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Moyen-Orient - Éclairage

Moqtada Sadr, le dernier roi d’Irak

Avec sa victoire aux élections législatives, le trublion de la scène politique chiite confirme son rôle d’homme fort du pays.

Moqtada Sadr, le dernier roi d’Irak

Le clerc chiite Moqtada Sadr s’exprime après l’annonce des résultats préliminaires des élections législatives irakiennes à Najaf, en Irak, le 11 octobre 2021. Alaa Al-Marjani/Reuters

La vidéo est vieille de presque quatorze ans. Mais on l’y reconnaît à son visage mafflu et barbu – une barbe noire, assez broussailleuse, qui peine à cacher sa jeunesse. Hier comme aujourd’hui, l’allure est trapue ; le personnage affublé de couleurs sombres. Assis en tailleur sur un matelas à même le sol, sa mine paraît pourtant moins patibulaire qu’à l’accoutumée. Plus encore, le clerc échange des sourires, voire quelques éclats de rire, avec le journaliste qui l’interroge. Penché sur son téléphone, il part à la recherche de quelques poèmes de son « répertoire ». À peine rimeur, Moqtada Sadr se révèle aussi piètre orateur : une diction saccadée, une présence scolaire. Ses écrits visent à célébrer l’amour de la patrie, à pleurer les divisions fratricides qui la saignent. Ils sont à son image : celle d’un apôtre de la souveraineté irakienne, partisan d’un nationalisme chiite opposé à Washington et distant de Téhéran. Celle, aussi, du grand ponte de la contradiction et de la volte-face en politique. Les vers boursouflés semblent avoir été déclamés de Najaf en 2008, alors que le leader de l’Armée du mahdi est visiblement replié en son domicile, dans le sillage de la bataille de Bassora, quand le Premier ministre de l’époque, Nouri el-Maliki, lance une opération militaire de grande envergure pour déloger les miliciens à la solde du clerc qui tiennent la ville pétrolière.

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Sadr et Maliki. Les deux hommes se partageaient déjà le haut de l’affiche irakienne en 2008. Ils se retrouvent en 2021 plus en forme que jamais. Le mouvement sadriste emmené par son chef de file populiste est arrivé largement en tête du scrutin législatif tenu dimanche dernier. Son rival de la Coalition pour l’État de droit lui succède à la deuxième place dans l’arène politique islamiste chiite. En une dizaine d’années, le pays a beau avoir traversé deux guerres civiles, l’expérience épouvantable de l’État islamique, la mainmise grandissante du voisin iranien, la terreur semée par ses milices, la fissuration d’un système aux pieds d’argile rongé par la corruption, un soulèvement populaire inédit... certains styles restent, envers et contre tout, indémodables. Voire gagnent en prestance illusoire. Car, depuis sa victoire historique aux élections de 2018, Moqtada Sadr a su, rapidement mais discrètement, tisser sa toile au sein de tous les rouages de l’État à travers une stratégie imparable. « Elle a reposé sur deux éléments : l’affaiblissement du précédent Premier ministre Adel Abdel-Mahdi et la conquête de postes dits de “faible rang”, ou encore de grades spéciaux. Des positions moins visibles que “ministres” mais influentes », souligne Suadad el-Salhy, journaliste spécialisée dans les affaires politiques et sécuritaires irakiennes. Une prise de contrôle qui s’est effectuée en deux temps.

Acte 1 – Acte 2

Été 2018. Forts de leurs succès électoraux, les hommes du nouveau faiseur de rois ont l’appétit vorace, veulent le pouvoir, celui que l’on voit. Un élan vite ralenti par le sayyed. « Si vous êtes en capacité de corriger les erreurs des gouvernements précédents et de sauver le pays du chaos, alors, allez-y », leur a-t-il dit, selon des sources sadristes de haut rang citées par Reuters. « Mais si vous échouez, vous en serez tenus responsables », aurait ajouté le stratège. Un épisode qui en dit long sur son rapport à la gouvernance. Être partout et si possible tout le temps, mais de telle sorte à ne pas s’exposer aux yeux du public. Et pouvoir ainsi continuer à consolider son emprise au sein de l’État tout en se mettant à l’abri si le contexte se prête à ces croisades rhétoriques « anticorruption » dont il est si friand. Comme lorsqu’il a annoncé son retrait des élections législatives en juillet dernier – avant de se rétracter – et dénoncé le gouvernement sortant. Une intervention qui s’inscrivait alors dans un cadre particulier, faisant suite à l’incendie qui avait ravagé le service d’un hôpital réservé aux malades du Covid-19, à Nassiriya, et au cours duquel près d’une centaine de personnes avaient péri. Plus tôt, en avril, un incendie s’était déclenché dans une structure similaire à Bagdad, tuant 80 personnes. Des incidents tragiques susceptibles de nourrir le discrédit de la classe politique, alors à quelques mois du scrutin. Or, dans cette affaire, Moqtada Sadr et les siens ne sont pas n’importe qui.

