profitent de la hausse du prix du pétrole pour chauffer davantage sur tous les fronts. Une éventuelle chute du pétrole pourrait calmer leurs jeux.

    Esber

    06 h 55, le 11 novembre 2021

  • Si vis pacem ...para bellum !

    Chucri Abboud

    01 h 08, le 11 novembre 2021

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