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Moyen-Orient - Éclairage

En Irak, l’abstention grand vainqueur du scrutin législatif

Selon les chiffres de la commission électorale dimanche, seuls 41 % des électeurs inscrits ont participé au rendez-vous des législatives. Encore moins qu’en 2018 où le taux de participation ne s’élevait qu’ à 44,52 %.

En Irak, l’abstention grand vainqueur du scrutin législatif

Une femme irakienne plutôt âgée est aidée pour voter lors du scrutin législatif dans un bureau de vote de la capitale irakienne Bagdad, le 10 octobre 2021. Ahmad al-Rubaye/AFP

Même la figure fédératrice du grand ayatollah Ali Sistani – plus haute autorité religieuse d’Irak – n’y a pas pu grand-chose. Bien qu’il ait appelé, fin septembre, les Irakiens à se rendre massivement aux urnes, ces derniers ont, dans leur majorité, accueilli le scrutin du 10 octobre avec indifférence, quand ce n’est pas avec défiance. Résultat des courses : le taux d’abstention a atteint des records. Selon les premières statistiques de la commission électorale dimanche, seuls 41 % des électeurs inscrits ont participé au rendez-vous des législatives. Encore moins qu’en 2018 où ce chiffre ne s’élevait qu’à 44,52 %.

Comme si, après en avoir été privés pendant plus de deux décennies sous le règne de Saddam Hussein, les Irakiens ne cessaient de s’interroger, scrutin après scrutin, depuis l’invasion américaine en 2003 et le renversement de l’ancien dictateur, « Des élections ? Mais pour quoi faire ? ».

Boycott

C’est le cas de Safa el-Ta’i, 33 ans, journaliste originaire de Bagdad, la capitale, où la participation a dégringolé à un taux historiquement bas, oscillant entre 31 % à Roussafa, sur la rive orientale du Tigre, et 34 % à Karkh, sur la rive occidentale du fleuve. « J’ai perdu confiance dans la classe politique, dans le gouvernement irakien, dans l’idée que les choses pourraient changer pour le mieux à travers nos votes », confie la jeune femme qui précise s’être rendue aux urnes mais avoir voté nul en choisissant plusieurs candidats de manière aléatoire. Une démarche similaire à celle de ses parents et de ses frères et sœurs. « La plupart des gens que je connais n’ont pas voté, et quand ils se sont rendus au bureau de vote, c’était pour voter nul. »

Le scrutin anticipé du 10 octobre avait, à l’origine, été pensé par le gouvernement de Moustapha el-Kazimi – arrivé au pouvoir en mai 2020 sur la base d’un accord tacite entre Téhéran et Washington – comme l’une des réponses à l’intifada d’octobre 2019. Une mobilisation populaire inédite et spontanée – souvent décrite comme émanant d’une base majoritairement chiite à Bagdad et dans le sud du pays contre des élites chiites aussi – dénonçant la corruption tentaculaire qui gangrène toutes les strates de l’État, le confessionnalisme qui en est responsable, la mauvaise qualité des services publics et le manque d’opportunités économiques pour la jeunesse. Sans compter la centralité d’un discours souverainiste opposé aux interférences étrangères, à commencer par celle de Téhéran dont dépend financièrement, politiquement et militairement une grande partie du leadership irakien.

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Toujours dans l’optique de donner des gages à la contestation, le gouvernement a également fait voter une nouvelle loi électorale approuvée par le Parlement en décembre 2019 et faisant passer le nombre de circonscriptions de 18 à 83. Une initiative qui, en théorie, devait permettre aux indépendants d’obtenir plus de visibilité. Malgré ce marchepied, de larges pans au sein du mouvement populaire ont toutefois appelé au boycott pur et simple du scrutin. En cause : le climat de peur et d’insécurité dans lequel il a été organisé, l’amputant du caractère équitable nécessaire pour asseoir sa légitimité. La répression contre la contestation a fait plus de 600 morts, la plupart imputées aux factions armées pro-Téhéran qui officient au sein de la coalition paramilitaire d’el-Hachd el-Chaabi (PMF). Après l’élimination par Washington de Kassem Soleimani, ancien commandant en chef des gardiens de la révolution iranienne, et d’Abou Mahdi el-Mohandis, ex-leader de facto des PMF, ces groupes sont passés à la vitesse supérieure, semant la terreur dans les rues du pays et contraignant – aidés en cela par la propagation du coronavirus – les opposants à déserter les places publiques. Pour faire taire les voix dissidentes, dissuader les figures émergentes de l’intifada de trop s’impliquer en politique et décourager leurs électeurs potentiels, les factions armées ont évolué d’une violence indiscriminée contre les protestataires à des assassinats ciblés. Plus de 35 activistes, journalistes ou encore chercheurs ont péri dans ces conditions. C’est d’ailleurs dans le sillage du meurtre par balle du militant Ehab el-Wazni – fer de lance de la contestation à Kerbala – que de nombreux partis d’opposition issus du mouvement d’octobre ont appelé au boycott du scrutin législatif.

