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Moyen-Orient - ÉCLAIRAGE

En Irak, la contre-attaque du camp pro-iranien

L’Alliance du Fateh, bras politique de la coalition paramilitaire soutenue par la République islamique, voit son nombre de sièges passer de 48, en 2018, à 17 en 2021.

En Irak, la contre-attaque du camp pro-iranien

Hadi al-Amiri, leader de l’organisation Badr et de l’Alliance du Fateh, lors d’un rassemblement électoral à Bagdad, le 5 octobre 2021. Ahmed Saad / Reuters

Combien de temps Téhéran et ses mandataires irakiens pourront-ils nier l’évidence ? Pour la presse internationale, les élections législatives de dimanche envoient un message sans équivoque en consacrant l’effondrement des milices pro-iraniennes en Irak. L’Alliance du Fateh, le bras politique du Hachd el-Chaabi (PMF, Forces de mobilisation populaire), la coalition paramilitaire irakienne soutenue par la République islamique, voit en effet son nombre de sièges au Parlement passer de 48, en 2018, à 17 en 2021.

Mais à en croire les proches du pouvoir iranien, c’est une autre élection qui a eu lieu. Pour le journal conservateur iranien Keyhan, le scrutin marque une « victoire islamiste chiite ». « Les États-Unis et l’Arabie saoudite ont tenté d’écarter les islamistes chiites de la politique, mais les islamistes ont gagné la majorité des sièges chiites », écrit le média basé à Téhéran. Le moment est à la mise en perspective. Et l’argument est clair : la République islamique ne met pas tous ses œufs dans le même panier et le puissant clerc chiite Moqtada Sadr n’est en tous cas pas un ennemi. « Certains experts, surtout ceux en lien avec l’Arabie saoudite, ont tenté de décrire les résultats de l’élection comme un coup porté à l’influence iranienne en Irak, ignorant que les relations de l’Iran avec ce pays dépassent la fortune politique des factions irakiennes », écrit par exemple le Tehran Times.

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Le taux d’abstention particulièrement élevé (seuls 41 % des électeurs inscrits ont participé au scrutin) aide certes à entacher la crédibilité du scrutin. « Le message le plus important (des élections) est le taux de participation, qui a été le plus bas des cinq élections (depuis 2003, NDLR) », explique par exemple l’agence de presse iranienne (Iran press news agency). Mais les tentatives pour maquiller cette défaite en victoire pourront difficilement survivre à l’épreuve des chiffres. La coalition Sa’iroon, dominée par le mouvement de Moqtada al-Sadr, rafle 72 des 329 sièges du Parlement – soit 20 de plus qu’en 2018. Le Fateh, qui était arrivé en deuxième position en 2018, dégringole à la 5e position, loin derrière les sadristes, mais aussi la coalition « Taqadum » menée par le sunnite Mohamad el-Halboussi (37 sièges), les forces de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki (35 sièges), et le parti kurde KDP (33 sièges).

Menaces et résultats fabriqués

Du côté des milices concernées, le déni laisse place à la stupéfaction et à la contre-attaque. Le Fateh avait certes anticipé une chute, mais était loin d’être préparé à une défaite de cette ampleur. Certains responsables pointent du doigt un « coup » du mouvement sadriste – qui confirme au passage sa position de première force politique dans le pays. D’autres n’ont pas attendu les résultats définitifs pour rejeter le scrutin.

« Les dirigeants sont très en colère. Ils s’attendaient à une baisse du nombre de sièges, mais ce qu’il s’est passé est un scandale. Les pertes sont énormes et douloureuses », affirme par exemple un proche du Fateh au média Middle East Eyes (MEE).

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Au domicile de Nouri al-Maliki, l’ancien Premier ministre proche de Téhéran et des milices qui lui sont affiliées, la réponse commence à s’organiser dès lundi soir, lors d’une réunion rassemblant l’ensemble des représentants chiites, politiques et militaires confondus. Certains y suggèrent « l’escalade » afin de faire « passer le message que ce qu’il s’est passé ne restera pas sans conséquence », affirme une personne présente à MEE.

L’option militaire est également évoquée par Kataëb Hezbollah, l’un des groupes armés les plus puissants du pays et le plus proche de Téhéran, qui avait déserté les rangs du Fateh en se présentant aux élections sur une liste séparée (Houqouq). Un porte-parole de la milice a ainsi appelé ses soutiens à s’opposer aux résultats, avertissant qu’ils « défendront les votes de nos candidats et de nos électeurs de toutes nos forces ».

Un coup de gueule qui pourrait cependant en rester aux mots. « La menace d’une déstabilisation par la violence est utilisée par les groupes pro-iraniens afin de compenser leur manque de légitimité politique et de poids au Parlement. Mais lorsque leur bluff est démasqué, ils hésitent généralement à passer à l’action », explique Michael Knights, expert au Washington Institute for Near East Policy et spécialiste des milices irakiennes.

Autre argument mobilisé pour discréditer le scrutin : les accusations de résultats « fabriqués ». Hadi el-Ameri, leader du Fateh, a par exemple qualifié les élections d’« escroquerie ». Abou Ali al-Askari, l’un des dirigeants des Kataëb Hezbollah, s’est quant à lui élevé contre des « manipulations » électorales ciblant les milices. Sur les réseaux sociaux, quelques voix indépendantes ont relevé des irrégularités dans le processus électoral, sans pour autant aller jusqu’aux dénonciations de fraude. Alaa al-Rikabi, figure du soulèvement d’octobre et fondateur du mouvement « Imtidad », aurait, lui, fait appel auprès de la commission électorale nationale (Independant High Electoral Commission) afin de contester le décompte. Mais selon les informations disponibles, il s’agirait surtout de problèmes techniques, de retards ou de dysfonctionnements secondaires qui ne seraient en mesure de remettre en question ni le résultat du scrutin ni les tendances générales qu’il esquisse. « L’élection est surveillée de près : les milices ont obtenu un nombre réduit de sièges précisément parce qu’il s’agit d’élections plus libres et plus équitables qu’en 2018 », nuance pour sa part Michael Knights.

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Mais au-delà des enjeux immédiats, le scrutin de dimanche pourrait induire des changements plus larges, dépassant les discussions à venir quant à la formation du gouvernement.

Certes, les milices pro-iraniennes devraient s’appuyer sur Téhéran afin de faire entendre leur voix et de négocier une place au sein du nouvel exécutif. Mais derrière le désaveu populaire, c’est la stratégie iranienne en Irak qui pourrait se trouver remise en question. Les milices affiliées à Téhéran, de plus en plus divisées, semblent faire les frais de leur impopularité croissante et du délitement de leur base électorale dans le sillage du soulèvement d’octobre 2019. « Elles ont accusé un coup sévère, mais la République islamique s’y attendait : aujourd’hui, elle est plus en mesure d’accepter la perte et de se concentrer sur le futur, qui pourrait prendre la forme d’une transition vers une forme de participation civile proche du Hezbollah libanais, qui passerait par des actions de reconstruction et de protestations », affirme Michael Knights.


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