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Les sadristes ont, depuis des années, infiltré le système de santé dans toutes ses strates. Une montée en puissance qui précède le triomphe de 2018, mais qui s’est accélérée dans la période qui a suivi. Après la chute de Saddam Hussein en 2003 et la mise sur pied par Washington d’un régime politique confessionnel, presque tous les ministres de la Santé, à deux exceptions près, ont été choisis par le clerc. Les sadristes ont ainsi opéré une OPA sur les structures et les équipements médicaux, et contrôlent toutes les entités liées au ministère. Dans ces circonstances, pas surprenant que l’imprévisible Moqtada Sadr n’ait d’abord pas trouvé mieux, après le drame d’avril, que de crier à la conspiration, accusant les responsables d’avoir volontairement incendié les lieux pour porter préjudice à ceux qui les dominent.

En 2018, le futur roi d’Irak ne domine cependant pas encore tout l’État profond. Mais il sait comment s’y prendre. En s’éloignant des postes ministériels que sa victoire législative lui aurait pourtant permis de briguer et en privilégiant les grades spéciaux. D’après un rapport de Chatham House datant du 17 juin, les sadristes ont à ce jour conquis près de 200 postes sous-ministériels parmi les plus influents. Et pour s’assurer que leurs candidats soient choisis par le Conseil des ministres, ils ont conquis son secrétariat qui supervise « la prise de décision sur les nominations dans la fonction publique ». « Tous les Irakiens qui s’intéressent à la politique savent que l’État profond est passé du parti Daawa (NDLR : depuis 2005, la majorité des chefs de gouvernement irakiens sont issus du parti Daawa qui a longtemps monopolisé le pouvoir) au mouvement sadriste ces dernières années, en particulier depuis 2018, où ils ont resserré leur contrôle sur les directeurs généraux, les agents et la plupart des articulations des ministères », insiste Zayed el-Assad, un activiste irakien.

Jusqu’au soulèvement d’octobre toutefois, les sadristes devaient faire face aux quelques réticences venues du chef du gouvernement d’alors, Adel Abdel-Mahdi, qui, sous la pression de groupes pro-Téhéran, a tenté de réfréner la dynamique sadriste. « Nous sommes les seuls à pouvoir la contenir », assure une source proche de la coalition paramilitaire d’al-Hachd ech-chaabi, majoritairement associée à la République islamique. Ainsi, le poste de gouverneur de la banque centrale restera encore quelque temps hors de la portée des sadristes. Jusqu’à la prochaine étape.

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Novembre 2019. Le Premier ministre irakien Adel Abdel-Mahdi est dos au mur. De Bagdad au sud – majoritairement chiite – du pays, la jeunesse irakienne crie son désespoir face à l’absence de perspectives économiques et sociales, dénonce le confessionnalisme, l’incompétence du pouvoir et sa connivence avec la République islamique. Elle veut un État et une nation. On lui refuse l’un et l’autre. Sa colère trouvera une oreille attentive auprès de la plus haute autorité religieuse chiite, le grand ayatollah Ali Sistani. Lui qui d’ordinaire se tient éloigné de la chose publique a, exceptionnellement, pris parti pour les contestataires, exhortant le Parlement à « réexaminer » son soutien au Premier ministre. Face à la répression sanglante des manifestations par les milices affiliées à l’Iran, Moqtada Sadr y va lui aussi de sa musique, appelant le gouvernement à démissionner. Ce sera chose faite le 29 novembre. Les sadristes exultent. Téhéran est dans la ligne de mire de la révolution. Et dans quelques semaines, la double élimination par les États-Unis de Kassem Soleimani – ancien commandant en chef des gardiens de la révolution iranienne – et de Abou Mahdi el-Mohandis – ex-leader de facto des PMF – permettra à Moqtada Sadr d’observer les orphelins des deux défunts s’arracher legs et ressources, tandis que, de son côté, il appuie sur l’accélérateur, bénéficiant pour ce faire de la faiblesse sur la scène intérieure de Moustapha el-Kazimi, le Premier ministre « sans étiquette » nommé en mai 2020 et dont le nom avait été suggéré par le trublion chiite. Le mouvement sadriste a pu ainsi engranger de nouveaux gains dans les institutions soit en y propulsant leurs membres, soit en donnant leur feu vert à des indépendants qui leur seront par la suite redevables. « Nous n’avons pas de ministères, ni de Premier ministre, que ce soit dans ce gouvernement ou dans les précédents, insistait un porte-parole du mouvement sadriste à L’Orient-Le Jour, à deux jours des élections. Il faut distinguer le gouvernement et l’État. Bien sûr que nous sommes présents dans l’État. Comme les autres forces politiques. »