C’est le cas notamment de l’une des principales formations nées ces deux dernières années, Beit al-Watani, ou encore de groupes bien antérieurs comme le Parti communiste qui s’était pourtant allié au puissant clerc chiite Moqtada Sadr dans le cadre de la coalition Sairoon en 2018.

« Recyclage »

Malgré cela, certains candidats et formations liés au mouvement populaire ont préféré tenter leur chance et lutter à travers les élections contre la mainmise des partis traditionnels. La plus connue étant le mouvement Imtidad du pharmacologue Alaa el-Rikabi, originaire de Nassiriya. Parmi les contestataires irakiens, trois attitudes semblent avoir dominé dimanche : celle du boycott, celle du vote pour des candidats antipouvoir, ou encore le choix d’alliances au sein de l’establishment perçues comme étant plus modérées que d’autres, telles que la coalition formée par le clerc chiite Ammar el-Hakim et l’ancien Premier ministre Haïder al-Abadi. Moustapha Jalil, la vingtaine, a opté sans aucune hésitation pour la première option. « Nous avons fait pression pour obtenir des garanties concernant les pressions politiques, l’achat de voix, les menaces, etc., mais rien n’a été fait », dit-il. « Du coup, le boycott était inévitable, d’autant que beaucoup de candidats issus de la contestation d’octobre ont été agressés, tués ou kidnappés », poursuit le jeune activiste qui explique que « ce ne sont pas les lois et la Constitution qui sont le problème, mais l’usage qui en est fait à travers l’argent politique ou les armes des milices ». Pour lui comme pour des millions d’Irakiens, ces élections ne sont que du « recyclage ». « Ils recyclent les postes et les positions même avec de nouveaux candidats qui ne sont que des outils aux mains de ceux qui travaillent dans l’ombre au Parlement ». Lui a préféré ne pas se rendre aux urnes plutôt que de donner sa voix à un indépendant antipouvoir. « Il est évident que même si des candidats indépendants ou issus de la révolution gagnent, ils n’auront aucune chance de faire changer les choses face aux milices armées. »

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Contrairement à Moustapha Jalil, Safa el-Ta’i n’a jamais cru en l’intifada. « Moi, de toute manière, j’étais contre. Dès le début, j’ai dit que ces manifs ne mèneraient à rien. Quant au mouvement Imtidad, je ne lui fais pas confiance », dit-elle. « Que ce soit lui ou un autre parti sunnite, chiite, kurde, turkmène, le résultat est le même. Parce que nous sommes un pays de partis financés de l’étranger avec des agendas locaux et internationaux. Il n’y aura pas de changement. Et la preuve, c’est que depuis 2003, les partis ont changé, les circonscriptions électorales ont changé, et le résultat est toujours le même », ajoute la jeune femme dont les propos résonnent fortement avec la désillusion ambiante.

À l’heure de mettre sous presse hier, les résultats officiels définitifs n’étaient pas encore connus. Mais quelques grandes tendances semblaient néanmoins se dégager sur la base des annonces de la Haute Commission électorale irakienne (IHEC) pour dix provinces à travers le pays. Du côté des « gagnants », on compte, pour le moment, le mouvement politique de Moqtada Sadr qui a fortement progressé par rapport au précédent scrutin ; la coalition pour l’État de droit dirigée par l’ancien Premier ministre Nouri el-Maliki et alliée aux groupes pro-iraniens ; les indépendants et groupes politiques issus de l’intifada d’octobre. La coalition du Fateh, bras politique d’el-Hachd el-Chaabi, faisait, pour l’heure, office de « perdant ». Même s’il devrait arriver en deuxième position, le poulain de la République islamique connaît plusieurs revers dans les bastions chiites du pays. Selon un tweet publié hier en fin d’après-midi par le président de l’Iraq Advisory Council, Farhad Alaaldin, les sadristes auraient obtenu dans les provinces de Najaf, Kerbala, Wasit et Misan réunies près de 23 parlementaires contre 8 pour l’alliance du Fateh et 10 pour la coalition pour l’État de droit. Le mouvement de contestation aurait quant à lui fait une percée dans les provinces de Dhiqar, de Najaf et de Babylone. De premières estimations à confirmer aujourd’hui.

Même la figure fédératrice du grand ayatollah Ali Sistani – plus haute autorité religieuse d’Irak – n’y a pas pu grand-chose. Bien qu’il ait appelé, fin septembre, les Irakiens à se rendre massivement aux urnes, ces derniers ont, dans leur majorité, accueilli le scrutin du 10 octobre avec indifférence, quand ce n’est pas avec défiance. Résultat des courses : le taux...
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