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Avec ses plus de 73 sièges au Parlement et une clientèle électorale fixe mais prête à tout pour lui, Moqtada Sadr semble désormais roi et faiseur de rois. Mais il pourrait préférer, aux yeux du monde, le second titre plutôt que le premier. Et donc ne pas se proposer ou suggérer un sadriste au poste de Premier ministre. Ni se battre forcément pour obtenir une majorité mais privilégier plutôt une gouvernance rassemblant toutes les forces politiques présentes. Comme ce fut le cas jusque-là. « Les sadristes contrôlent de manière très stricte leur communication. Et le mouvement est d’humeur changeante, résume Douglas Siliman, président de l’Arab Gulf States Institute in Washington (Agsiw) et ancien ambassadeur des États-Unis en Irak (2016-2019). Je me demande si, véritablement, Moqtada Sadr espère un sadriste au poste de Premier ministre. »

Dans un climat postélectoral extrêmement tendu, illustré par la contre-attaque des milices pro-iraniennes – sorties déconfites des urnes et accusant désormais le coup –, Moqtada Sadr peut faire le choix de la confrontation ou de l’apaisement. Certes, Nouri el-Maliki représente aujourd’hui un enjeu plus important que l’Alliance du Fateh, bras politique des PMF. Mais cette dernière dispose de la force des armes. Au-delà de la querelle personnelle qui l’oppose à Qaïs el-Khazali – à la tête de la faction Assaïb ahl el-haq, elle-même historiquement née de l’Armée du mahdi –, Moqtada Sadr entretient des relations avec l’Iran, marquées du sceau de l’ambiguïté. « Elles sont controversées mais restreintes », estime Massaab el-Aloosy, chercheur spécialisé sur l’Irak, l’Iran et les groupes armés chiites. « Contrairement à Hadi el-Amri, le chef de l’organisation Badr et de l’Alliance du Fateh, Moqtada Sadr ne s’inscrit pas dans une extension complète de la politique de l’Iran en Irak, ne mène pas des campagnes militaires pour réaliser la stratégie iranienne – par exemple, en attaquant les forces américaines – ni ne croit à la mise en œuvre du système théocratique iranien de la wilayet el-faqih, contrairement à une milice comme les Brigades du Hezbollah. » Sans compter que le puissant clerc; qui s’est d’abord fait connaître comme milicien à l’orée du millénaire; n’a pas hésité dans son premier discours postélectoral à déclarer que l’État devait avoir le monopole sur les armes...

Si certains analystes parient depuis des années sur la possibilité d’une guerre chiite entre partisans de Téhéran et opposants, au cœur de laquelle Moqtada Sadr jouerait un rôle de premier plan, d’autres restent sur leurs gardes. « Il peut y avoir des altercations, des incidents. Mais à une petite échelle. En revanche, que l’on en arrive à une véritable lutte armée entre chiites, c’est difficile. Pour une seule et bonne raison : Najaf ne le permettra pas. L’Iran non plus », estime Suadad el-Salhy. « Sadr fait partie de la maison chiite, il ne peut pas se détacher complètement de son environnement, et il sait qu’il est très coûteux et ardu de s’attaquer à l’influence iranienne », avance de son côté Massaab el-Aloosy. D’autant que Moqtada Sadr n’a jamais adopté d’attitude hostile vis-à-vis du voisin iranien similaire à son rejet constant de Washington. Des liens pas toujours évidents mais une réelle proximité qu’un cliché de septembre 2019 a immortalisée, montrant le clerc assis à côté du guide suprême de la République islamique – Ali Khamenei – et de Kassem Soleimani.

Du côté de Washington, l’agitateur populiste laisse perplexe. Un vieil ennemi, peut-être, pendant longtemps, le plus dangereux de tous. Mais qui, mis à part lui, peut aujourd’hui contenir ne serait-ce qu’un peu l’hégémonie iranienne ? « Il y a encore des opinions très différentes au sujet de Sadr à Washington. Les gens qui ont travaillé en Irak depuis 2003, en particulier dans l’armée, le voient comme quelqu’un qui a tué des soldats américains et qui est impardonnable, note Douglas Siliman. D’autres semblent le voir comme quelqu’un qui tente de se frayer un chemin indépendant de l’Iran, ce qui exerce plus de pression sur l’influence iranienne. Ils pourraient analyser cela positivement. »


La vidéo est vieille de presque quatorze ans. Mais on l’y reconnaît à son visage mafflu et barbu – une barbe noire, assez broussailleuse, qui peine à cacher sa jeunesse. Hier comme aujourd’hui, l’allure est trapue ; le personnage affublé de couleurs sombres. Assis en tailleur sur un matelas à même le sol, sa mine paraît pourtant moins patibulaire qu’à l’accoutumée. Plus...

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